PROLOGUE
Le ciel de décembre est d’un noir d’encre, sans aucune étoile. Mon poing me lance, après avoir tambouriné à la porte verrouillée. J’attends. Seul le silence me répond…
La lampe torche de mon téléphone clignote comme une bougie dans la tempête lorsque je traverse le sol inégal pour aller à l’arrière du bâtiment. Un rai de lumière filtre entre les volets, mais ne parvient pas à illuminer le sol.
J’avance centimètre par centimètre, en faisant glisser un pied devant l’autre, jusqu’à atteindre une zone herbeuse et boueuse. Mes yeux s’ajustent à la pénombre. La pelleteuse de location projette son ombre vers moi, le godet suspendu dans un angle étrange.
Derrière elle s’étendent des monticules de terre, des bancs de sable et de gravier, et trois trous rectangulaires, fraîchement creusés.
J’avance prudemment en me souvenant qu’ils sont plus profonds que la hauteur d’un homme adulte. Mon téléphone émet un lamentable bip pour signaler que sa batterie est presque vide. Le cœur battant la chamade, je prends une inspiration et oriente la lumière de ma torche dans la tranchée…
CHAPITRE UN
EMMA
Été 2015
De loin, on dirait un site funéraire datant du néolithique, avec ses murs effondrés, recouverts par la végétation. Alors que nous nous rapprochons, on distingue un long bâtiment bas, avec des pierres effritées et des tuiles d’argile cassées sur un pignon.
De nos sandales trop légères, nous piétinons les herbes folles d’un sentier. Monsieur Renaud, l’agent immobilier, ouvre le chemin, sa tablette dans une main, retirant les graminées de son pantalon crème de l’autre.
Mon mari, Paul, avance à côté de lui, insensible à la végétation qui s’enroule autour de ses mollets. Du haut de son mètre quatre-vingt-sept, il dépasse l’agent immobilier apprêté et le bombarde de questions sur le bien.
— Depuis quand est-elle abandonnée ? Combien y a-t-il de terrain ? Où se situe la limite ?
L’agent répond dans un anglais fluide, ne prenant pas ombrage de cet interrogatoire en règle.
Le chemin est bordé d’orties, alors je prends Mollie, ma fille de quatre ans, dans les bras. Ses boucles blondes sont collées à son front par l’humidité ambiante.
— Tiens, lui dis-je en lui donnant une bouteille d’eau, tout en cherchant mon fils de regard.
Il traîne derrière, comme d’habitude.
À dix ans, Owen se comporte parfois comme s’il ne faisait pas partie de la famille. Il est grand pour son âge et la plupart des gens l’estiment plus âgé : douze, parfois treize ans. Je me dis qu’il a besoin d’indépendance, mais je crains secrètement que nous lui fassions honte, parce que Paul, Mollie et moi sommes pâles, tandis qu’Owen est très fier de son héritage nigérian, qu’il tient de son père, mon premier mari, Zak.
Le bien s’appelle les Quatre vents et est vendu pour une bouchée de pain. Quand Paul a pris les coordonnées de l’agent à Limoges, il a voulu me convaincre que convertir l’endroit en résidence secondaire serait chose aisée. J’ai accepté de visiter pour lui remonter le moral, pour lui changer les idées de ses soucis au travail.
Maintenant que nous sommes tous prêts, je vois des murs recouverts de lierre, un toit écroulé, ouvert aux éléments, et une vigne morte accrochée à un côté. Une porte d’entrée pourrissante a été retirée de ses gonds et appuyée contre un mur pour nous offrir un aperçu du sol en terre battue à l’intérieur.
— Cet endroit n’a jamais été habité, m’exclamé-je alors que nous nous arrêtons.
L’endroit ressemble à une étable.
— Vous êtes certain que quelqu’un a vécu ici ?
— Ah, oui, jusqu’à il y a dix ans.
Monsieur Renaud consulte les informations sur sa tablette.
— Madame Durand, une tante.
Mollie s’agite dans mes bras.
— Laisse-moi la prendre, propose Paul.
Je jette un œil à ma gauche, et découvre l’endroit où le photographe a dû se placer pour prendre de jolies photos à travers les branches d’un cerisier en fleurs.
— Quand les photos ont-elles été prises ? m’enquiers-je.
Monsieur Renaud semble penaud.
— Au printemps, dit-il en consultant son écran. 2009.
— Bon, maintenant qu’on est là, on va visiter l’intérieur, annonce Paul en se penchant pour passer la porte basse.
La hauteur ne me pose aucun problème et j’entre pour inspirer une odeur d’humidité. Paul pose Mollie sur le sol et elle s’agrippe à ma jambe.
— Ça fait peur, maman.
— On ne va pas rester longtemps. Papa veut juste visiter.
Dans un coin se trouve un vieux fourneau, qui a noirci les murs à force d’années de suie. Tout près, un évier en pierre s’est transformé en mausolée pour mouches et scarabées en tout genre. C’est difficile d’imaginer une vieille dame vivre dans des conditions aussi rudes. Je tourne le robinet en cuivre, mais il est grippé.
— Laisse-moi faire.
Paul prend fermement le robinet et tourne. Quelques éclats de rouille en tombent, mais pas d’eau.
— Où sont les toilettes ? demande-t-il à l’agent.
— Dehors.
Nous quittons l’obscurité pour retrouver la chaleur du mois d’août, et monsieur Renaud nous guide vers l’arrière de la bâtisse où il pousse la porte de toilettes extérieures pour nous révéler un sol en terre et deux planches posées autour d’un trou.
— Maman, c’est quoi, ça ?
— Des toilettes du temps jadis.
— Beurk !
Elle se pince le nez avec les doigts. Mais toute odeur désagréable a été avalée par la terre il y a bien longtemps déjà et l’endroit ne sent plus que l’humidité et l’humus.
— La fosse septique est ici.
L’agent désigne un lopin de terre entouré de tuiles en argile rouge. Un ancien parterre de fleurs, désormais recouvert par de mauvaises herbes. Il prend une poignée d’herbes, l’enroule autour de son poing et tire pour en extraire les racines. De son mocassin beige, il repousse la terre qui recouvre du béton enterré.
Paul regarde le trou.
— Septic tank, me traduit-il, alors que c’est moi qui ai étudié le français à la fac, jusqu’à ce que je tombe enceinte d’Owen, ce qui m’a obligée à tout arrêter, parce que passer une année à l’étranger était désormais devenu impossible.
— Il faudra la vidanger, explique monsieur Renaud en frottant sa semelle sur une tuile pour en retirer la terre. Peut-être aussi la remplacer. Nous avons de nouvelles législations en vigueur.
Tout ça est une perte de temps pour tout le monde. Je me tourne vers Paul pour lui dire que nous devrions partir, mais il traverse le champ, en direction de la limite du terrain, où le feuillage de trois chênes majestueux converge. Un nuage émeraude sur un ciel saphir. Cette vision me coupe le souffle.
Owen est en train de mettre son doigt dans les fissures d’un muret.
— Regarde, maman, un lézard.
Le reptile, chassé de sa tanière, traverse le jardin.
— Où ça ? demande Mollie, un peu trop tard.
Paul revient vers nous en tenant son téléphone devant lui, en parlant pour lui-même.
Je t’entends dire :
— Deux hectares de terrain. Des pruniers et des noyers matures, des chênes pour marquer la limite.
Il est en train de filmer et de commenter sa vidéo.
— Tu sais que rénover cet endroit pour en faire une résidence secondaire pour nous serait super facile ? m’explique Paul en m’invitant à regarder la vidéo sur son écran minuscule.
Je plisse les yeux alors que des nuages assombrissent le ciel, et frotte mes bras pour réprimer un frisson.
— Tout ce terrain ! lance-t-il en embrassant le paysage de ses bras. Si on pouvait avoir les autorisations pour transformer les bâtiments extérieurs en gîtes à louer, on pourrait même se faire un peu d’argent.
— Tu plaisantes, pas vrai ?
Il fait comme s’il ne m’avait pas entendu.
Regarder les biens à vendre dans les vitrines et rêver d’une autre vie est un jeu auquel nous jouons souvent en vacances, mais, jusqu’à présent, nous en étions restés là. Aux vitrines.
— Paul, ça a beau ne pas être cher, c’est un taudis. Tu as pensé aux frais de rénovation ?
— Une ruine, Emma. Une ruine. C’est ainsi que les Français appellent des projets pareils.
Monsieur Renaud, qui se tient à une distance respectueuse tout en écoutant notre discussion, a dû percevoir un signal pour entrer en action, car il se rapproche en toussotant.
— Pourquoi le prix est-il si bas ? demande Paul.
— Ça fait déjà dix ans que la famille de madame Durand attend de toucher l’argent de la vente.
Je m’immisce maladroitement dans la conversation :
— Je ne comprends pas. Il doit bien y avoir des familles du coin qui cherchent à acheter, non ?
— Elles préfèrent le neuf. Et être plus près de Limoges. Pour le travail.
— Ce serait facile d’obtenir des autorisations pour agrandir l’empreinte originale de, disons, cinquante pour cent ? se renseigne Paul.
L’agent se redresse.
— L’empreinte ?
Paul me fixe, mais semble décider que mes talents d’interprète ne seront pas à la hauteur de son jargon du bâtiment.
— La taille, les dimensions…
— Oui, aucun souci. Il y a un plan d’urbanisme qui autorise les constructions dans cette zone, mais il faudra demander un permis de construire.
— Allez, viens, Paul, dis-je en m’interposant entre eux. Partons, nous avons déjà fait perdre assez de temps à monsieur Renaud.
Une nuée de mouettes nous survole, formant un losange aux côtés inégaux. L’oiseau de tête amorce sa descente comme pour atterrir sur le toit défoncé des Quatre Vents avant de se raviser et de remonter, porté par le vent, puis de disparaître.
CHAPITRE DEUX
EMMA
Été 2015
Je suis en train de couper des poivrons rouges pour la salade de midi quand je me demande si d’autres familles passent aussi leurs vacances à visiter des ruines décrépies qu’elles n’ont aucune intention d’acheter.
La visite des Quatre Vents remonte à deux jours, et l’humeur de Paul oscille entre l’excitation et la morosité, tandis que les conséquences d’un accident fatal dans l’entreprise où il travaille demandent son attention.
J’ai sélectionné cet endroit reculé du Limousin pour nous reposer, mais, depuis que nous sommes arrivés dans ce gîte frais et rempli d’échos, j’ai l’impression d’avoir atterri dans une zone hors du temps.
Les murs de la chambre sont parsemés de moisissures et la piscine fermée pour réparation. Le village de Sainte-Violette, situé à une demi-heure de marche, dispose d’un hôtel et d’un bar qui semble ouvrir selon le bon vouloir de son propriétaire, sans oublier une boulangerie.
Tous les matins, une camionnette de boulangerie sillonne les hameaux voisins. Elle arrive au bout de notre allée à sept heures trente, klaxonne trois fois et repart alors que j’enfile mes Crocs pour lui courir après.
Notre gîte dispose de la télé satellite et Owen a apporté sa Xbox, mais Mollie et lui n’arrêtent pas de se chamailler. Elle veut regarder Disney Channel et lui veut jouer aux jeux vidéo.
Paul passe ses journées terré à l’intérieur, à gérer une pluie d’e-mails de travail. Le soir, il ne trouve pas le sommeil et son visage est blême d’épuisement, mais aussi, ironiquement, du manque de soleil. Ses cheveux sombres auraient besoin d’une bonne coupe et sa barbe commence à me démanger quand il m’embrasse.
Pour lui laisser un peu d’espace, je sors les enfants pour visiter ou aller au marché. Je leur donne cinq euros chacun pour qu’ils s’achètent un souvenir.
Le reste du temps, je me prélasse sur une chaise longue en fixant la surface de la piscine hors service d’un air mauvais, avant de me plonger dans un roman. Le soleil tape fort et j’enfonce un chapeau à larges bords sur mes cheveux auburn, tout en me tartinant de crème solaire à fort indice. Mais en dépit de tous mes efforts, ma peau est rose et constellée de taches de rousseur. J’ai laissé tomber les lentilles de contact pour des lunettes teintées qui bloquent les UV.
— À table ! m’écrié-je.
Paul et Mollie s’installent, mais aucun signe d’Owen. Paul s’en rend compte et se lève à moitié.
— Laisse-le, dis-je en lui tendant le saladier.
Mollie repousse le morceau de jambon que j’avais dissimulé dans son assiette et grignote un morceau de fromage.
— C’est ridicule !
Paul repose son couteau, se lève et appelle :
— Owen !
La réponse d’Owen retentit à nos oreilles :
— Ne me dis pas quoi faire. T’es pas mon père.
L’attaque vient par surprise. Une amorce de dispute et des mots qui vont laisser une marque indélébile.
Mollie me regarde avant de fondre en larmes et d’aller rejoindre son frère en courant. Je serre les poings alors que Paul revient s’installer et rive les yeux sur les tournesols de la nappe.
— Je suis désolée. Je ne sais pas ce qui lui a pris.
Pau hausse les épaules.
— Et pourtant, il n’a pas tort. Je ne suis pas son père.
Il repousse son assiette.
Je suis furieuse contre mon fils qui nous cause des ennuis. Avant, Owen adorait Paul, mais à cette époque-là, il ne voyait que rarement son père, qui travaillait à l’étranger.
Owen venait de commencer l’école quand j’ai postulé pour un emploi à temps partiel dans l’entreprise de Paul, et il faisait partie des personnes présentes quand j’ai passé l’entretien. Je n’ai pas eu le poste. Après tout, qui emploierait quelqu’un comme moi, sans diplôme, avec un CV plein de trous ? Quand Paul m’a appelé pour m’annoncer la mauvaise nouvelle, il m’a convaincue d’aller boire un verre avec lui. J’ai oublié toute prudence et ai accepté.
Petit à petit, Paul s’est fait une place dans notre vie. Owen et lui passaient des heures à jouer ensemble, à ricaner devant des films de superhéros ou à jouer au foot au parc. Ses petites attentions n’ont pas tardé à devenir de plus en plus extravagantes. Paul organisait des visites au parc d’attractions ou au zoo, à l’aquarium ou au musée, parfois deux fois en un seul week-end. C’est quand il a proposé un week-end à la neige que j’ai mis le holà.
— Owen n’a pas de passeport, ai-je dit.
J’aurais pu ajouter que notre vie actuelle nous convenait et que nous n’avions pas besoin de plus, mais j’avais autre chose de plus urgent à lui annoncer.
— Je suis enceinte.
Paul et Owen étaient ravis, et, avant l’arrivée de Mollie, nous avons quitté notre ancienne vie et l’appartement non chauffé qui, chaque hiver, donnait de l’asthme à Owen, pour emménager dans la maison de Paul à Wimbledon.
Paul se tourne pour attraper son ordinateur portable, chassant les miettes de la table. L’engin démarre et j’entends le bruit caractéristique des e-mails entrants.
— Des nouvelles ?
Paul soupire.
— Je commence par quoi ?
Quand l’accident est arrivé, l’histoire a fait les choux gras de la presse et les journaux télévisés en parlaient en boucle.
Dorek, un ouvrier, est tombé du treizième étage d’une tour de bureaux que la société de Paul rénovait. En tant que directeur des opérations, il a dû venir sur place et a été sous le feu des projecteurs.
Les médias avaient une mission : trouver le scandale. Des journaux avaient prétendu que l’ouvrier ne portait pas de harnais et que les directives de sécurité chez Manifold étaient prises à la légère. Une rumeur s’est mise à circuler, prétendant que Dorek avait des soucis personnels et qu’il s’était donné la mort. Après avoir mis le feu aux poudres, les médias se sont désintéressés de l’affaire, laissant Paul exsangue.
La liste d’e-mails urgents dans sa boîte de réception grouillait d’objets « Confidentiel » ou « Urgent ». Son visage se ferme.
— Des questions, encore des questions. Ils cherchent un bouc émissaire.
— Mais pourquoi ce serait de ta faute s’il a décidé de sauter ?
Je sens mon visage me brûler du soleil de la veille.
— Il n’a pas sauté, Emma. C’étaient juste des ragots pour faire sensation.
— Ce qui signifie… ?
Il hoche la tête.
— Je suis le directeur des opérations. C’est moi, le responsable.
J’avale une gorgée de café. Il est amer et tiède.
Paul se reconcentre sur son ordinateur. Une mouche se cogne à la fenêtre. J’ouvre la fenêtre pour la libérer. Je ne pourrais plus supporter une nouvelle journée dans cette maison triste.
— Allez, on sort.
— Bien. Je dois signer un document et le renvoyer à Manifold en express. Allons à Limoges.
Je sors dans le hall et m’écrie :
— Owen, Mollie, venez tous les deux.
Inquiets, ils descendent les escaliers et s’arrêtent devant la porte de la cuisine.
— Owen, viens ici et demande pardon à Paul.
Mon fils grimace et lève des yeux tristes vers moi.
— Mais j’ai seulement dit…
— Je sais parfaitement ce que tu as dit. Et maintenant, excuse-toi.
Il entre dans la cuisine en traînant des pieds, s’arrête à un mètre de Paul, la tête basse.
— Désolé.
— C’est bon, on oublie. Votre mère veut qu’on sorte.
J’opine.
— On va à Limoges. Allez chercher vos affaires et attendez-nous dans la voiture. Dix minutes.
Je vais chercher des bouteilles d’eau et un guide touristique. Nous montons dans la voiture et faisons la route en silence.
Nous errons dans les ruelles étroites et remontons la rue Raspail, où les façades de certains bâtiments ne sont pas plus larges qu’un homme aux bras écartés. Près de la cathédrale, des guirlandes vertes et blanches zigzaguent entre les maisons à colombages, séparées par des ruelles pavées.
— Pourquoi ne pas visiter la cathédrale pendant que je vais à la poste ? propose Paul. On se retrouve là-bas.
Il désigne la terrasse d’un café avec de grands parasols.
Owen, Mollie et moi pénétrons dans la fraîcheur de la cathédrale Saint-Étienne. Owen s’éloigne pour s’installer sur un siège près de l’entrée principale et étirer ses longues jambes. Je le laisse bouder pendant que Mollie et moi parcourons les allées.
La lumière qui filtre à travers le vitrail bleu ciel et un vase de lys embaume l’atmosphère. Le silence est rompu par un tapotement régulier. Un guide escorte un groupe de trois personnes malvoyantes armées de cannes blanches. Je me rapproche pour entraîner mon français et écouter sa description du gothique flamboyant. La guide explique au groupe que, pendant le Moyen Âge, seuls les évêques et les membres du clergé pouvaient assister à la messe, mais qu’après des travaux au dix-huitième siècle, l’autel a été déplacé, afin de permettre à toute l’assemblée de voir ce qu’il s’y passait. Le groupe s’éloigne, le bruit de leurs cannes résonnant sur les dalles.
Mollie veut allumer un cierge pour ses grands-parents, et je lui donne une pièce d’un euro à mettre dans le tronc. Nous murmurons une prière pour les parents de Paul, décédés avant notre rencontre. Je tiens sa main quand elle allume son cierge à la flamme d’un autre, et je le lui prends pour l’ajouter à la forêt de flammes et de cire.
— On peut souffler dessus, maintenant ? demande-t-elle, tout excitée.
— Non, ma chérie, elle va s’éteindre toute seule.
Ce simple rituel, cette bâtisse majestueuse, un soupçon de spiritualité. Cela ne fait pas illusion, je n’ai jamais vraiment compris la religion. Et pourtant, quelque chose fait ralentir mon pouls, et, une fois le tour de la cathédrale terminé, je suis tout à fait apaisée.
Owen nous rejoint, et nous refaisons surface à la lumière du jour, éblouis par le soleil. Nous nous installons à une table sur la terrasse du café et commandons à boire. Mollie et moi nous installons à l’ombre tandis qu’Owen déplace sa chaise pour se mettre au soleil.
Nos boissons arrivent et Owen souffle dans sa paille pour amuser sa sœur qui tente d’en faire autant. De l’Orangina coule le long de son menton, ce qui la fait rire. Elle se lève et s’amuse sur la place piétonne en agitant les bras pour effrayer les pigeons.
Une cloche sonne quatre heures.
— Tu crois que papa s’est perdu ? demande Mollie.
— On peut y aller ?
Owen donne des coups dans les pieds métalliques de la table et le bruit répétitif me donne mal à la tête.
— Non, c’est papa qui a les clés de la voiture.
— Je m’ennuie.
— Ah, le voilà.
Bien qu’elle soit la plus petite, Mollie est la première à le voir. Elle se précipite vers lui, une main en visière, et il la prend dans ses bras.
– Je pensais que tu devais envoyer ça à Manifold ? lui fais-je remarquer, alors qu’il laisse tomber une épaisse enveloppe sur la table. Tu n’as pas trouvé la poste ?
— Si, si. Ça, c’est autre chose. C’est bien plus excitant.
Il sort une liasse de feuilles pour me la donner.
Il y a des pages de documents légaux en petits caractères et plus de jargon encore, mais la photo sur la première page est familière : un long bâtiment dans un champ, derrière un cerisier en fleurs.
— C’est…
Il dodeline de la tête.
— Les Quatre Vents. Chez nous.
Un rayon de soleil se faufile sous le parasol et éclaire son sourire.
— Quoi ? m’écrié-je en me levant d’un bond.
— Je reviens de l’agence. Je viens de verser un acompte.