Romy
L'air dans la pièce est chaud et étouffant. La chaise sur laquelle Romy est assise semble inconfortable et lui colle à la peau, tandis que le tic-tac de l'horloge résonne.
Depuis une bonne heure, Romy se trouve dans le bureau du directeur, situé directement sous les combles du vieil édifice scolaire. Il lui explique la planification des horaires, le système éducatif suisse et les conditions contractuelles.
— Oui, bien sûr, je comprends, mais n'y a-t-il vraiment aucune autre option ?
— Je suis désolé, Romy. Nous avons tout essayé. Nous allons devoir fermer deux classes l'année prochaine.
Nico, le directeur, lève les mains devant lui en signe d'excuses. Au cours de la conversation, il se passe plusieurs fois les doigts dans les cheveux, qui retombent à chaque fois sur son front.
Romy est la dernière enseignante à avoir été embauchée dans la petite école de quartier. Elle y travaille depuis deux ans. En cas de réduction des effectifs, elle est évidemment la première touchée. Son contrat annuel avait été renouvelé l'été dernier, et elle avait espéré qu'il se transformerait en un contrat à durée indéterminée. Malheureusement, ce n'est pas le cas.
Elle s'entend bien avec ses collègues, et des amitiés se sont développées au-delà de la simple relation de travail. L'école se trouve proche du centre-ville de Fribourg et donc idéalement située par rapport à son domicile.
— Eh bien… Il ne me reste plus qu'à rechercher un nouveau poste.
Résignée, Romy se lève. En soupirant, elle attrape son sac et souffle sur une mèche de cheveux qui lui tombe dans les yeux. Elle est consciente que le directeur est impuissant et qu'il la laisse partir à regret. Jetant un dernier regard sur les tableaux des effectifs qui se trouvent sur le bureau devant elle, elle remet la chaise à sa place.
Romy redoute l'idée de chercher un nouvel emploi pour la troisième fois en cinq ans.
Mais la seule chose qu'elle souhaite en ce moment est de sortir de cette pièce. Elle dit au revoir et ferme rapidement la porte derrière elle. Dans le couloir, il fait frais comparé au bureau. Toutes les portes des salles de classe sont fermées, seul le tic-tac de la grande horloge à l'extrémité du couloir est audible. Excepté le directeur, elle est probablement la dernière personne présente dans le bâtiment. Les autres enseignants profitent certainement déjà de leur première bière au bistrot du coin.
Avec un soupir de désespoir, elle se dirige vers sa salle de classe, met son bureau en ordre, enfile sa veste et ferme la porte derrière elle.
En repensant à sa pause déjeuner, Romy glisse son téléphone portable dans la poche de sa veste. Immédiatement, ses pensées dérivent vers les appels incessants de Michel. Ses messages la tourmentent depuis leur séparation et troublent son sommeil. À tout cela s'ajoute maintenant la perte de son emploi.
La solidarité et les rapports au sein de l'équipe d'enseignants lui avaient donné une certaine stabilité après sa séparation d'il y a six mois.
En sortant de l'école, Romy prend une profonde inspiration. L'air sent le printemps, et les températures sont agréablement douces pour une fin avril. Elle traverse rapidement la route et bifurque dans une petite rue latérale. De loin, elle aperçoit ses collègues. Ils ont rapproché les tables et chaises devant le café et discutent. Parmi eux se trouve Amina, avec qui elle s'entend particulièrement bien. Comme Romy, son amie parle couramment l'allemand et le français.
Elles ont accepté de prendre en charge ensemble les cours d'allemand dans toutes les classes de l'école. Une solide amitié s'était développée grâce à cette étroite collaboration.
Romy sourit en voyant les boucles sombres d'Amina qui s'agitent tandis qu'elle souligne ses mots de grands gestes.
Amina interrompt son flot de paroles et se déplace sur le côté.
— Salut, viens t'assoir à côté de moi !
Son amie préfère les couleurs vives et les coiffures audacieuses. Romy ne l'a jamais vue sans maquillage ni sans coiffure soignée. En ce sens, elle capte tous les regards. À ses côtés, Romy se sent presque invisible, comme une fleur pâle cachée dans l'ombre. Ce matin, à la hâte, elle a simplement enfilé un jean et un sweat à capuche.
Heureusement, elle s'est lavé les cheveux la veille au soir et a pris le temps de les attacher soigneusement ce matin.
Romy salue le reste de l'équipe d'un signe de tête, prend une chaise et s'installe à la place proposée.
Lorsque le serveur arrive, elle commande un grand verre de thé glacé maison sans sucre, mais avec une bonne dose de sirop de sureau.
Pendant ce temps, Amina reprend sa conversation avec Nina, sa voisine de table. Apparemment, elles discutent de la meilleure destination de vacances pour l'été. Amina plaide pour des vacances à la plage et Nina pour des vacances actives à la montagne. Ceux qui les connaissent savent déjà qu'elles ne se mettront jamais d'accord.
Au fur et à mesure que des personnes se joignent à la conversation, une discussion animée s'engage. Comme d'habitude, Romy se tient en retrait et préfère écouter. Ce n'est que lorsque le serveur revient avec les boissons commandées que tout le monde se calme.
— Alors, que te voulait Nico ? demande Amina après le départ du serveur.
— Eh bien, ça concerne l'année prochaine…
Romy marque un temps d'hésitation, elle préférerait ne pas aborder le sujet.
— En bref, les effectifs d'élèves sont tout simplement trop bas et mon contrat ne sera pas renouvelé.
Cela étant dit, un silence gêné s'installe soudainement autour d'elle.
— C'est impossible ! As-tu demandé si…
Amina ne peut rien dire de plus, car Romy la coupe d'un geste de la main.
— Non, il n'y a plus rien à faire. Tu sais bien que tout dépend des chiffres, explique Romy en haussant les épaules avec un soupir.
— Alors que tu t'étais si bien intégrée, grogne Amina, indignée, en faisant la moue.
— As-tu réfléchi à ce que tu veux faire ? demande Lynn, l'enseignante de maternelle.
— Pas vraiment. Je vais probablement chercher des remplacements et je postulerai à nouveau lorsque des postes à durée indéterminée seront disponibles. Je ne veux pas devoir me réintégrer à nouveau et changer d'école deux ou trois ans plus tard…, répond Romy.
Jusqu'à maintenant, elle évitait d'y penser, espérant que ses craintes ne se réaliseraient pas. Mais actuellement, elle est obligée de faire face à la réalité.
Au moment où elle s'apprête à souligner qu'elle a tout de même encore quelques semaines à travailler, des chaises sont déplacées à côté d'elle. Apparemment, elle n'est pas la dernière arrivée.
Romy lève les yeux et reconnaît Yannick Marchand. Il travaille à l'école depuis quelques mois en tant que remplaçant. Ce que Romy sait de lui, c'est qu'il est compétent et que les enfants l'adorent. Pas étonnant, car mis à part Nico, c'est le seul homme de l'équipe. Jusqu'à aujourd'hui, Yannick n'a jamais pris part aux sorties de fin de semaine des enseignants. Elle est donc surprise de le voir ici.
Il commande une bière et observe attentivement l'ensemble du groupe.
— De quoi parliez-vous ? demande-t-il.
— Romy vient d'apprendre que son contrat ne sera pas renouvelé et qu'elle devra trouver un nouveau poste l'année prochaine, explique Lynn.
— Oh, je suis désolé pour toi. Au vu de la situation actuelle du marché, tu devrais facilement retrouver quelque chose. Et dans le pire des cas, tu pourrais faire des remplacements, dit-il en la regardant attentivement.
— Oui, peut-être… Je verrai bien ce qui se présente.
La situation met Romy mal à l'aise, car elle n'aime pas être au centre de l'attention. Amina le sait. C'est la raison pour laquelle elle oriente habilement la conversation vers un autre sujet. Elle demande donc à Yannick comment se déroule la préparation de son tour du monde. Romy se souvient vaguement qu'il a mentionné cette envie de voyager peu de temps après avoir été engagé.
Dès qu'il commence à raconter ce qu'il prévoit faire, tous l'écoutent attentivement, oubliant pour un moment la situation de Romy. Amina lui fait un clin d'œil discret et encourageant.
Les yeux vert-brun de Yannick brillent d'impatience et il semble transformé en parlant des endroits qu'il veut visiter. Pendant qu'il s'exprime, Romy le détaille un peu plus. Il a une silhouette athlétique et elle le situe autour de la trentaine. Sous sa doudoune noire, il porte un t-shirt vert militaire avec une planche de surf imprimée sur le torse, un jean et des baskets blanches qui semblent avoir connu des jours meilleurs. De temps en temps, une mèche blond foncé lui tombe sur le front, qu'il repousse instinctivement.
Une coupe de cheveux propre ne lui ferait pas de mal, pense Romy, en ramenant son attention à la conversation.
Mais cela ne dure pas longtemps. Son esprit se tourne cette fois vers son avenir et tout ce qui l'attend.
Elle sort de ses pensées en réalisant le silence autour d'elle. Yannick a cessé de parler, et tous les regards se tournent vers elle.
— Euh… Désolée, j'étais ailleurs, s'excuse-t-elle en rougissant légèrement.
— Je disais que tu devrais profiter de voyager maintenant que tu n'es plus liée par un emploi. Ce serait l'occasion idéale, répète patiemment Yannick.
— Oh, eh bien… Je ne crois pas que cela me corresponde vraiment, bafouille-t-elle. Je me sens bien ici, et jusqu'à présent je n'ai jamais ressenti le désir de voyager, ajoute-t-elle.
— Comme tu veux, mais je te garantis que si tu commences, tu ne pourras plus t'arrêter, affirme-t-il avec conviction.
— Je suis totalement d'accord avec toi, Yannick, reprend Amina.
— Si j'étais à ta place, je n'hésiterais pas longtemps et je profiterais de mon temps libre, ajoute Lynn.
Romy prend une grande gorgée de thé glacé pour éviter d'avoir à répondre. Puisqu'elle ne fait aucun commentaire, Amina, Lynn et Yannick continuent leur discussion. Romy ne s'implique pas davantage dans leur échange. Progressivement, ses collègues se lèvent, se disent au revoir pour le week-end et quittent la terrasse du café.
Lorsque Yannick se lève également, elle le voit faire un clin d'œil à Amina. Ces deux-là semblent bien s'entendre.
Amina et Romy ont laissé leur vélo dans la cour de l'école. Elles prennent donc ensemble le chemin du retour.
— Comment le trouves-tu ? Dommage qu'il parte bientôt…
Romy comprend immédiatement de qui parle Amina et ne peut s'empêcher de sourire.
— Il semble plutôt sympa, dit-elle en déverrouillant le cadenas de son vélo.
— Sympa ? Allez, tu dois admettre qu'il est beau gosse quand même, dit son amie en secouant la tête.
— Si tu le dis…
Romy rit et enfourche son vélo.
— Moi, en tout cas, il me plaît, rit Amina en l'embrassant. Il faut que j'y aille, j'ai un rendez-vous ce soir. Ça te ferait du bien à toi aussi de sortir un peu…
Elle fait un clin d'œil complice à Romy avant de partir en direction du centre-ville.
Amina a sûrement planifié non seulement la soirée, mais tout le week-end. Romy, en revanche, passera deux jours dans son petit appartement à ruminer sombrement sur son sort. Même si elle a réussi à économiser un peu d'argent au cours des dernières années, cela suffira à peine pour couvrir les frais de deux ou trois mois sans emploi.
Elle ne peut vraiment pas se permettre d'être sans travail toute une année scolaire. Ou alors, cela signifierait qu'à 29 ans, elle devrait se mettre au chômage et retourner vivre chez ses parents. Cela la gênerait beaucoup.
Yannick
Yannick est assis dans le train, seul dans un compartiment de quatre places. Le paysage défile devant lui sans qu'il y prête attention. L'odeur du café, acheté à la gare avant le départ, flotte encore dans l'air.
Tôt ce matin, il avait pris le train pour Berne, où il a assisté à des présentations de différents globe-trotters.
Ses pensées sont encore entièrement absorbées par les récits de voyages impressionnants qu'il a suivis attentivement tout au long des dernières heures.
Maintenant, sa tête bourdonne d'idées.
Il ignore l'annonce du haut-parleur qui signale l'arrivée imminente du train en gare de Fribourg. Seule la musique provenant de ses écouteurs atteint ses oreilles.
Le récit qui l'a le plus impressionné est celui de deux jeunes femmes, qui avaient voyagé ensemble autour du monde pendant trois ans, sans jamais prendre l'avion. Depuis, il réfléchit à la possibilité d'appliquer ce concept à son propre voyage. Ce n'est que lorsque le train ralentit considérablement et que le couple installé dans le compartiment à sa droite se lève, qu'il prête à nouveau attention à son environnement.
Lorsque le train s'arrête en grinçant, Yannick prend son sac et son ordinateur portable, puis se joint à la file pour descendre de la voiture. Il avait rendez-vous avec sa sœur Erika.
Après quelques minutes de marche, il atteint la zone piétonne, bordée de restaurants et de cafés, où Erika l'attend. Elle est confortablement installée à une table devant un tearoom et feuillette un magazine.
— Salut Yannick, tu as l'air de bonne humeur, dit-elle en riant et en se levant pour lui faire la bise.
— Salut sœurette. Effectivement, je suis content : je prépare mon voyage et j'ai la tête pleine de possibilités pour découvrir de nouveaux horizons. Les présentations étaient passionnantes, il y en avait vraiment pour tous les goûts. Tu aurais sûrement aimé.
Il s'assoit sur une chaise en face d'elle, retire sa casquette de baseball noire et ses lunettes de soleil, puis se passe une main dans les cheveux.
— Si tu veux, j'ai du temps ce week-end, je pourrais te faire une nouvelle coupe, plaisante Erika en pointant ses cheveux en désordre.
— Aucune chance ! Après ce que tu m'as fait la dernière fois, je préfère renoncer à tes services et me payer un coiffeur.
— Comme tu veux ! Mais ce n'est pas avec cette tête que tu trouveras une copine pour t'accompagner dans ton voyage. Tu pourrais faire un effort quand même, plaisante-t-elle.
Bien qu'il sache qu'elle le taquinait, la remarque d'Erika le dérangeait. Rapidement, il chasse ces pensées négatives et cherche le serveur du regard. Yannick commande un café, et ils discutent de tout et de rien jusqu'à ce qu'il aborde la rénovation de l'appartement de leurs grands-parents.
— Je vais essayer de vider l'appartement d'ici à mon départ afin que les travaux puissent commencer avant la fin septembre. La nouvelle cuisine est déjà prête, peut-être que je pourrais même l'installer avant mon départ. Tu veux voir les plans ? J'ai pris mon ordinateur portable…
— Volontiers ! C'est un peu étrange d'imaginer que mamie et papi ne vivent plus dans cet appartement, admet Erika.
Yannick lui explique qu'il leur avait rendu visite il y a quelques jours pour leur montrer les plans en 3D. Ils étaient ravis et impatients de voir le résultat. Il sort son ordinateur portable et le met devant lui. Sa sœur l'écoute avec intérêt, posant de temps en temps des questions ou exprimant son avis sur les plans.
Pendant qu'elle regarde les détails de la présentation en 3D, Yannick s'adosse à sa chaise et observe les passants.
— Stéphane a emmené Ben avec lui à l'alpage ? demande-t-il lorsque Erika referme l'écran et range l'appareil.
— Oui. Ben avait hâte d'y retourner. S'il y a de la neige sur la route, ils feront le dernier bout à pied. Et puisque tu en parles, nous aurions besoin d'aide pour le grand nettoyage de printemps. Comme tu le sais, il aura lieu le dernier week-end d'avril.
— Je vais voir ce que je peux faire, sourit Yannick. Tu me connais, je suis quelqu'un de très occupé. Il est rare que je trouve du temps pour ce genre de choses.
— N'importe quoi !
En riant, Erika lui lance une serviette.
— Je vais faire de mon mieux. Au fait, tu en es où dans tes recherches d'aide ? La nièce de Stéphane est intéressée par le poste ? demande-t-il.
— Malheureusement non. À 18 ans, elle préfère passer son temps libre avec ses amis plutôt que de travailler du matin au soir au chalet et de s'occuper d'un gamin de deux ans et demi… Elle ne se fait pas vraiment à l'idée de passer tout l'été avec nous à l'alpage, ce que je comprends, soupire Erika en prenant une grande gorgée de son café au lait. Mais je ne perds pas espoir, et si quelqu'un te vient à l'esprit, n'hésite pas.
— Si vraiment tu ne trouves personne, je peux vous aider dès le début des vacances scolaires. Malheureusement, avant cela, je ne peux rien promettre. Mon poste de remplaçant à plein temps me demande pas mal de préparation. Mais, mis à part le fait que je manque de peu d'arriver en retard parfois, j'aime bien ce travail. L'école est agréable, et l'équipe fonctionne bien. Hier, je suis même allé boire une bière après les cours, c'était sympa.
— Et tu es toujours convaincu d'entreprendre ton voyage seul ? Il n'y a pas une collègue sympa dans cet établissement, qui serait prête à t'accompagner ? Ou simplement une connaissance qui aime voyager ? demande Erika.
Yannick veut interrompre sa sœur, mais elle ne lui en laisse pas l'occasion.
— Je ne peux tout simplement pas imaginer que tu partes tout seul. Qu'est-ce qu'il se passera si tu rencontres des difficultés ? Comment feras-tu sans pouvoir compter de temps en temps sur quelqu'un d'autre… ?
Erika n'est pas la première à ne pas comprendre sa décision. Il y a quelques semaines à peine, leur mère avait également abordé ce sujet. Bien qu'il comprenne leur point de vue, il a ses raisons et sa décision est prise : rien ni personne ne le ferait changer d'avis.
— Nous en avons déjà parlé assez souvent, tu ne trouves pas ? Je ne cherche pas une relation ! C'est tout. Inutile de remettre constamment le sujet sur la table. J'ai essayé, ça n'a pas marché, dit Yannick, légèrement agacé.
— D'accord, je ne t'embête plus avec ça. Promis ! Raconte-moi plutôt ce que tu as appris ce matin. As-tu des idées plus précises sur ta manière de voyager ?
Soulagé, Yannick parle des conférences auxquelles il avait assisté durant la matinée.
— Il s'agit d'événements qui donnent aux gens l'occasion de raconter leurs voyages à un public intéressé, sous forme de films ou autres présentations.
Sa sœur l'écoute attentivement en buvant son café.
Soudain, quelque chose en mouvement sur le sol attire son regard.
Romy
Vendredi matin, contrairement à ses attentes, Romy se réveille fraîche et reposée. Le soleil perce à travers les rideaux de sa chambre, baignant tout d'une lumière chaleureuse.
Dehors, des enfants jouent et les oiseaux gazouillent. La vue sur le parc devant sa fenêtre la met de bonne humeur, et elle savoure le calme. C'est alors que son téléphone sonne, la faisant sursauter. Elle prend une profonde inspiration et saisit son smartphone sur la table de chevet. Encore tremblante, elle le place contre son oreille et répond à l'appel.
— Salut maman, dit-elle. Oui, merci, je viens de me lever. Pourquoi tu m'appelles si tôt ? demande Romy, sentant son rythme cardiaque se calmer peu à peu.
Elle lutte encore contre la peur qui surgit lorsque son téléphone sonne. À chaque fois, elle pense à Michel. Elle n'est jamais sûre du moment où il la recontactera. Elle doit être attentive, car en aucun cas elle ne peut se permettre de répondre à un de ses appels. Ses pensées retournent à la conversation téléphonique.
— Ce soir ? Oui, je pense que je peux être chez vous vers 19 heures. Si tu veux, j'apporte une tarte, comme ça tu n'auras pas à t'occuper du dessert, propose Romy.
Ses parents vivent non loin du centre-ville, dans une maison avec un jardin. Ils la partagent avec sa sœur, Alix, et son fils Samuel.
Au moins une fois par semaine, ils invitent leurs filles à dîner ou pour un café.
— Non ! Maman, je viendrai à vélo. Alix a déjà assez à faire. Ça lui ferait un détour de passer par chez moi, assure-t-elle.
N'ayant rien de prévu avant le dîner chez ses parents, Romy décide de mettre de l'ordre dans ses affaires.
À midi, elle pensait profiter du soleil pour manger quelque chose en ville, ensuite, elle ferait un peu de shopping. Peut-être trouvera-t-elle quelque chose pour rendre son balcon plus chaleureux. Il faut aussi qu'elle achète les ingrédients pour la tarte.
Pleine d'entrain, Romy se met au travail après le petit-déjeuner. Elle commence par se débarrasser des cartons vides du déménagement précipité d'il y a six mois, qui s'entassent sur son petit balcon. Elle en profite également pour nettoyer sol et fenêtres. Ensuite, elle installe deux chaises pliantes et une table de jardin puis fixe des roseaux de bambou à la rambarde. Elle a acheté un rouleau l'automne dernier, mais ne l'a jamais installé.
— Il n'y a pas suffisamment de place pour une chaise longue, mais assez pour un ou deux pots de fleurs.
Enfin, le balcon semble plus accueillant. Satisfaite, Romy s'assied sur l'une des chaises et regarde les enfants jouer dans le parc pendant un moment.
Juste avant midi, elle enfourche son vélo pour se rendre en ville. Elle laisse le doux vent printanier lui caresser le visage et profite de la température agréable. Après un trajet de dix minutes, elle attache son vélo et le verrouille soigneusement. Ensuite, elle marche jusqu'à la zone piétonne, où elle trouve une table près de la fenêtre dans une petite pizzeria.
Romy commande une grande salade avec des tomates et du jambon cru, qu'elle accompagne d'un verre d'eau plate. Elle prend plaisir à observer les passants. Il y a une mère avec ses deux enfants qui discute vivement avec une amie. Le plus grand des enfants, un garçon, s'ennuie et parvient à déverrouiller le frein de la poussette, pour promener ainsi sa petite sœur à travers la place. Il y a aussi une vieille dame, assise avec son mari sur un banc. Elle nourrit discrètement les moineaux avec le petit pain qu'ils ont acheté à la boulangerie.
Après avoir bu son café et réglé l'addition, Romy flâne le long des vitrines. Elle achète deux pots de lavande papillon dans une boutique de fleurs, trouve un joli carillon éolien et deux lampes solaires dans un petit magasin d'articles de décoration. Il ne lui reste plus qu'à acheter les ingrédients pour la tarte.
Chargée de ses pots de lavande d'un côté, du carillon et des lampes solaires de l'autre, Romy se dirige vers son vélo. Au moment où elle pose ses sacs sur le sol pour soulager ses bras, l'un des pots bascule et se met à rouler. Elle se penche rapidement pour l'attraper et évite de justesse que le deuxième pot ne tombe aussi de son sac.
À peine avait-elle tendu la main pour attraper le premier pot et le remettre dans le sac, qu'une chaise fut déplacée à proximité et une main se tendit vers elle.
— Romy ? demande une voix grave, et quelqu'un ramasse le pot de lavande parfumée.
Elle lève les yeux, surprise, et se retrouve face à un regard d’un brun mêlé de vert
— Yannick ? dit-elle en prenant sa lavande. Merci…
— Il n'y a pas de quoi. J'espère qu'elle n'est pas endommagée ? dit-il en montrant la touffe violette dans ses mains.
— Non, je pense qu'elle est intacte.
Romy place une mèche de cheveux derrière son oreille et se penche afin de remettre le pot dans un des sacs.
En se redressant, elle voit Yannick se réinstaller à la table du café devant lequel elle venait de passer. Une jeune femme assise en face de lui l'observe attentivement.
— Je te présente Erika, ma sœur, explique Yannick.
Romy remarque les similitudes de leurs visages.
— Salut, je m'appelle Romy. Avec Yannick, nous enseignons dans la même école, dit-elle en tendant une main vers Erika.
La sœur de Yannick prend la main que Romy lui tendait et sourit aimablement.
— Enchantée de te rencontrer, Romy. Yannick m'a beaucoup parlé de votre école. Selon ses dires, vous êtes une chouette équipe.
— Oui, c'est vrai. Ils vont tous bien me manquer l'année prochaine…, admet-elle.
— Toi aussi tu prends un congé ? demande Erika étonnée, en regardant son frère.
— Non, malheureusement, j'ai un contrat qui se termine et il ne sera pas renouvelé en raison de la future baisse du nombre d'élèves, corrige-t-elle. D'ici à l'été, il faut que je trouve un nouveau poste. Probablement que je prendrai des remplacements à l'automne…, ajoute-t-elle rapidement afin d'éviter que Yannick ne remette le sujet du voyage sur la table.
— Ah bon ?
Erika hausse un sourcil et regarde son frère en souriant.
Celui-ci lève les yeux au ciel et dit en riant :
— Oui, oui. Je sais exactement à quoi ma sœur pense en ce moment.
Romy regarde d'un air perplexe l'un et l'autre.
— Ai-je raté quelque chose ?
— Non, ne t'inquiète pas, je te raconte : ma sœur cherche depuis un certain temps déjà, une personne prête à la soutenir durant l'été. Elle et son mari Stéphane tiennent une buvette d'alpage durant la saison estivale. Et on dirait bien qu'elle a trouvé sa nouvelle victime, explique Yannick sur un ton moqueur et lance un regard taquin à sa sœur.
— Vu ma situation, je pense que ça vaudrait la peine d'y réfléchir, dit Romy, surprise par la rapidité de sa réponse.
— Vraiment ? As-tu une expérience dans le service ? demande Yannick d'un air étonné.
— Non, mais il me semble que ta sœur serait ravie de n'importe quelle aide, dit Romy en se tournant vers Erika.
— Exactement. Ne te laisse pas intimider par mon frère. Tu sais quoi ? Pour faire simple, viens nous rendre visite début mai. Comme ça, tu te feras ta propre idée…, propose Erika. As-tu le temps de te joindre à nous pour un café ?
Étonnée, Romy regarde Erika puis jette un coup d'œil à sa montre.
— Oui, j'ai un peu de temps. Mais je ne voudrais pas vous déranger. Nous pourrions en discuter une autre fois, suggère-t-elle en regardant Yannick d'un air incertain.
Ce jour-là, Yannick portait un t-shirt gris et un short, avec une casquette noire.
Il ne semble pas attacher beaucoup d'importance à sa tenue, pense Romy.
— Ne t'en fais pas ! Viens t'asseoir avec nous ! dit-il en souriant et il tire, sans se lever, une chaise de la table voisine. Je voulais de toute façon en commander un deuxième, dit-il en montrant la tasse de café vide devant lui.
Une fois Romy assise, Erika se met à parler avec enthousiasme de la buvette d'alpage. Depuis trois ans, elle vit avec son mari cuisinier et son fils en montagne en été, et en ville en hiver. Avec les années, le chalet a fait des adeptes et est particulièrement apprécié par les randonneurs.
— Le soir, la clientèle est plutôt constituée de groupes qui réservent.
L'enthousiasme d'Erika est tel, que Romy commence sérieusement à envisager d'y travailler durant l'été. Ce n'est que lorsque Yannick, qui s'était plus occupé de son téléphone que d'elles, se manifeste, que Romy se rend compte qu'il est déjà tard.
— Mince. Je voulais faire une tarte aux fraises car je mange chez mes parents tout à l'heure. Ils vont devoir se contenter d'une salade de fruits, dit-elle.
— Tu fais de la pâtisserie ? s'exclame Erika joyeusement. Fantastique !
Avant qu'elle ne s'en aperçoive, la sœur de Yannick la prend dans ses bras.
— Tu dois absolument passer, dès que la buvette sera ouverte, murmure Erika en lui faisant un clin d'œil.
Yannick lève les yeux au ciel.
— Tu exagères. Laisse-la d'abord réfléchir en paix ! dit-il avec un regard d'excuse pour Romy.
— Si tu me donnes ton numéro, je te tiendrai au courant de mes projets, promet Romy en souriant.
Erika s'empresse de le lui transmettre.
— À bientôt, Romy ! dit Yannick en comptant la monnaie pour leurs boissons.