CHAPITRE 1
Alekseï
Je grimpe les marches comme un forcené. Le vieux bois hurle sous mes pieds mais je n’en ai que faire. Mon cœur martèle mes tympans, mon sang court à toute vitesse dans mes veines. Tellement, que j’entends à peine Malik m’interpeler depuis l’embrasure de la porte de la salle de bain juste en haut des marches.
— Laisse-moi passer, je crache en le bousculant.
Je me fige aussitôt, les pieds trempés par un liquide rosâtre. La pièce minuscule le paraît d’autant plus avec nous quatre à l’intérieur. Sa blancheur noircie par endroits par l’humidité jure avec les lliserés rouges qui débordent de la baignoire et se mêlent à ceux plus saturés qui s’écoulent de sous la serviette qu’Alistair appuie contre le poignet droit de Mickaël.
Micka, qui est réduit à une forme fantomatique inerte et dont la pâleur se confond avec celle du carrelage sous lui.
Mes jambes se brisent. La tourmente qui rage en moi garde le monde entier à l’écart, semble me garder moi-même à l’écart. Une de mes mains agrippe les cheveux trempés de Mickaël, l’autre tombe sur son torse plus glacé encore qu’à l’habituel.
— C-comment ça se fait que l’ambulance n’est pas encore là ? Tu m’as quand même pas appelé en premier, hein ?
Je lève brièvement les yeux vers ceux creusés d’Alistair, aperçois ses lèvres bouger mais n’entends rien d’autre que mon cœur pulser à mes oreilles. Ou est-ce celui de Micka ? Si le sang coule encore, ça signifie bien qu’il bat toujours, n’est-ce pas ?
— Micka ! je m’époumone face à ses yeux fermés, sa bouche entrouverte, ses lèvres trop blanches, sa peau trop terne.
Plus je le regarde, et plus mes tripes se tordent, m’étranglent de l’intérieur tout en attisant un feu glacial qui devient mon carburant.
— T’es pas comme ça, je continue. T’es pas comme lui. T’es pas un putain d’égoïste.
Son corps amaigri comme s’il était déjà parti semble me narguer. Même mes cauchemars ne me montraient pas une telle vision macabre.
— Tu m’as quitté pour quoi, hein ? je hurle sans m’entendre. Pour te tuer sans te sentir coupable ? Pour avoir moins l’impression de faire comme Marc m’a fait ? M’abandonner ?
Un bourdonnement tente d’attirer mon attention mais je n’ai d’yeux que pour le rouge de la mort.
— Tu veux fuir, c’est ça ? je reproche encore. Tu t’en fiches de ceux qui restent. Arrête de jouer au martyr !
Des sillons de lave brûlent leurs tranchées sur mes joues. Des troncs tentent d’entraver mon corps, mais la panique s’empare de moi. Je repousse de toutes mes forces l’intrus qui glisse et s’abat contre le mur carrelé. Or, je n’ai aucun regard à lui offrir, le désespoir a pris possession de moi.
Une main sous le menton de Micka, l’autre toujours dans ses cheveux, je me penche sur lui, colle mon front ardent à sa joue glacée, sa pommette saillante.
— Tu as gagné, bébé. Je te redonne ta place, d’accord ? Tu peux retrouver ton territoire, la troisième rue au nord de l’église.
Je sens ma bouche se tordre en ce qui se voudrait sourire.
— Tout redeviendra comme avant, je poursuis d’une voix fragile.
De nouvelles chaînes m’entourent, emprisonnent cette fois mes bras. Dès qu’elles rompent mon contact avec Micka, je suis entraîné dans une chute libre, privé de tout arrimage. Je me vois tomber de ce toit vers une mer de cadavres tous échoués là par ma faute.
— C’est ce que tu veux, n’est-ce pas ? je m’époumone. Tout gâcher ? Que Nic te choppe comme la première fois ? D’accord ! En prison non plus tu n’auras pas besoin de me revoir, et au moins tu n’auras pas sali mes mains ! Je préfère encore t’y mettre moi-même !
Ma respiration se coupe net lorsque les cils de Mickaël semblent bouger.
— Alekseï, ça suffit !
Le monde cesse de tourner.
— Il… Tu l’as vu ? Il est… Il est…
La prise de Malik à ma droite et Alistair à ma gauche se resserre.
— Non, je supplie. Laisse-moi. Laissez-moi !
Du grabuge au rez-de-chaussée puis une femme et un homme aux vêtements noirs aux accents rouge et fluorescent s’ajoutent à la foule déjà présente dans la salle de bain.
— Vous êtes enfin là, j’aboie dans leur direction. Vous êtes payés pour quoi, hein ?
— Laissez-nous de l’espace, s’il vous plaît, demande la femme tandis que son collègue s’agenouille près de Mickaël. L’un de vous peut-il répondre à nos questions sur ce qu’il s’est passé ?
— Vous savez pas faire votre boulot ? j’exclame, atterré.
— Malik, tu l’as découvert alors reste avec ces messieurs-dames, ordonne Alistair. Je me charge de lui.
— Non. Non, Micka !
Ma voix se brise contre la porte que l’Ombre nous ferme au visage après avoir aidé son chef à me pousser hors de la pièce, non sans un regard noir empreint de quelque chose comme du dégoût dans ma direction.
— Comment je peux te faire confiance quand à peine j’ai le dos tourné tu me fais un truc comme ça ? je murmure, doigts prêts à s’enfoncer dans le bois déjà éraflé.
Une main large agrippe mon épaule pour me jeter contre le mur à gauche de la porte.
— C’est qui l’égoïste dans cette histoire ? hurle Alistair à son tour.
Ses yeux d’habitude cristallins ressemblent maintenant à des braises carbonisées.
Haletant, je laisse libre cours à la tempête qui gronde en moi.
— Tu vas prendre sa défense ? Même toi il t’a trahi !
— Bon sang, mais qu’est-ce que tu racontes ?
Le monde voilé par la peine, je patauge parmi les flammes.
— Il n’a pas le droit de faire ça ! Pour qui il se prend ?
Je ressens tellement de colère que je ne sais quoi en faire. C’est comme si une montagne de haine pure pesait sur ma poitrine. Je peine à aller chercher les mots dans les méandres de mon cerveau, tout autant qu’ils semblent surgir d’eux-mêmes du plus profond de mon être.
— Qu’est-ce que ça changera ? Il croit que ça va tout résoudre ? Que c’est si facile ? Que parce qu’il disparaîtra, tout le reste le fera aussi ? Qu’il est seul sur Terre ? Il se croit si important que ça ? Et le bordel qu’on doit gérer après, hein ?
L’arrière de ma tête frappe contre le mur lorsqu’Alistair empoigne mon t-shirt pour m’y plaquer davantage. Le chef des Cerbères montre les dents, un voile d’humidité fermement accroché à ses yeux.
— Tu parles toujours de Mickaël là ? grogne-t-il.
Ma mâchoire craque sous la force que j’emploie à garder ma bouche close. Pour qui Alistair se prend à me parler comme ça ?
— Réfléchis bien à contre qui tu es énervé, poursuit-il. Même s’il est déjà trop tard pour ne pas faire quelque chose que tu regretteras.
Je déglutis. L’étau autour de moi commence à se desserrer et le vide laissé dans l’espace vacant ne me plaît en rien. Tel un tourbillon, il m’appelle à descendre vers un abîme duquel je risque de ne pas revenir.
— Il me le doit, j’articule avec peine.
— Mickaël ne te doit rien du tout ! s’emporte Alistair. Il a essayé pour toi. Il était prêt à souffrir, à aller contre son sentiment de culpabilité, parce qu’il voyait bien la loque que tu es sans quelqu’un sur qui t’appuyer. Il s’est enterré pour toi, Alekseï, bon sang ! Ouvre les yeux. C’est toi qui l’as empêché de faire ce dont il avait besoin pour survivre.
Je secoue la tête, incapable d’entendre les conneries qu’il débite.
— Tu voulais que je le laisse aller faire ça en prison ? je contre en désignant par-delà la frontière en contreplaqué Micka gisant au sol. Tu voulais qu’il aille crever seul dans un foutu trou ?
— Et là, il n’était pas seul ?
Le coup atteint sa cible. L’étau s’effrite un peu plus, menace de m’entraîner dans sa chute.
— Il avait besoin de soutien, grommelle-t-il. Je n’ai pas voulu y croire quand Malik m’a dit que tu l’as emmené chez son père puis sur les cendres de l’entrepôt. Si quelqu’un ici s’apparente à un monstre, il ne s’agit pas de lui !
À bout de souffle, Alistair ne lâche pourtant pas. Pas comme mes muscles qui perdent de leurs forces et me laissent reconnaissant d’avoir la cloison dans mon dos.
— Tu m’étonnes qu’il a voulu fuir. Il s’est vu comme l’ennemi et pas la victime. C’était ça ton but ? C’était censé être l’inverse !
— Tu m’as dit qu’il avait besoin de faire face à ce qui le trouble, j’argue d’instinct. Tu m’as dit de cesser de l’épargner à tout prix en le mettant dans une boîte en verre.
La gifle part si vite que je suis incapable de m’en protéger. Sonné, je compte les battements de mon cœur à l’endroit de l’impact, incapable de répliquer, désemparé.
— C’est ça que tu veux ? Que je m’en prenne à toi pour te sentir mieux ? J’espère qu’au moins ça te fera comprendre un peu la position de Mickaël. Mais je refuse de rentrer dans ton petit jeu d’hypocrite.
Dans le silence assourdissant, des pensées sanglantes frappent contre les murs de mon esprit. Mes ongles s’enfoncent dans mes paumes.
— Ce que j’aurais voulu, c’est que tu l’écoutes, résonne la voix tremblante d’Alistair. Ce n’est pas avec des cordes que tu garderas les gens auprès de toi. C’est ça que j’aurais voulu que tu comprennes. Tu as vu ce que tu as fait ? Ce que tu viens juste de faire ?
— C’est ta faute, j’insiste avec hargne. Tu as voulu me maintenir éloigné de lui. Tu m’as dit d’arrêter de le surprotéger. Tu n’as pas su le protéger. Voilà le résultat !
— Je t’ai dit de réfléchir ! contre-t-il. Tu es stupide ou tu le fais exprès ? Tu n’entends que ce qui t’arrange. De ma bouche comme de la sienne. Alors je vais te le dire clairement puisque Mickaël n’osera jamais. Je suis prêt à jouer le méchant.
Alistair se rapproche encore. Avec le voile qui se fend, je peux maintenant voir sa cravate de travers, le premier bouton de sa chemise habituellement impeccable défait, ce muscle qui tique à sa lèvre. Un nuage noir prend progressivement place autour de moi.
— Tu es celui qui a gâché ce qu’il était prêt à te donner, gronde-t-il. Si tu veux vivre dans une illusion, vas-y, mais laisse Mickaël en dehors de tes délires. Comment peut-il espérer guérir si tu persistes à l’enfoncer ? Tout le monde ne peut pas se leurrer en permanence comme toi, fuir sans regarder dans le rétroviseur tout en se laissant ronger par la culpabilité en la camouflant sous l’étiquette de la bienveillance.
Les yeux écarquillés, impuissant, je me laisse submerger par la terreur, par le venin dans ses mots.
— Le lâche, c’est toi, martèle-t-il. Personne d’autre. Arrête de projeter sur les autres tes propres faiblesses et tes soi-disant solutions ratées. Et la façon dont tu as parlé là-dedans ? Comme si tu regrettais qu’il ne soit pas mort ? Tu crois qu’il ne t’a pas entendu ? Il t’arrive de penser à lui, vraiment ?
Son regard se bat contre le vide qui a enfin pris possession de moi. Glacial. Silencieux. Mes membres vibrent. J’ai l’impression de me démanteler morceau par morceau.
— Je ne laisserai rien lui arriver. Maintenant, sors d’ici, croasse Alistair, une main sur la poignée de la porte de la salle de bain. Avant qu’à mon tour je fasse quelque chose que je regretterai. Je ne peux plus te voir.
Aucune idée comment je parviens à rester debout. J’ignore combien de temps passe jusqu’à ce que la porte s’ouvre à nouveau. En sort d’abord Malik qui passe un bras devant moi comme si j’avais la moindre force pour intervenir, m’interposer. À sa suite, les pompiers portent Mickaël sur une civière. Ses cheveux sombres et humides ainsi que son visage toujours aussi pâle ressortent de la couverture de survie qui le recouvre. Mes doigts se déplient, mais je suis incapable d’esquisser un geste pour l’atteindre. Il paraît si loin.
Tout ça semble une sombre mascarade et en même temps la chose la plus réelle que j’aie vécue.
Au moment où la porte d’entrée se referme sur les cinq sans le moindre regard de qui que ce soit dans ma direction, la lumière quitte mon monde. Une partie de moi se détache, part avec eux.
Tête basse, mes yeux atterrissent sur des taches marronnasses sur mon t-shirt cendré, laissées par la main d’Alistair tachée du sang de Mickaël. Doucement, je parviens à bouger, me sers d’une main contre le chambranle pour appuyer mon entrée dans la salle de bain. Les traces auparavant linéaires au sol se sont transformées en des marques hachées et diffuses. Les odeurs mêlées d’humidité, de sang et de désinfectant me sautent à la gorge. Le lieu ressemble davantage à une scène de crime qu’à autre chose.
Je suppose que ce n’en est pas si loin.
Et le coupable s’y trouve encore.
Mes genoux menacent de me lâcher, alors j’empoigne l’évier à m’en couper les paumes. Je force mon regard à faire face au monstre que je suis devenu sans m’en rendre compte. Sur ma joue, de nouvelles marques rouges charriées par la paume d’Alistair. Si seulement le coup unique avait suffi à me remettre les idées en place.
Là, le monde me paraît si sombre, si silencieux, si vide. Comme mes yeux.
Alors, je rassemble toute ma rage et hurle à m’en exploser les poumons. Mon poing atterrit dans le miroir qui se transforme en puzzle enfoncé. Insatisfait, je frappe encore et encore, jusqu’à ce qu’il se brise en mille morceaux et que toute trace du moindre de mes reflets éclate au sol.
Le sang coule de mes jointures meurtries sur ma main jusqu’à mon poignet où il coupe en deux le phénix gravé. Plus haut, les coups répétés ont entaché la chevalière, symbole des parties les plus sombres de mon esprit.
Incapable de contrôler l’agitation dans mes veines, j’avance à grandes enjambées vers la chambre de Mickaël que j’ouvre d’un geste. La porte n’a pas encore claqué contre le mur que déjà les bouteilles de bière jusque-là protégées dans le réfrigérateur heurtent le mur au-dessus du lit que j’avais fait. Les traces ambrées s’en écoulent tel du sang mousseux.
Encore du sang.
Mon regard s’arrête sur la fenêtre par-delà laquelle domine la nuit. J’avance jusqu’à elle, tire pour l’ouvrir et dans le même mouvement agrippe le cendrier hexagonal. Je lève le bras, nourri par un besoin terrassant de destruction, prêt à le faire disparaître.
Et pourtant.
Ma respiration se transforme en à-coups. Un souffle plus tard, je m’écroule sur le parquet. Sous ma main, le cristal aussi a pris une teinte rosâtre. Je clos les paupières, l’abandonne au sol, remonte mes genoux contre ma poitrine, enfonce mes doigts tremblants dans mes cheveux. Gorge serrée, je mords ma lèvre de toutes mes forces.
De la même façon que je ne reconnais pas Mickaël, je ne me reconnais pas non plus. Et c’est ça le plus dur.
Dans un monde si chaotique, j’ignorais qu’il soit possible de se sentir aussi esseulé.
Irrémédiablement, mes pensées reprennent vie pour le souvenir de l’homme en train de mourir. Celui que j’aurais volontiers appelé l’homme de ma vie. Depuis combien de temps succombait-il en silence ?
Se voir retirer les œillères fait bien plus mal que si nous n’en avions jamais porté.
Mickaël m’a un jour dit qu’il m’aimerait toujours, dans n’importe quelle version de moi-même. Plus que jamais, je crève de l’entendre à nouveau, tout en me demandant si cela est toujours vrai après ce que j’ai fait.
CHAPITRE 2
Mickaël
Mes doigts agrippent puis relâchent en boucle la couverture tout aussi blanche que le reste de la pièce. Aussi vide que moi.
Mon regard passe du plafond quadrillé à mes mains. Lorsque j’aperçois le bord des bandages qui disparaissent sous ma blouse d’hôpital, j’ignore le cri de mon pouls et déplace mon attention sur Alistair.
Je ne sais pas depuis combien de temps il est là, mais c’est le cas depuis mon réveil, et, des heures plus tard, il n’a toujours pas bougé. Ses cheveux ébouriffés ne collent pas à l’image de l’homme toujours tiré à quatre épingles que j’ai commencé à m’habituer à côtoyer. D’autres éléments détonnent aussi : ses yeux creusés et rougis, le pli profond entre ses sourcils qui appartient davantage à Alekseï, ses lèvres pincées. Même l’ombre d’une coupure sur sa joue.
Assis, jambes croisées sur l’unique fauteuil de la chambre individuelle, la tête pensante des Cerbères pince son menton de deux doigts tout en fixant le téléphone portable dans son autre main.
Alistair ne m’a pas demandé comment je vais. Pour ça, je lui en suis reconnaissant.
Je me souviens de flotter au-dessus du carrelage de la salle de bain, réduit à mes yeux comme si le reste de mon corps en feu ne m’appartenait plus. De comment ceux d’Alistair se sont matérialisés devant les miens. Après coup, il m’a expliqué que Malik m’a retrouvé et extirpé de la baignoire avant de l’appeler. Plus tard, alors que je n’étais à nouveau pas vraiment présent, la voix d’Alekseï a titillé ma conscience. Je l’entendais de loin, comme dans un rêve.
Ou plutôt un cauchemar.
— Vous avez…, je croasse avant d’être pris d’une quinte de toux.
Alistair lève le regard vers moi, me laisse le temps de me racler la gorge, remettre de l’ordre dans mes pensées.
— Alekseï est venu ? j’amende.
Une teinte comme de la tristesse redessine la ligne de ses sourcils.
— Tu veux que je l’appelle ?
La douceur de sa voix couplée à sa question est réponse suffisante. Je déglutis, laisse ma tête retomber face aux lignes du plafond. Un bruissement de tissus puis sa présence se matérialise à mes côtés.
— C’est sans doute ma faute, suggère-t-il. Je l’ai pour ainsi dire mis dehors.
Je l’observe longuement.
— Vous n’allez pas me reprocher de le vouloir auprès de moi ? je m’enquiers.
La nuit dernière est un enchevêtrement de moments nets et oniriques dans ma mémoire. Les mots acides d’Alekseï sont bien plus clairs dans mon esprit que ceux d’Alistair, en grande partie étouffés par la porte refermée sur eux. Mais je me souviens de sa véhémence à prendre ma défense, à tenter de secouer un Alek comme possédé.
— Honnêtement, je ne sais pas si je devrais essayer de t’en dissuader ou t’encourager à tenter de comprendre sa position. Là, tout de suite, c’est toi qui m’importes. Si tu as besoin de le voir, je ne peux t’en empêcher. Et je comprends.
— Pourquoi faites-vous tout ça pour moi ?
Je cherche la réponse dans ses iris clairs, sans succès. Au cours du peu de temps passé en sa compagnie, j’ai bien compris que si je veux quelque chose de lui, il faut le laisser me le donner de lui-même.
— Tu le comprendras bientôt, assure-t-il. En attendant, considère-moi comme un philanthrope, quelqu’un de bien.
Le petit sourire qu’il cherche à faire briller au coin de ses lèvres est sans doute plus terne qu’il l’aurait voulu. Sa main atterrit sur mon épaule. Il étudie ce point de contact un instant tandis que je fais de même avec lui.
Me concentrer sur cet homme intrigant est plus facile que de me tourner vers l’intérieur. Car à cet endroit vit une mare rougeoyante à la surface faussement calme. Sa teinte, nourrie par le sang échappé de mes veines, reflète une chaleur nouvelle, comme… purifiée, paradoxalement.
Et ça me fait peur. Car la vérité est que quand j’ai ouvert les yeux dans cette chambre d’hôpital, j’ai été aussitôt rassuré. Assailli de regrets, rongé par la peur du néant, je me suis senti, pour ce qui a semblé la première fois de ma vie, reconnaissant pour cette dernière.
Le goût âcre de la honte s’accroche à ma langue. Je me sens un imposteur. Faux. Quelqu’un de meilleur que moi aurait rendu les armes.
Peut-être espérais-je rencontrer dans la mort une échappatoire, mais la perspective d’y retrouver des fantômes aux traits familiers me terrifie.
J’enfonce mes ongles dans la peau déjà rougie de mes paumes. Le geste tire sur la peau sensible sous mes bandages.
Surtout, je ne souhaite pas vraiment partir. Pas alors que ma vie n’a jamais été… vécue.
À ces pensées, culpabilité et honte reviennent de plus belle. J’aurais dû mourir. Je n’ai aucun droit de me sentir rassuré, de mieux respirer. Mais chaque fois que la sensation du couteau qui creuse dans ma chair me revient, les larmes surgissent, charriant une tristesse sans nom. Même moi je n’y comprends rien. Je n’ai envie de rien. Ni de mourir, ni tout à fait de vivre.
Tout est confus. Tout est contradictions.
Un pouce balaie ma joue humide et je sursaute dans un hoquet. La mine inquiète, Alistair me détaille. Je peine à me rappeler le cours de notre conversation.
— Je vais l’appeler. Cependant, je refuse de lui présenter mes excuses. Alekseï a mérité chacun de mes mots à son encontre.
J’ignore les détails de ce qu’ils ont bien pu se raconter, mais je sais qu’Alistair ne parle jamais pour ne rien dire.
Je hoche la tête, reconnaissant de son aide, trop épuisé pour prendre le relais… De quoi ? De prendre soin de moi ?
Je me rallonge, paupières closes, me recroqueville sous la couverture trop légère pour être rassurante. Quoi qu’il en soit, je m’en remets à Alistair. En vérité, je ne suis même pas certain de vouloir parler à Alekseï. Pas vraiment. Ou si, tellement. Mais pour quoi dire ? « Pardon » ne semble pas suffisant.
L’écho des pas d’Alistair se répercute sur les murs dégarnis, résonne dans mon esprit. Puis, c’est au tour de la profondeur du silence de faire écho dans la pièce, dans mon cocon trop fin.
Je sens des yeux lourds rivés sur moi.
Lorsque la tonalité d’appel se fait entendre tout bas, je comprends qu’Alistair n’a pas complètement refermé la porte de la chambre et doit se tenir juste de l’autre côté de celle-ci. Mon pouls cogne contre ma cage thoracique tandis que je reste prisonnier de cette adrénaline mêlée à la contraction ferme de mes muscles.
— Tu as compté les sonneries ? commence Alistair d’un ton dur. Je ne suis pas certain qu’il t’en restait une autre avant la messagerie.
Je tends les oreilles pour tenter d’entendre Alekseï, au moins un semblant de sa voix. Peut-être que je pourrai jauger son ton. Cependant, je ne perçois qu’un vague brouhaha qui remplace le silence.
— Pas la peine de t’épancher. Si je t’appelle, c’est parce que Mickaël va bientôt être libéré de l’hôpital. Il t’attend depuis ce matin.
Un bruit de caoutchouc et cuir comme si Alistair changeait d’appuis, puis sa voix s’élève à nouveau, claque de sa dureté dans l’air figé.
— Ne pense pas que je vais rester.
Un courant froid s’infiltre sous les couvertures, m’arrache un frisson. Quelque chose en moi tend instinctivement à faire confiance à Alistair, me dit qu’il ne me laisserait pas vraiment seul, qu’il ne s’agit que d’un stratagème pour inciter Alekseï à venir… Mais ça aussi fait mal, qu’Alek ait besoin de ça pour le faire.
— Je t’interdis de remettre les Rapaces sur le tapis, grogne Alistair. À qui tu cherches à faire peur, hein ? Tu penses pouvoir me menacer ? Tu n’as plus rien à dire ni à faire que de lancer des insultes, jeter ta colère sur tout et tous comme un gamin en plein caprice ? La seule différence entre toi et Mickaël est que lui a le courage – si l’on peut l’appeler comme ça – de s’en prendre à ce qu’il voit comme la source du problème.
Mon cœur se serre. J’ai mal pour Alekseï qui ne fait que subir, pour Alistair que j’alourdis de mes problèmes, et même pour mon âme atterrée.
Tiens, c’est nouveau ça.
— J’ai dit ce que j’ai dit, maintient Alistair d’un ton sec. Et oui, Malik a vu les dégâts que tu as causés chez le vieux Luc en allant chercher des affaires pour Mickaël.
Le souffle court, je passe la tête hors de la couverture, ouvre les yeux pour ne pas sombrer davantage. Alistair se passe une main sur le visage.
— Tu t’es plaint et maintenant tu le repousses ? réplique-t-il avec venin. Encore une fois ? Moi qui croyais que tu avais mûri.
A-t-il besoin d’insister autant ?
Qu’est-ce que j’espérais ? Que ce soit comme avant ? Comme si rien ne s’était passé ? Et puis, qu’est-ce que ça signifie « comme avant » ?
Il faut que je me rende à l’évidence : si Alekseï est manifestement si réfractaire à venir, ce n’est sûrement pas seulement à cause de leur dispute d’hier, peu importe ce qu’Alistair a pu lui dire.
Non, c’est aussi parce qu’il ne le veut tout simplement pas.
Venir.
Me voir.
A-t-il honte de moi ? Est-ce que je ne lui inspire plus que du dégoût ?
— Tu as une idée de pourquoi ils n’insistent pas pour le garder davantage ? De la seule raison pour laquelle Mickaël n’a pas été présenté au juge ni mis en internement compulsif ? C’est parce qu’il a un entourage qui se soucie de lui. Prêt à faire ce qu’il faut, à se montrer à la hauteur. Qui tient à lui et souhaite tout faire pour qu’il aille mieux. Alors, viens nous prouver que j’ai eu raison de dire ça. Ne me fais pas mentir.
Lors de la venue de la psychiatre, j’ai été honnête et assuré que je regrettais mon geste. Est-ce vrai ? En tout cas, ce n’est pas tout à fait faux. Ce qui est sûr, c’est que des regrets, j’en ai à foison.
Et je ne veux surtout pas rester ici. Je ne souhaite que rentrer.
Rentrer où ?
Je me recroqueville davantage, noue mes bras autour de mes flancs. Chez Alekseï. Dans ses bras. Or, il ne semble plus y vouloir de moi.
— Tu comptes vraiment t’arrêter à ce que je t’ai dit la nuit dernière ? s’indigne Alistair. Et tu dis l’aimer ? Je suis là à te demander de venir parce que Mickaël lui-même l’a voulu, et tu tergiverses encore ? S’il ne s’agissait que de moi, tu ne verrais plus son visage ! Alors, ne prends pas tes airs avec moi et viens. Je ne t’appellerai pas une deuxième fois.
Alistair raccroche, lèvres serrées. Ses doigts agrippent le battant de la porte, son regard se porte sur moi. Pas la moindre trace de surprise sur ses traits. Pour une raison ou pour une autre, il voulait que j’entende la conversation.
— Il va venir, affirme-t-il dans ma direction.
Je hoche la tête, toujours allongé. S’il croit qu’Alistair était sérieux au téléphone, je ne pense pas qu’il me laisserait seul, peu importe ce qu’il ressent à mon égard après ce que j’ai fait.
— Mickaël.
Mon regard passe du drap sous mes ongles au sien.
— Si à n’importe quel moment tu te sens en danger avec lui, mal à l’aise, peu importe, surtout n’hésite pas à me joindre. Ne te force pas à rester avec Alekseï si c’est trop lourd pour toi. Parfois l’amour ne suffit pas à tout arranger. Un peu de distance pourrait même vous faire du bien. Peut-être que cette tête de mule prendrait conscience de deux ou trois choses en attendant.
Un pas en avant et il s’accroupit devant moi, la ligne de ses yeux un cheveu plus basse que la mienne.
— Je sais que tu n’as aucune raison de me faire confiance, continue-t-il doucement. Mais je pense t’en avoir assez montré pour que tu puisses au moins m’accorder le bénéfice du doute. Les Rapaces sont pratiquement déjà entre mes mains, alors je n’ai aucune raison de m’en prendre à toi, ni de vouloir faire du mal à Alekseï. Ça ne ferait que tout gâcher. J’espère que tu me crois.
Sa véhémence et son regard intense jouent en sa faveur, me font acquiescer. Cependant, je n’ai aucune envie de croire que je me sentirai mieux loin d’Alekseï. Je veux qu’on parle, je veux comprendre pourquoi il m’a fait ça, pourquoi il m’a amené chez papa, à l’entrepôt où semble encore errer une partie de Blake, et dit toutes ces choses horribles.
Alistair se relève, tapote l’espace vide entre mon torse et le bord du matelas.
— Je vais m’occuper des papiers et parler avec la psychiatre. Mais avant ça, une dernière chose : Tu as refusé le suivi psychologique, ce qui est ton droit. Je tiens cependant à remettre cette possibilité sur le tapis.
Une boule se forme dans ma gorge tandis que les pensées confuses et contradictoires reprennent leur danse effrénée dans ma tête. La possibilité de faire sortir tout ça… Je ne saurais même pas par où commencer. Sans compter que je ne ferais probablement que polluer l’esprit de la personne qui recevrait tout cet amas radioactif. Aussi, la peur du jugement lutte contre celle de son opposé, la possibilité que cette personne se range avec Alekseï voire fasse des rapports à Alistair lui-même.
— C’est naturel que tu refuses de te confier à un inconnu, sans compter que les risques sont grands si tu te montres honnête. Mais si tu veux en parler, lorsque tu te sentiras prêt, je connais quelqu’un sûr, de confiance, qui pourrait t’aider. Alekseï pourra ou non en être au courant, à toi de voir. Pense à toi, pour une fois. Il n’y a pas que lui qui souhaite te voir aller mieux.
Un instant, c’est comme s’il voulait ajouter quelque chose. Cependant, ses lèvres se contentent de s’étirer en un court sourire, avant qu’il ne quitte la chambre.
***
Une fois écarté un risque imminent pour moi-même et démontrée ma capacité de comprendre ma situation, je suis autorisé à sortir avec un dernier avertissement de la psychiatre… qui n’est même pas la même que j’ai vue ce matin. Si je sors de mon monde, ce que j’ai vu pendant mon court séjour ici ne me rassure guère en ce qui concerne le bien-être des autres patients qui arrivent à l’hôpital pour des raisons comparables à la mienne.
En même temps, peut-on vraiment aider quelqu’un qui ne souhaite pas réellement que l’on vienne à son secours ?
Le pas traînant, je suis Alistair dehors où le soleil nous salue de sa chaleur déjà estivale malgré la quinzaine qui nous sépare encore officiellement de l’été. Sous ma veste, je savoure les rayons lumineux. Je pourrais presque croire que si j’y restais exposé suffisamment longtemps, ils parviendraient à atteindre la glace éternelle sous ma peau.
— Là-bas.
Sous les mots d’Alistair, je lève les yeux vers l’endroit désigné de son menton. À quelques mètres, une voiture trois portes à la couleur sombre attend, feux de détresse actionnés.
Alekseï a refusé d’entrer. Je ne lui en veux pas, pas vraiment. Les hôpitaux sont loin d’être les endroits les plus accueillants.
J’amène une main au bras opposé, hésite à avancer.
— Souviens-toi de ce que je t’ai dit, souligne Alistair.
Je déglutis, incapable de me détourner de la voiture aux vitres trop sombres pour aviser qui que ce soit à l’intérieur. Sans compter qu’elle est garée côté passager vers moi.
— Je passerai te chercher demain.
Devant l’incongruité de ses mots, je ne peux que l’observer, yeux ronds. Alistair baisse la tête un instant.
— En début d’après-midi. Il y a un endroit où j’aimerais t’amener. Ne t’en fais pas, je ne suis pas Alekseï, je ne te réserve pas une mauvaise surprise.
Son regard limpide accroche le mien.
— Je pense sincèrement que ça te fera du bien, ajoute-t-il.
Sans savoir quoi en penser, je fixe le sol en pierre. De toute façon, pour le bien du futur d’Alek – que j’y figure ou non à ses côtés – il vaut mieux que j’obéisse. Et mine de rien, ça m’intrigue. Où le chef des Cerbères croit-il bon de m’emmener ?
Je lui rends mon attention. La sienne est désormais portée sur la voiture inconnue. Ce n’est pas sur son visage fermé que je trouverai l’encouragement pour rejoindre Alek, donc je prends une longue inspiration et avance sans me retourner.
Avec Alekseï, nous ne pouvons pas tomber plus bas, n’est-ce pas ? Alors j’ai envie d’y croire, qu’il est possible de recoller les morceaux. Peut-être que si je lui montre que je suis prêt à faire de mon mieux pour le comprendre, il en fera de même pour moi. J’ai toujours cru en lui. Pourquoi ce serait différent vis-à-vis de ce sujet ?
À peine j’ouvre la portière, tous mes espoirs s’envolent. Lèvres pincées, Alekseï fusille du regard Alistair par le rétroviseur, puis fait de même avec le couple d’arbres au feuillage riche devant lequel il est garé. Souffle coupé, je mets trop de temps à m’installer, avant de me secouer dans la crainte qu’Alek me le reproche.
Aussitôt assis, je fais comme lui et garde mon attention au niveau du parebrise. Le silence est si lourd que dès qu’Alekseï bouge je sursaute. Sans même un coup d’œil vers mon visage, il se tourne et amène son bras gauche devant moi. Enivré par son odeur familière, je détaille les poils courts de sa barbe naissante, ses lèvres sèches, la façon dont ses cils dorés rehaussent son regard nuageux.
Je sors de ma transe le cœur battant, une supplique au bord des lèvres, entre désir, amour et désespoir. Pourtant, toutes ces émotions reines sont balayées d’un coup lorsque sa main agrippe la ceinture au-dessus de mon épaule et la tire sur mon torse de façon machinale. Déchiré par l’absence d’émotion sur ses traits comme gestes, je n’entends même pas le clic de sûreté.
Lorsqu’il se détourne à nouveau, je me rends compte que dans tout ça il a réussi à ne pas me toucher un seul instant.
À nouveau, je me croirais il y a quinze jours au retour des funérailles de Marcus. À ce moment-là, mon esprit semblait flotter dans l’habitacle, comme sans amarres. De la même façon, lors du trajet entre la maison de papa et l’entrepôt où Blake a perdu la vie, j’ai pour la première fois goûté à une solitude amère, la pire, celle qui n’existe qu’en présence d’autrui, celle où nous devenons aussi invisibles que l’air, aussi importants qu’un grain de poussière.
Pire : visibles, mais ignorés.
Je ne sais pas depuis combien de temps nous roulons lorsque, de nulle part, la main aux jointures ensanglantées d’Alekseï atterrit sur la mienne aux ongles enfoncés dans mon jean. C’est ce que je voulais, non ? Un signe, un début de connexion. Pourtant, c’est pire encore. Comme si chacun de nous était seul dans son monde, dans sa souffrance, et que cette rencontre n’était qu’une illusion.
Nous nous voyons sans nous voir, séparés par toute une galaxie peuplée de trous noirs qui absorbent nos mots, nos intentions, sans jamais les rétribuer à l’autre.
L’agitation devient trop forte, le volume du cri silencieux de mon âme trop important pour être contenu. Si je ne fais pas quelque chose, j’étoufferai. Déjà, l’étau familier de la mort enserre ma gorge. Le long de mon avant-bras, le rail creusé à dessein prend feu. Les flammes dansent et la chaleur monte. La fumée se propage dans mes veines.
Au secours. À l’aide !
D’un geste frénétique, je défais ma ceinture, ouvre la portière.
Et saute.
***
La voiture fait une embardée pour venir s’arrêter plusieurs dizaines de mètres plus loin, comme s’il avait fallu un moment à Alekseï pour réaliser ce qu’il s’est passé.
Ou qu’il avait hésité.
Je frotte mon visage trop chaud contre l’herbe sous ma joue, entoure mes genoux de mes bras. Déjà les sanglots secs secouent mon corps endolori. J’aimerais regretter, mais même la honte n’y fait rien. Qu’il me laisse. Qu’il poursuive son chemin maintenant que son fardeau n’est plus là pour le ralentir.
— Bon sang, mais t’es malade !
Je tente de disparaître entre mes bras mais Alekseï ne me laisse pas faire, agrippe mes épaules, me redresse pour lui faire face. Son regard ahuri fait bien plus mal que les nouvelles égratignures qui ornent mon corps.
— Oui, je force ma voix craquelée à articuler. Je suis fou. Fou et faible, comme tu l’as dit. Et je ne ferai que t’entraîner avec moi dans la psychose qui divise mon âme. Alors, ne me laisse pas être un obstacle de plus à ton bonheur. Tu n’as pas osé te débarrasser des autres, ne fais pas la même erreur avec moi.
— Qu’est-ce que tu racontes, Micka ?
Ses yeux passent de l’un à l’autre des miens, balaient mon visage tandis que l’une de ses mains blessées vient suivre ce ballet contre ma peau, repeint mes joues de mes larmes.
Qu’a-t-il encore fait ? Qui a-t-il frappé ? C’est ma faute, n’est-ce pas ?
— Une fois ne t’a pas suffi ? demande-t-il.
— Tu es encore en colère contre moi, je murmure.
Ses yeux s’arrondissent, les nuages se dissipent, il secoue la tête. Ses mains couvrent mes joues, le bout de ses doigts contre ma nuque. La force de sa prise touche quelque chose en moi. Mon cœur tremble.
— Tu ne me regardes pas, j’insiste. Pas vraiment. C’est si difficile que ça ?
— Qu’est-ce que je fais, là, hein ?
— Je te fais honte, pas vrai ?
Alekseï hoquette, m’attire contre lui. Si je me concentre suffisamment, je peux sentir la chaleur de sa peau à travers le t-shirt fin qui couvre son torse. Est-ce son cœur qui bat si fort ?
— Non, bébé, bredouille-t-il d’une voix étonnamment faible.
Malgré moi, je m’accroche au rebord de son t-shirt au bas de son dos. Je suis faible, oui, mais je ne l’ai jamais voulu loin de moi.
Contradiction sur contradiction. Je suis ridicule.
— Ce n’est pas à toi que j’en veux, réfute Alek. Ça n’a jamais vraiment été le cas. C’est à moi. À moi et à personne d’autre.
Lorsque je me réveille d’un sommeil lourd cette nuit-là pour le voir effondré en larmes au pied du lit, je comprends que durant tout ce temps nous étions bien dans le même monde, et que les trous noirs, c’est en nous qu’ils résident, créés par nos soins.
L’univers n’est finalement pas si grand. Il peut tenir en une personne.
Et le mien, c’est lui.
CHAPITRE 3
Alekseï
Déjà dans la voiture mon masque commençait à s’effriter. Je l’ai maintenu en place avec mes dents. Ma priorité était de ramener Micka à l’appartement sain et sauf, et même cette simple tâche j’ai été incapable de l’accomplir. J’ignore comment j’ai réussi à terminer notre trajet puis à monter les marches. Mais je ne pouvais craquer. Surtout pas devant lui. Mickaël a suffisamment subi comme ça. Il n’a pas besoin de me voir dans cet état. Je ne mérite pas qu’il s’inquiète pour moi. La dernière chose que je veux c’est le faire se sentir mal de ma souffrance, encore une fois.
Putain, je suis vraiment un enfoiré.
Une fois la nuit tombée, il devient difficile de garder les fantômes à distance. Je commence à y croire, à l’emprise du passé. Si toute-puissante qu’elle s’incarne pour planter ses griffes profondément dans notre peau. Passé et présent perdent leurs frontières, se superposent, et très vite, impossible de respirer. Je ne peux qu’être en train de mourir. Cette sensation ne ressemble en rien au moindre des coups que j’ai pu me prendre dans ma vie. Ni même aux moments d’impuissance que j’ai connus dernièrement.
Une barre de fer bloque ma gorge. Tout mon corps tremble, me paraît si loin et en même temps j’y suis si ancré que j’en ressens la moindre des vibrations, la glace en surface qui menace de pénétrer ma peau. Ma cage thoracique perd en amplitude, comme si mes poumons avaient gagné en volume tout en perdant en capacité. Les ténèbres picorent mon champ de vision malgré mes yeux grand ouverts. Je voudrais de la lumière, mais impossible de bouger, et l’interrupteur est si loin.
J’ai si mal. Je suis si anesthésié.
D’un coup, Mickaël se matérialise devant moi. Ses lèvres remuent mais je n’entends rien. Bon sang, je n’entends rien !
La panique monte encore. C’est vraiment ma tête qui à elle seule emprisonne mon corps de cette façon ? Non. Impossible. Quelque chose ne va pas.
Pourquoi je ne sens pas ses mains sur mes joues ?
Aide-moi. Bébé, aide-moi !
Ses si beaux yeux ne sont que des puits sans fond dans l’absence de lumière. Je voudrais tellement voir la forêt qui s’y cache une dernière fois. J’aimerais pouvoir y vivre. Compter chaque arbre qui la compose. Y graver mes initiales. Nos initiales.
Oui. Nous ne serions plus jamais séparés.
Il m’aurait tellement manqué s’il avait réussi. Peut-être que si c’est moi qui pars je ne ressentirai plus ce vide. Je ne me languirai plus de lui.
Pourquoi me manque-t-il encore même en face de moi ?
Mon corps est si rigide que Mickaël peine à m’attirer à lui, doit s’y prendre à plusieurs reprises pour refléter la façon dont je l’ai pris dans mes bras sur le bord de la route il y a une poignée d’heures. D’habitude, c’est lui qui est si glacé. Je ne souhaite que le réchauffer, le prendre dans mes bras jusqu’à… Non. Ne jamais le relâcher.
Pourquoi le froid semble s’être cette fois emparé de moi ? Est-ce que ça veut dire que je l’ai absorbé de lui ? Que Mickaël n’en souffre plus ? Dans ce cas, ce n’est pas grave. Je peux rester comme ça.
Mes muscles commencent à me faire mal, enserrés dans les poignes de la glace. Mes os semblent sur le point de se briser. Mes dents vibrent. Je sens l’écho de leur mouvement se répercuter sur ma mâchoire, le bruit s’immiscer dans ma tête.
Un autre brouhaha vient s’y mêler. Dans le même temps, je replace mon front contre la surface chaude et douce sous moi. Un tissu légèrement rêche titille mes lèvres.
— Ça va aller, mon ange. Ça va aller.
Les mots entrecoupés de sanglots arrivent petit à petit à mes oreilles.
— Je suis désolé. Je suis tellement désolé.
C’est ce qu’il me faut pour retrouver un peu de force. L’abruti, c’est moi. Il n’a pas à s’en vouloir, à prendre davantage de culpabilité sur lui à cause de mes erreurs, parce que je suis incapable de gérer mes émotions.
— Non, je réfute d’une voix rauque sans pourtant réussir à poursuivre.
Mickaël se fige un instant avant de s’écarter.
— Recouche-toi, je tente. Je te suis dans une minute.
Impossible de forcer la moindre ombre d’un sourire, alors je me contente de croiser son regard un bref instant avant de le repousser doucement, mains sur son torse pour l’encourager à m’obéir. Mais rien n’y fait.
— Pas question. Pas cette fois, Alek. Parlons-en.
Je secoue la tête. Il faut qu’il m’écoute. Je ne suis pas… Je ne peux pas faire semblant. Je suis incapable d’être fort pour lui à cet instant. Je me hais pour ça en plus de tout le reste. Je déteste cette faiblesse, cette cassure qui exige mon attention, me plaque au sol.
— Je ne veux plus, ne peux plus, faire comme si de rien n’était, insiste-t-il. Et regarde-toi, Alekseï. Toi non plus. Impossible de refermer la boîte de Pandore une fois ouverte. On ne ferait que se blesser davantage en essayant. Ensemble, on peut y faire face. Surtout, on peut essayer.
J’aurais presque envie de rire. C’est lui qui dit ça après ce qu’il a essayé de faire ?
— Chaque fois c’est la même chose avec toi, je croasse. Je crois que tu m’as compris, mais à peine je me détourne que te voilà en train de faire l’inverse de ce que je pensais convenu. Moi, c’est de ça que je n’en peux plus, Micka. Comme tu l’as dit, je veux qu’on marche côte à côte. Je veux pouvoir compter sur toi tout comme je veux que tu puisses le faire avec moi. C’est cette confiance-là que je souhaite. Et toi, dès que tu peux, tu me poignardes dans le dos. Comment oses-tu dire ça ? Comment je peux te faire confiance ? C’est toi qui agis comme si de rien n’était.
C’est à son tour de secouer la tête, mais impossible de me taire.
— Les promesses ne signifient-elles donc rien pour toi ?
Nous en faisons mais ce sont davantage des suppliques, puis nous les bafouons comme si elles n’avaient pas de valeur. Comme si nous n’avions pas de valeur. Comme si les respecter ne représentait rien. Comme si l’échec était donné. Comme si nous ne les faisions pas comme un engagement mais comme un vœu alimenté par le désespoir plutôt que par l’espérance.
— Je t’ai demandé de ne pas m’abandonner, j’assène. C’est tout ce que je te demande. Et toi, à la première occasion tu vas et tu fais comme…
Le nom reste bloqué dans ma gorge. Mickaël empoigne mon t-shirt au niveau de mes épaules.
— Dis-le, Alekseï, quémande-t-il. Dis-le.
Je plante mon regard dans le sien, sens chaque lettre érafler ma gorge.
— D’abord Marcus et maintenant toi ! je hurle.
Mickaël fait un geste vers mes mains mais je recule, incapable de me laisser agripper.
— Quoi, je suis si mauvais, si rebutant ?
J’enterre mes ongles dans le parquet. Je me suis entièrement donné, tout ça pour qu’il choisisse de me quitter. Alors que ne sais pas être sans lui. Je croyais que la pire chose qui pouvait m’arriver était notre rupture. Et pourtant. Micka continue de me décontenancer.
Peut-être bien que nous ne nous connaissons pas suffisamment.
— Tu ferais quoi, toi, si je me tuais, hein ? je continue.
Il secoue désespérément la tête, fait danser les larmes qui baignent ses joues.
— Tu veux que je le fasse aussi ?
J’ignore à qui je m’adresse exactement. Mickaël devant moi ou Marc censé être présent quelque part là-haut. Ou sous nous.
Micka s’agite, balbutie, mais je continue de reculer sur le sol tout en jetant sur lui mes propres ténèbres.
— Peut-être que je le devrais. Allez, faisons-le tous. Faisons-le ensemble. Après tout, est-ce que ça vaut la peine de continuer à me battre seul ? Qui j’ai à mes côtés, hein ? Qui essaie encore ? Marcus parti, la seule personne que j’aime veut m’abandonner aussi, mes familles aussi – les deux hein, si ça c’est pas un signe ? Alors, qu’est-ce qui me reste ? Les Rapaces ? Je n’ai jamais voulu être à cette place, moi ! On me demande ce que je veux, des fois ? Et puis, de toute façon, ils ne sont pas vraiment à moi, je ne suis… qu’un remplaçant, qu’une transition. Là encore.
Les sanglots le ravagent tandis que je ravale les miens.
— Tu veux parler, alors parlons. Après tout, tu ne sais pas comment je souffre, comment pourrais-tu savoir ce qui me ferait du bien ?
Ses yeux s’arrondissent devant ses propres mots jetés maintenant à son encontre. Quelque chose dans mon ventre se serre. Pourtant, je continue, encore et encore.
— Tu crois que je ne souffre pas ? Il n’y a vraiment que moi qui suis égoïste dans cette histoire ? Tu ne sais pas, n’est-ce pas ? Que dès que je me réveille – bordel, même dans mes rêves – je me sens si… lourd ? Je suis incapable de me regarder dans un miroir parce que je n’ai qu’une envie, me passer à tabac. Pour ce que je j’ai fait, je t’ai fait, et à tous les autres. Pour ce que je n’ai pas fait. Pour ce que j’ai dit et n’ai pas dit. Pour être incapable de me reconnaître.
J’ignore si le moindre mot qui passe mes lèvres a du sens. Cependant, je n’ai même pas l’impression d’en être en contrôle.
Contrôle, tu parles.
— Si on m’avait dit il y a quelques mois que je me retrouverais aujourd’hui à la place de Marcus, j’aurais tué le messager. Et je n’exagère pas. Je me pensais meilleur que lui. J’avais cette excuse d’être sous lui pour rester, pour ne pas chercher plus, et en même temps hurlais à qui voulait bien l’entendre que c’était moi qui le contrôlais. Tu parles. Putain de ridicule.
Je déglutis, renifle. Qu’est-ce qu’il fait Micka, avec cette expression ouverte, encourageante, si réceptif, toujours aussi compréhensif ? Et qu’est-ce que je fiche à continuer à déblatérer ?
— Ma place n’est pas parmi les Rapaces, j’argue seul. Je me sens comme un acteur au costume trop grand, ou justement, trop serré. Un enfant, un bon à rien. Je n’ai qu’une hâte : qu’Alistair prenne la relève. S’il pouvait me les arracher des mains, je l’en remercierais.
Qu’est-ce que tu racontes ? Tais-toi !
— Je fais semblant tout le temps, bien plus encore qu’avant. Trop de gens, de choses, dépendent de moi. Et puis, je suis loin d’être un bon exemple pour eux, ça, c’est certain. Ridicule. Comment j’ai pu en arriver là ?
Bordel, qu’est-ce que je fais à pleurnicher comme un gosse ? De quel droit je me laisse aller ? Pourquoi suis-je incapable de me taire ? Si j’étais Mickaël, je me serais déjà frappé.
— Les Rapaces… Rester, c’est trahir tout le monde. Claire, d’abord. Et puis… moi. Je n’ose même pas imaginer ce que mes parents auraient pensé de moi. Et oui, Marcus aussi. Mais en partant, c’est pareil, je le trahis, je tourne le dos à ces hommes qui veulent bien me faire confiance pour les mener. C’est quoi ça, Micka ? Comment ça a bien pu en arriver là ? Je ne comprends pas. Tout n’est qu’une putain de mascarade. Je me complaisais à être un larbin en me disant au fond qu’un jour mon heure arriverait. Puis un baiser d’interdit, tu entres dans ma vie, et impossible pour moi de rester une marionnette. Et crois-moi, j’ai essayé.
Tu sais que ce que Marcus a dit est vrai n’est-ce pas ? Et tu n’arrives pas à le supporter. Tu ne fais que subir. Même pour prendre la tête des Rapaces ça a été le cas. Tu es incapable de prendre les choses en main véritablement. Tu es un lâche. Tu as peur et la laisses gagner. Mais peur de quoi hein ? Qu’as-tu à perdre maintenant ?
— Tu aurais voulu qu’il en soit autrement, c’est ça ? questionne Micka.
Je parviens à retenir les larmes, mais pas à empêcher les sanglots de déchirer ma gorge.
Je me suis retrouvé seul à nouveau. Dans un rôle que je n’ai pas désiré et que l’amour m’a poussé à endosser. D’abord celui pour Claire, d’où mon intégration dans les Rapaces, et maintenant pour Mickaël. À être tenu en laisse par quelqu’un d’autre, Alistair au lieu de Nic. J’ai l’impression d’être englué, de ne pas avoir bougé, avancé. Mais il est temps que j’arrête de rejeter la faute sur les autres et prenne mes responsabilités. Que je grandisse.
Aussi car j’ai failli à Micka, n’ai pas su le protéger, de ses souvenirs et face à Nic. Je me sens comme un minable, un moins que rien, un incapable, et suis énervé contre moi-même en permanence.
Pour sortir de cet état d’esprit, je me suis accroché à Micka, mon but est devenu de le garder en vie et de le protéger de lui-même comme de Nic et de l’enquête. Ça m’a donné l’impression d’être utile.
— Non, j’articule. Je suis tellement reconnaissant que tu sois entré dans ma vie. Tu veux que je te dise la vérité ? Je ne pouvais plus me voir. Pourtant, je cherchais la moindre chance de retourner dans cet état second où je ne me posais pas de questions, où j’étais une arme. Je me cachais derrière une armure, celle d’un gars fort que personne n’osait affronter. Je déversais ma haine contre moi-même sur les autres.
Je ferme les paupières, fort. Je suis si aveugle. Si stupide. Comment j’ose dire l’aimer ?
— Alors oui, Micka, je peux te comprendre, même si je refuse toujours de le faire. Je le peux. Je n’aime juste pas l’avouer. C’est tellement plus difficile, de me dire que je n’ai pu empêcher ni voir en toi ce que je m’efforçais d’occulter en moi-même.
Je mords mes lèvres, mais peine perdue. L’averse gagne.
— Mais je ne suis qu’un hypocrite, pas vrai ? Je le sais. Je veux la liberté mais je me retrouve à diriger seul la barque une fois défait du joug de Nic et Marc et me voilà à la dérive. Alors qu’à la fin, hormis toi, les Rapaces, c’est tout ce que j’ai. Et si ce n’est pas une putain d’ironie, ça.
— C’est simplement parce que ta place n’est pas là. Tu l’as dit toi-même.
— Elle est où ma place, hein ? je rétorque. Si tu ne me veux pas auprès de toi.
— C’est faux, réfute Micka. Moi aussi, je n’ai que toi. Et c’est tout ce que je veux. Toi, à mes côtés.
Je vire de mes doigts les larmes qui ne cessent de couler, en profite pour appuyer fort sur mes paupières pour essayer de me réveiller, de retrouver le moindre contrôle qui ne cesse de me fuir.
J’ai perdu tous ceux qui m’entouraient et importaient. Je refuse que ce soit pareil avec Micka. Lui aussi n’a que moi, c’est vrai. Je suis certain que nous nous apportons l’un l’autre ce que personne n’a pu nous apporter. Mais me veut-il réellement auprès de lui ? Pourquoi je ne vois partout dans ses actions que des preuves de l’inverse ?
Devant mon silence prolongé, Mickaël rampe vers moi et poursuit.
— Toi aussi, tu as le droit de pleurer. Il n’y a pas de bon ou de méchant, là. Les sentiments se fichent de ça, les émotions ne répondent pas à la morale.
Mes larmes coulent de plus belle, bien trop vite pour que je puisse les essuyer.
— Alekseï… depuis le début, tu… bouscules ma cage comme jamais rien n’a pu le faire. Les combats, dealer, le monde des gangs, Marcus. Tu refuses de me laisser dériver. Tu me mets face à mes angoisses pour me faire lutter. Tu ne me laisses pas détourner le regard, dériver dans une tranquillité de surface. Tu as instinctivement compris que le brouillard dans lequel je vivais était une illusion. Tu me protèges depuis le tout début comme personne ne l’a jamais fait.
— Justement, je te protège de tout sauf de moi, je réfute. Alors que c’est moi le vrai danger pour toi.
C’est surréaliste. Comme si nos rôles du jour de notre rupture s’étaient inversés.
— Comment est-ce possible, alors que tu me sauves chaque jour ? argue-t-il. Je t’admire, Alek. Tellement. Tu es si courageux, tu tiens toujours à corriger tes erreurs, tu respectes ta parole.
Je secoue la tête avec virulence.
— Conneries.
— Pas du tout. Tu tiens tête au capitaine alors que tu aurais pu te soumettre entièrement. Tu as su me croire et mettre en doute ses paroles. Peu importe le mal que Marcus t’a fait, tu lui es resté fidèle, et oui, je vois ça comme une force. Tu as quand même cherché à le protéger. Tu prends toujours soin de moi. Alek, écoute-moi, faiblir n’annule pas tout ce que tu as fait.
Si seulement il pouvait l’entendre pour lui-même.
Avant que je puisse intervenir, Micka reprend, à genoux entre les miens. Sa main effleure ma joue. Une douleur brève mais aiguë me rappelle la gifle d’Alistair.
— Tu es droit. Tu poursuis ce que tu penses être juste sans relâche. Même lorsque l’on croit t’avoir sous contrôle, tu luttes toujours, tu attends le moment pour agir, tu n’oublies pas. Tu es invincible, mon ange. Rien n’aura jamais le dessus sur toi. Si seulement tu pouvais prendre conscience de ta force, prendre confiance en toi. Parce que je n’ai jamais douté de toi. Si quelqu’un peut mener à bien cette fusion, se charger de l’enquête, jongler avec toutes ces responsabilités, c’est bien toi. Tu as pris ce rôle de chef des Rapaces parce que tu es quelqu’un d’intègre, par loyauté envers Marcus. Ne laisse personne te dire que tu ne le respectes pas, même toi-même. Tu cherches juste à poursuivre ton propre chemin. Tout ce que tu lui dois, si quelque chose, est de faire au mieux. Tu comptes laisser tes hommes, ses hommes, entre de bonnes mains, compétentes, alors tu n’as rien à te reprocher. Tu te dis égoïste, mais je ne trouve pas que tu le sois assez. Tes émotions ont peut-être parfois le dessus sur toi, mais ça ne change rien au fait que tu places toujours les autres avant toi. Tu m’as déjà sauvé.
— Si c’est ça que je te fais ressentir, pourquoi tu me repousses ? Pourquoi tu fais ça, hein ? Pourquoi t’as fait ça ?
Te voilà à supplier, Alekseï. Tu te mettrais même à genoux s’il le fallait, avoue. Tu l’as d’ailleurs déjà fait. Voilà à quoi tu es réduit. Ce n’est pas toi, ça.
Mais si, pour lui je suis prêt à le faire. Je n’en ai rien à faire de la façon dont on peut me percevoir. De toute façon, il n’y a que nous deux ici. Et je veux qu’il sache, qu’il voie, ce que je suis prêt à faire pour lui.
— Ce n’est pas toi, sanglote-t-il. C’est moi le problème. Tu l’as dit toi-même, je suis faible. C’est ce que tu as dit que Marcus a été. Tu penses que je n’en ai rien à faire de toi et de tes sentiments.
Je frotte mon visage avec force.
— Non, bon sang, non. Si j’ai dit tout ça, si je t’ai amené visiter ton passé, c’est parce que je voulais t’énerver.
Un silence pesant s’abat entre nous. J’en profite pour prendre ses mains dans les miennes, même si dans quelques instants il ne voudra certainement plus de mon contact.
— Je voulais te faire avouer que tu ne voulais pas tuer, j’admets. Te pousser à bout jusqu’à ce que tu te défendes. Détruire les derniers remparts dans ta mémoire. La première fois avait bien fonctionné, pas vrai ? Quand je t’ai montré le dossier de la mort de ton père, ça a bousculé quelque chose dans ta tête.
Je tais le fait que Marcus se soit sans doute occupé du reste quand il l’a capturé.
— Je voulais que tu affrontes ton passé.
La dissonance entre mes mots me saute soudain au visage. Je voulais que tout se fasse de la façon dont j’en avais envie. Contrôler, encore une fois. Gérer la manière dont Mickaël se rappellerait, orienter ses souvenirs, ses émotions. Tout en rejetant sa culpabilité avec tellement de force que je n’ai fait que l’y pousser davantage. Et me prendre en pitié.
Bordel. Tellement de contradictions. Et tellement de similitudes entre nous, finalement.
— Je regrette maintenant que tu t’en souviennes.
Je serre les dents. C’est n’importe quoi. Cette discussion n’a ni queue ni tête. Mais une fois en enfer, il ne nous reste plus qu’à poursuivre. Je sais reconnaître que nous avons besoin de ça, pour aussi inconfortable que ce le soit.
— D’accord, je t’en veux, je reconnais. Mais pas pour ce que tu penses. Je t’en veux de ne pas me laisser combler ma promesse de te protéger et t’empêcher de retourner en prison. De me battre pour toi.
— Alors pourquoi j’ai l’impression que c’est davantage contre moi que tu te bats ? souffle Mickaël, comme si la question provenait des tréfonds de son âme.
Je serre les poings autour de ses doigts, réveille la brûlure à mes jointures.
Avoir Ciel et Terre à mes pieds, me craindre, n’est pas assez. Avoir Nic douter pouvoir gagner, à terre, tremblant de haine parce qu’il est incapable de faire quoi que ce soit contre moi n’est pas assez. Avoir Alistair m’admirer, Victor à genoux devant moi, et le respect de mes hommes comme ceux d’Alistair n’est pas assez. Pas si le réel adversaire ne ploie pas.
Depuis le début, Mickaël n’a jamais eu peur de moi, pas vraiment. Ce regard que j’avais pris pour de la crainte dans la voiture le jour de notre rencontre n’était rien d’autre qu’un instinct, puis un début de fascination, un réveil ardu qui commençait. La peur, la vraie, celle qui compte, ce n’est pas le sursaut au premier abord, mais celle qui demeure après réflexion, mieux encore si elle s’intensifie. Celle qui vient lorsqu’on a évalué toutes les options et en ressort certain de notre sort, ou bien qu’on ne les contemple même pas. C’est celle qui court sous notre peau même en l’absence de sa source, que la moindre pensée à son propos envoie un frisson d’effroi glacer nos os. Celle qui nous pétrifie ou rend stupides. Celle qui révèle nos faiblesses.
Si je devais le faire me haïr, me prendre pour un monstre afin de terrasser celui qu’il croit voir dans le miroir, alors j’étais prêt à prendre le risque. S’il devait se comparer à moi pour voir la lumière qui brille en lui et que celle-ci parvienne à effacer la noirceur, très bien.
J’ai voulu l’ignorer, mais j’ai senti sa peur, sa déception.
J’ai voulu l’ignorer, mais je me suis senti me briser sous ce regard à l’entrepôt, dans la voiture.
Comment lui faire comprendre les chemins obscurs de mon esprit ?
— Tu n’étais que contradictions, je tente. La frustration ne faisait que grandir en moi et je ne voulais qu’aller plus loin jusqu’à… te voir exploser. J’avais espoir qu’à un endroit aussi chargé en émotion que l’entrepôt tu perdes le contrôle. C’est ce que tu as voulu que je fasse, pas vrai ? Tu ne peux me voir froid et distant et tout encaisser le visage figé, et moi c’est pareil. Cependant, je te demande pardon. Je suis désolé de t’avoir pris pour moi. D’avoir agi avec toi comme j’aurais eu besoin qu’on fasse avec moi.
Je déglutis pour tenter d’évacuer la boule dans ma gorge.
— Je ne l’ai fait qu’à moitié, c’est vrai, je le reconnais. Toujours un pied en arrière par crainte des conséquences, de ce que je ne voulais pas voir. Je sais maintenant que c’était ça le problème. Confronter le problème qu’à moitié, vouloir que les choses changent, en avoir assez, mais craindre les répercussions, toujours prêt à fuir. Ce n’est pas de cette façon que les choses se résolvent. J’en ai marre, moi aussi. Je veux que ça change. Mais ça fait peur. Bordel, je suis terrifié. Mais si tu essaies avec moi, comme tu l’as demandé, nous pourrons puiser la forcer l’un dans l’autre.
— J’ai essayé de rester pour toi, avoue-t-il à son tour. Devant l’église, j’ai voulu faire de toi ma priorité. Me rendre m’aurait sauvé mais j’étais prêt à me condamner à supporter le poids de ma culpabilité, de mon crime, et disparaître pour moi-même peu à peu. Pour que tu n’aies pas à te sentir seul et abandonné encore une fois. Je t’ai laissé croire que je pouvais le faire. Mais tu as raison, je suis faible. Tellement.
— Ça signifie que tu l’as fait à cause de moi, pas vrai ? je creuse. Je ne cherche pas à être encore égoïste. Ton sentiment de culpabilité en est peut-être la source, mais je t’y ai poussé. D’abord en te forçant à rester auprès de moi, à ne pas te rendre, puis en t’amenant à l’entrepôt.
Mickaël serre les lèvres.
— Je… Honnêtement, ça me travaille depuis longtemps. Tôt ou tard, j’aurais fini par le faire.
Un pic glacé me fend le cœur.
— Pourquoi, Micka ? je balbutie. Moi aussi, je veux comprendre.
— Je ne veux pas devenir un mauvais souvenir pour toi. Comme ceux qui me hantent le sont pour moi. Je ne veux pas que tu me haïsses. Partir était une façon de ne pas t’obliger à faire face à mon emprisonnement. Tu n’aurais pas eu à regretter ne pas réussir à m’aider parce que ça aurait été bien plus définitif, et mon choix. Je ne voulais pas t’inquiéter.
De mes pouces, je caresse ses paumes, me retiens de le couper maintenant qu’il s’ouvre enfin à moi, lui dire que peu importe ce qui se passe, je m’inquiéterai toujours pour lui parce que je tiens à lui, plus que tout.
— C’est si… lourd à porter. Tout ce dégoût. Cet amas de honte qui ne fait que grandir alors même qu’il ne reste plus aucune place de libre en moi. Chaque fois que j’avise mes mains, c’est du sang que je vois les recouvrir. Le sien. Le leur. Alors que c’est le mien qui devrait les entacher. Je n’ai jamais… servi à rien. Je n’étais rien. Papa m’a suffisamment répété que je ne lui étais d’aucune utilité. Blake… était tout. Pour lui, pour moi, pour nous. Même pour maman. Mais il ne le voyait pas. Il ne voyait que ce qui lui manquait pour atteindre la perfection impossible que papa exigeait.
Mickaël hausse les épaules, renifle.
— Dans le miroir, je ne vois que ce qu’il aurait pu être. La place que j’ai prise qui lui appartient. Ma vie devrait être sienne. J’ignore pourquoi je m’en suis pris à papa. C’est Marcus le coupable. Ma tête n’est qu’un immense fouillis. Je n’arrive pas à comprendre mon geste. Je n’arrive pas à comprendre… ce qui me manque. J’ai retrouvé la mémoire, mais j’ai quand même l’impression qu’il manque quelque chose. Pourquoi faut-il que tout soit si confus ?
Il fronce les sourcils, davantage de larmes coulent sur ses joues rougies.
— Et voilà, maintenant je me suis perdu. Je ne sais plus ce que je disais. Sûrement que j’ai voulu tuer le monstre. La partie de moi impossible à comprendre, à saisir. J’ai voulu redonner la paix à papa, à Blake.
— C’est trop tard pour eux, bébé, j’insiste. Ils ne veulent plus rien. C’est toi qui le veux pour eux.
Sortir les mêmes mots d’Alistair à propos de Marcus me rappelle à quel point je ne suis qu’un hypocrite.
— Ta paix est celle qui importe maintenant, je continue. Parce que tu es encore là. Tu appartiens toujours à ce monde. Si tu mets fin à tes jours, ce sera juste… la fin. Une coupure, une cassure. Tu auras empêché trois vies de se poursuivre. Non, deux. Parce que Blake n’est pas de ta responsabilité. À mes yeux, ton père non plus. Mais pour ton frère, il n’y a pas de discussion possible. Marcus a payé. Et finit sûrement de le faire dans l’autre monde, puisque tu y crois. Et toi, tu ne penses pas avoir déjà assez souffert pour quelque chose que tu n’as pas contrôlé ?
— Tu t’obstines à me dire innocent, conteste Mickaël. Je n’arrive pas à entendre ce genre de chose, Alek. Ça me fait me sentir… répugnant.
— C’est pas ce que je veux dire. Au début j’ai fui la réalité, je le reconnais. Mais en vérité, je n’en ai rien à faire si tu es quelqu’un de bien ou pas. Je t’aime, un point c’est tout. Je t’aime en dépit de tout. Ça ne peut pas suffire ?
En même temps que je pose la question, la voix d’Alistair hurle une négation dans ma tête. Pas si Mickaël ne s’aime pas lui-même.
Bon sang, pourquoi faut-il que ce soit si compliqué ?
— Qu’est-ce qui dans ce que je t’ai dit t’a fait croire que je ne pouvais pas accepter ton geste ? je poursuis. T’aimer tel que tu es, sachant que tu as tué cet enfoiré qui te servait de père ? Si j’ai joué l’autruche, c’est parce qu’à mes yeux ton acte n’entache en rien ton innocence. Mais c’est surtout parce que… c’était admettre la possibilité que le juge te tienne pour responsable et t’envoie loin de moi. C’est stupide, hein ? Pour quelqu’un qui ne croit pas en la justice des tribunaux, de s’accrocher à l’innocence comme à une assurance d’absence de condamnation. Mais c’est l’effet que tu as sur moi, Micka. Mon amour pour toi me fait faire des conneries, des choses bêtes et insensées. Mais ce n’est en aucun cas ta faute. Et ce ne serait pas de l’amour si ce n’était pas comme ça. Prends ça comme la preuve de mes sentiments pour toi.
Mickaël baisse la tête, lèvres tremblantes.
— Tu me regardes à peine, balbutie-t-il.
Lui aussi. Finalement, chacun ne fait que regarder vers soi.
— Je craignais de m’effondrer en larmes si je le faisais, par peur de ne pouvoir te sauver. Et ça n’a rien empêché d’arriver. Je gardais mes distances pour ne pas me briser. Tu vois ? C’est horrible. Ça, c’est égoïste. C’est toi qui devrais me haïr.
Je joue de mes doigts entre les siens, savoure la tiédeur née à force de contact, et décide de tout lâcher.
— Et Marcus… Je n’ai pas pu le sauver, tout comme je ne sais pas comment t’aider. Je me sens si stupide. Comment ai-je pu être si aveugle ? Je l’ai été avec Marc. Comment ai-je pu répéter la même connerie avec toi ?
Je revois ma mère foncer vers la voiture tout en tenant ma main, Claire laisser celui qu’elle voyait comme son fils lui prendre la vie. Tout le monde autour de moi accepter la mort si facilement, jusqu’à l’inviter à venir les cueillir.
Tous m’abandonner, un par un.
Comme si Dieu s’amusait à un jeu morbide de roulette russe au bord d’un précipite avec chaque personne à qui j’ai pu un jour tenir. Chaque bloc poussé vers sa chute jusqu’à ce qu’il ne reste plus que moi.