Lire un extrait Queen of Your Sins – Je recherche. Je ressens. Je suis libre. | Une romance à suspense entre passion et danger

Chapitre 1

Quitter Las Vegas est l’une des choses les plus libératrices que j'aie jamais faites.

J’ai toujours su que le monde était vaste, mais je suis restée dans ma zone de confort, près de mes proches, aveuglée par la sécurité de tout ce qui m’est familier. J’ai peut-être eu un comportement de rebelle, mais ce n’était qu’une carapace destinée à masquer ma sensibilité.

Jusqu’à présent, montrer cet aspect de ma personnalité était synonyme de faiblesse. S’ouvrir aux autres signifiait devenir la cible de la souffrance et de la tragédie. Le plus souvent, cette douleur ne nous quitte jamais : elle reste gravée dans notre peau. Je l’ai vu de mes propres yeux. J’ai vu les tourments ronger des gens jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Comme des asticots sur un cadavre. Je me suis jurée de ne jamais laisser personne s’approcher assez pour permettre ça. Amicale, mais distante.

Cependant, mes frères, et, encore plus, leurs petites amies, leurs moitiés, celles qui contribuent à approfondir encore nos liens familiaux, m’ont montré qu’il est possible de faire preuve de vulnérabilité. Il suffit d’ouvrir les yeux assez longtemps pour savoir à qui la montrer. Voici la clé.

Les drames, la culpabilité et la peur m’ont empêchée de déployer mes ailes, et, bien que je sache que je n’aurai pas à toujours vivre ainsi, je devais juste attendre le bon moment. Pas seulement pour moi, mais pour le bien de toute ma famille.

L’équilibre mental de mes frères, tellement protecteurs, aurait été mis en péril si je leur avais donné davantage de raisons de s’inquiéter. J’ai vécu sous leur surveillance, en sachant qu’ils seraient là pour ramasser les morceaux si je faisais une connerie. C’est immature, oui. Mais c’était aussi facile et sécurisant. Je sais bien qu’ils vont se faire un sang d’encre quand je serai partie, mais ça leur fera du bien aussi. Je dois leur montrer que je peux être autonome et qu’ils peuvent se concentrer sur leur propre vie, leur avenir, et vivre enfin le bonheur qu’ils méritent.

L’avenir est ce qu’on en fait. Le mien ne fait que commencer, sur une Harley, le long de la côte Ouest des États-Unis.

***

Six heures de route, une pause pipi au bout de quatre heures, et me voilà arrivée à Reno. J’aurais voulu rouler plus longtemps pour m’arrêter dans le premier motel venu, mais l’insistance de mes frères m’a conduite à réserver un hôtel pour la première nuit. Pour les rassurer et pour ma sécurité. J’ai roulé des yeux et soupiré, exaspérée. J’avais envie de leur hurler :

J’essaie d’être adulte, là !

Mais je connais leur raisonnement. Et, comme d’habitude, ils avaient raison. M’arrêter là était une bonne idée. Savoir que j’ai un endroit où me reposer après cette longue journée est bienvenu. Bien plus que je ne le pensais. Je me suis arrêtée dans un diner un peu plus bas, pour avaler quelque chose et me ressaisir, avant de prendre les clés de ma chambre, où je sais que je prendrai une douche et m’endormirai comme un loir.

Je prends une grande inspiration et déplie la carte routière sur la table devant moi. Penser aux autres restés là-bas m’arrache un sourire.

Wow.

Six heures de route et je suis déjà loin de chez moi. Je n’avais pas réalisé à quel point la côte Ouest des États-Unis est étendue. Je suis vraiment une fille de la cambrousse. Je ne suis jamais allée plus loin que le Strip de Las Vegas. Ça signifie probablement que je suis naïve et que j’ai été protégée toute ma vie, mais c’était ainsi depuis toujours. Le monde ne semble pas si vaste sur une carte, mais sur une Harley, c’est absolument épique.

Je ne rebrousserai pas chemin. Je ne rebrousserai pas chemin !

L’anticipation me retourne l’estomac, mais revenir en arrière n’est pas une option. L’objectif de cette épopée, c’est d’avancer, comme les autres membres de ma famille. Je veux faire ce voyage. Vraiment. Je suis enfin prête à ouvrir mes ailes et quitter Las Vegas, voir ce que le monde a à offrir en dehors des lumières et de l’argent. Mais c’est effrayant. Dans le sens…

— Euh, excusez-moi, m’dame…

Une voix profonde me sort de ma rêverie et mes yeux croisent le regard d’un homme grand et ténébreux, à l’allure un peu rude, dont la simple présence réclame toute mon attention. Surprise et intriguée, je hausse les sourcils. Je ne m’attendais pas à rencontrer un regard si intense en levant les yeux. Il arbore un rictus amusé, comme s’il était capable de lire mes pensées. Des lignes se creusent autour de ses yeux pétillants de malice.

— Puis-je me joindre à vous ? questionne-t-il de sa voix chaude, enveloppante et sensuelle.

Je réprime un frisson.

— Euh, oui, bien sûr. Attendez, laissez-moi débarrasser.

Je sens mes joues s’empourprer en me rendant compte que, alors qu’il me fixe, debout dans toute sa splendeur, je suis assise là, les cheveux collés à mon visage par la sueur, portant la marque de mon casque. Génial.

J’enlève le casque de moto posé sur la table et commence à replier la carte. Celle-ci se montre récalcitrante et je n’arrive pas à la plier proprement. Je la roule en boule avant de la fourrer dans mon casque sur le siège à côté de moi, ce qui lui arrache un rire.

Il pose sa tasse sur la table et se glisse sur le siège en face de moi, un sourire en coin toujours fermement plaqué sur le visage. J’ai envie de me pencher pour le lui arracher à coups de baisers.

— Je peux vous offrir quelque chose à boire ?

— Non, j’ai déjà commandé, merci.

Je passe nonchalamment les mains dans mes cheveux pour me recoiffer discrètement, tout en le dévorant discrètement des yeux. Il porte une chemise blanche et un jean déchiré, qui lui donnent un air plutôt classe, malgré les déchirures du pantalon. Il dégage quelque chose de particulier que je n’arrive pas vraiment à définir. Sa barbe fournie et parfaitement taillée lui confère une aura sauvage et puissante.

Il s’adosse à son siège, penche la tête un instant, sans cacher qu’il m’examine de haut en bas.

— C’est votre Harley, là dehors ?

— Oui, souris-je en regardant par la fenêtre pour voir le soleil se refléter dans les garde-boues.

Si je suis fière d’une chose, c’est de ma moto. Je ne l’ai pas depuis longtemps, mais j’en ai toujours voulu une, et elle m’a coûté toutes mes économies.

— Elle s’appelle Hank.

— Hank ?

Il manque de s’étouffer et de lâcher la tasse qu’il venait de porter à ses lèvres.

Ces lèvres. Elles sont parfaites. J’espère vraiment qu’il ne fera que parler, parce que s’il me demande de venir avec lui pour que je couche avec lui, je sais déjà que je serais incapable de dire non.

Je le veux.

Ici. Maintenant. Sur ma moto. N’importe où.

Attention, j’ai déjà croisé des hommes magnifiques. J’en ai même aimé. Mais celui-ci doit s’être aspergé de phéromones qui le rendent irrésistible.

De la magie. Voilà ce que c’est. De la magie noire.

— Hank ? répète-t-il, interrompant ainsi le fil de mes pensées.

— Hank la Harley, répliqué-je. Hank et moi sommes en balade.

— Ah ouais ? Et d’où venez-vous, ma jolie ?

Je m’empêche de gémir à la façon dont il m’appelle « ma jolie ».

— Las Vegas.

— C’est pas la porte à côté. Je ne crois pas que Hank vous tiendra chaud la nuit…

Il hausse un sourcil, laissant sa phrase et la proposition qu’elle semble contenir en suspens.

Je suis foutue.

Je m’accoude à la table et pose mon menton sur mes mains et lâche, sans pouvoir m’en empêcher :

— Vous vous proposez pour me réchauffer ?

Je le veux. Je veux sentir son corps dur contre moi. Je veux goûter ses lèvres avant que sa langue glisse entre elles pour piller ma bouche.

La vie est trop courte pour des regrets, non ? Je ne suis pas une salope, je ne couche pas avec des inconnus de manière régulière. Pour vous dire la vérité, je préfère mille fois être en couple. Mais je reste une femme. Au sang chaud. Avec des besoins et des désirs, et si deux adultes ne peuvent plus se rencontrer pour se rendre service mutuellement… Je sais, c’est une tentative de justification inutile. Pas même auprès de moi-même. Ce voyage, c’est pour découvrir ce que je veux, et le prendre, tant que ça ne fait de mal à personne. Où est le mal ?

Il se penche vers moi, imite ma position, les yeux emplis de désir et de surprise en entendant ma réponse hardie.

— Chérie, souffle-t-il en passant sa langue sur sa lèvre inférieure. Il n’y aurait rien de chaleureux entre nous, tu sais. On mettrait le feu aux draps et on embraserait l’air autour de nous.

Nos visages sont proches, à quelques centimètres, nos souffles mêlés m’échauffent. J’ai besoin de toute ma concentration pour ne pas prendre les devants et découvrir quel goût il a, plutôt que de l’imaginer.

Une voix tonne depuis l’entrée et nous fait sursauter.

— Ruck !

— Et merde, jure-t-il en frappant la table du plat de la main avant de s’adosser dans son siège avec un soupir exaspéré, en secouant la tête.

Je fronce les sourcils et passe en revue le mur de motards qui vient d’apparaître autour de nous. J’étais bien, là, à ne rien demander à personne, et maintenant, non seulement on m’a cruellement arrachée à ce qui ressemblait beaucoup à la réalisation d’un fantasme, mais en plus, il semblerait que je me retrouve dans une situation dangereuse. J’ai entendu parler de gangs de bikers, et, bien que je ne sache pas grand-chose à leur sujet, je sais qu’ils peuvent être dangereux, impitoyables et violents…

J’observe, les yeux écarquillés, un géant avancer, trop effrayée pour bouger ou dire quoi que ce soit. Je constate, après quelques secondes, qu’il a les mêmes yeux fascinants que l’Apollon en face de moi. La même mâchoire. La même expression sur le front que l’homme qui me fait face affiche en ce moment même.

— On te cherche partout. J’ai mieux à faire. On aurait pensé que revenir au QG après… ta réunion, serait une bonne idée.

Il fixe l’homme appelé Ruck d’un air supérieur, mais Ruck ne semble pas concerné par ce qu’il a à dire et le laisse continuer sur sa lancée.

— Mais non, comme d’habitude, Ruck n’en fait qu’à sa tête, et, comme il a laissé son égoïsme prendre le dessus, il nous a fait perdre deux heures à le chercher, alors qu’il était ici, en train de chopper de la meuf. J’aurais dû m’en douter.

Je me redresse en entendant son choix de mots, et, malgré les pensées que je cultivais à propos de Ruck il y a quelques instants, je me sens insultée.

— Pardon ? sifflé-je en tapant des mains sur la table.

Ce type, qui doit être le chef de ce gang, ou peu importe comment on appelle ça, coule un regard vers moi, un sourire sournois au coin des lèvres.

— Ça ne te concerne pas, ma jolie. Tais-toi, dit-il en agitant sa main vers moi, comme pour me congédier.

Les quatre autres motards autour de nous ricanent sous cape. Mon sang ne fait qu’un tour.

— Pour qui vous vous prenez, bordel de merde ?

Je me lève pour me planter devant la grande gueule en un seul geste. Je sens Ruck dans mon dos l’espace d’un instant, mais tente de l’ignorer. Je ne savais pas que c’était un motard. Contrairement aux autres, il ne porte pas de kutte et, à part son intérêt pour Hank, il n’y avait pas d’autre indice.

— Je ne sais pas quel est votre problème avec Ruck, mais c’est malpoli d’interrompre une conversation et d’insulter les gens. Votre mère ne vous a pas appris les bonnes manières ?

Il se penche doucement vers moi, avec un sourire qui n’a rien d’amical, et murmure dans mon oreille :

— La seule chose que ma mère m’a apprise, c’est comment fumer du crack et baiser des putes.

Je sursaute, et, en une seconde, on me pousse de côté. Je parviens à conserver mon équilibre quand je vois le poing de Ruck entrer en collision avec la mâchoire du motard.

— Ne lui parle pas comme ça, s’emporte-t-il. Elle n’est pas à toi. Elle est à moi. C’est ma décision. Fiche-moi la paix, Ram.

Ruck crie, se fraye un chemin à travers les autres motards et sort d’un pas décidé.

Merde. Six heures que je suis partie et j’ai déjà rencontré un pépin. Les ennuis vont-ils me suivre sur tout le chemin ?

Le chef se frotte la mâchoire et secoue vivement la tête avant de me tendre la main.

— Je vous présente mes excuses. Ce n’était pas contre vous.

Il continue de frotter sa mâchoire de sa main libre.

— Je m’appelle Ramsey.

Il hausse les épaules, me faisant signe de lui serrer la pince, afin d’arranger les choses entre nous, j’imagine. Le changement de ton me surprend, mais je lui en veux toujours.

— Eh bien, Ramsey, vous êtes un trou du cul.

J’attrape mon sac, mon casque de moto et me retourne vers lui. Je lui lance le regard le plus féroce dont je suis capable.

— Vous pouvez prendre votre calumet de la paix et vous le foutre dans le cul.

J’enfonce violemment mon casque dans son estomac, ce qui lui coupe le souffle et le fait tousser. Il s’écarte pour me laisser passer. Il récolte une nouvelle salve de rires de la part de ses acolytes. Je m’en vais, satisfaite, bien que mes jambes menacent de se dérober sous moi à cause de l’adrénaline.

J’ouvre la porte du diner, sors et prends une grande inspiration. Merde. C’était chaud. Si ce groupe de motards ne m’impressionnait pas autant, j’y retournerais pour prendre un café à emporter. Je suis non seulement secouée, mais aussi énervée, et je n’ai toujours pas eu ma dose de caféine.

— Doux Jésus, je marmonne en me dirigeant vers Hank.

— Il ne t’aidera pas, m’annonce solennellement Ruck.

Je regarde dans la direction d’où vient sa voix et pousse un petit soupir en souriant en le voyant installé sur sa moto. Elle est jolie. Pas aussi brillante que Hank, mais pas mal.

— Je voulais m’excuser pour mon frère. C’est un con, explique-t-il en sautant sur ses pieds pour me rejoindre.

Son frère. Évidemment.

— Pas de souci. J’ai rencontré plein de cons dans son genre avant.

— Ah ouais ? C’est pour ça que tu crois pouvoir rouler seule ?

Il serre la mâchoire, les muscles dans ses joues se tendent, ses pommettes ressortent encore plus.

— Tu vas où d’ailleurs ?

Je fronce les sourcils, piquée au vif.

— Tu viens de tomber dans la boîte à cons, avec ton frangin.

Je souffle entre mes dents, et réprime mon envie de le frapper avec mon casque.

— Quoi ? demande-t-il comme s’il n’avait aucune idée de ce qu’il venait de dire ni qu’il venait de m’insulter.

— C’est pour ça que je crois pouvoir rouler seule ?

Je me redresse de toute ma hauteur, passe ma main dans la visière du casque et le pose sur ma hanche.

— Je ne sais pas pour qui vous vous prenez, ton frère et toi, ou si vous pensez que, parce que je passe dans ce que j’imagine que vous considérez comme votre ville, vous pouvez décider pour moi, tu te mets le doigt dans l’œil. Je n’obéis à personne. Je vais où je veux, seule ou accompagnée, si je veux. Et je n’accepte pas qu’on me dise quoi faire ou qu’on m’humilie. Alors, je te suggère de redescendre de ton trip de mâle alpha que tous les hommes de Reno partagent et de découvrir le vrai monde, bordel.

Je tape du pied, essoufflée après ma tirade et me détourne en soulevant un nuage de poussière en me dirigeant vers Hank. Je ralentis en entendant Ruck ricaner derrière moi.

— Voulez-vous m’épouser, madame la foldingue ? lance-t-il en riant.

— Va te faire voir, petit motard, lancé-je par-dessus mon épaule.

Chapitre 2

Rien de tel que quelques motards arrogants pour perturber le plus petit plan. En partant, je ne savais pas trop combien de temps je resterais à Reno, ni ailleurs. J’avais réservé une nuit ici, et, si j’avais aimé, je serais restée un peu. Je sais que je ne devrais pas juger cette ville d’après les personnes que j’y croise, mais si c’est à ça que je serai confrontée : des motards arrogants qui se prennent pour les maîtres de la ville, alors, je resterai une nuit et je décamperai le lendemain.

Je sors tranquillement du parking pour m’insérer sur la route sur Hank. L’hôtel n’est pas loin. Je me gare et prends possession des clés.

Je n’aurais jamais pensé que rouler pendant six heures me ferait mal comme si j’avais couru un marathon. Bon, je n’ai jamais couru de marathon, mais ça doit s’en rapprocher. Je suis en manque de caféine, puisque je n’ai pas obtenu celle que j’avais commandée plus tôt. J’ai besoin de manger et de boire. Ensuite, il faudra que je dorme. Après avoir fait bouillir ma peau durant une heure dans un bain qui était plus que bienvenu, j’enfile un jean et un débardeur, tresse mes cheveux pour éviter les nœuds et les frisottis qui sont inhérents aux cheveux bouclés.

J’ouvre la porte et manque de trébucher sur un énorme bouquet de fleurs et une boîte de chocolats. Je lève la tête et inspecte le couloir pour voir si la personne qui les a déposés est toujours là.

Depuis quand est-ce là ? Est-ce bien pour moi ? Personne ne sait que je suis ici, à part mes frères, non ?

Un mot plié en deux est posé sur la boîte de chocolats, adressé à « madame la foldingue ».

Foldingue ? Le motard m’a appelée ainsi sur le parking. Ça viendrait de lui ?

— Merde, soufflé-je.

Pourquoi faire ça ? Je me baisse prudemment pour prendre le mot, sans quitter le couloir des yeux, au cas où quelqu’un me sauterait dessus.

Traité de paix. Pardon pour tout à l’heure et pour mon connard de frère.

J’aimerais vous inviter à dîner.

Je vous attendrai dans le hall jusqu’à vingt et une heures.

Je ne vous en voudrais pas si vous ne venez pas.

Soyez prudente sur la route.

Ruck.

Ouah. Je n’imaginais pas obtenir d’excuses, ça, c’est certain. Quelle heure est-il ? Je consulte ma montre. Il n’est que vingt heures. Ce qui signifie qu’il est dans le hall actuellement et y restera pour l’heure qui vient. Sauf s’il en a déjà marre et est parti dans un nuage de poussière.

Que faire ? C’est un biker. Ils apportent leur lot d’ennuis, non ? Seulement, j’avais envie de lui avant de savoir qu’il était biker. Je serais partie avec lui s’il me l’avait demandé avant. Du moins, je crois. Peut-être que le bon sens aurait prévalu et que je n’aurais pas été aussi stupide que mon cerveau l’a décidé. Parfois, je maudis mon incapacité à veiller sur moi-même. Mon manque d’instinct de survie.

Pourquoi se donnerait-il tant de mal, avec du chocolat et des fleurs, s’il pensait à mal ? Il pourrait certainement trouver une femme pour la nuit sans faire autant d’efforts.

L’ange sur mon épaule me dit que je devrais faire attention, retourner dans ma chambre, commander un repas et me moquer des chocolats qu’il a laissés.

D’être une bonne fille.

De faire le bon choix.

Le démon, lui, me murmure d’aller dîner avec lui, d’en savoir plus sur ce qui m’a intrigué chez lui, plus tôt.

Je n’ai jamais été une bonne fille.

Je me tourne sur un coup de tête, ouvre la porte et pose les fleurs et les chocolats derrière. Ce n’est qu’un dîner. Qu’est-ce qu’il pourrait bien se passer au restaurant ? Ce n’est pas comme si j’allais dans un motel avec lui.

Je me rends compte, en sortant de l’ascenseur pour me rendre dans le hall, que je suis loin d’être aussi courageuse que je prétends l’être. Il n’y a pas de papillons dans mon ventre. Non, il y a tout un troupeau de chevaux sauvages lancé au galop. Il est toujours là. Il me tourne le dos, les mains dans les poches, les yeux rivés sur les portes vitrées de l’entrée. À m’attendre, comme promis.

Je m’approche doucement et observe le logo dans le dos de son gilet en cuir.

Steel Souls MC.

Je lève la main pour lui tapoter l’épaule et la laisse retomber aussitôt quand je remarque qu’il peut me voir dans le reflet de la vitre. Nos regards se croisent un instant avant qu’il se tourne pour me faire face et sourire.

— Tu es venue, remarque-t-il en me jaugeant de la tête aux pieds.

— En effet.

— Pourquoi ? demande-t-il, curieux, les lèvres pincées.

— Nous n’avions pas fini de discuter tout à l’heure, répliqué-je en haussant les épaules.

— Alors, allons-y et terminons notre conversation, propose-t-il en me tendant son bras.

— Non. Euh. Va devant, je te suis avec Hank.

J’ai beau être stupide et irréfléchie la plupart du temps, il me reste un peu d’instinct de survie. Ce n’est pas comme si je n’avais pas envie de rouler avec lui, les bras autour de sa taille, le vent dans les cheveux.

— Tu ne me fais pas confiance ? demande-t-il en fronçant les sourcils.

— Je ne fais confiance à personne.

Je me redresse et serre mon sac à main contre moi pour sentir le métal dur d’un revolver.

J’en ai voulu à Dee d’insister pour que j’en aie un sur moi en permanence, surtout parce que je voyage seule. Mais maintenant, je sais très bien pourquoi il y a tant tenu. C’est vrai que je me sens plus en sécurité en sachant que je peux me protéger.

— Qu’est-ce qui te rend différent ?

Un nuage passe sur son visage, une bataille interne fait rage dans ses yeux, et, pendant une seconde, je perçois sa vulnérabilité.

Il se remet d’aplomb aussitôt et affiche un sourire en coin.

— Si ça te rend heureuse, madame la foldingue. Mais pour info, tu peux me faire confiance, dit-il en hochant la tête pour appuyer ses propos.

— Bien, claironné-je. Je meurs de faim. Allons manger.

***

Nous roulons pendant dix minutes, Ruck en premier, ce qui me permet de profiter de la vue sur son cul moulé dans son jean, avant de nous garer derrière un restaurant appelé The Big Squeeze. Ruck saute de son destrier et se retrouve à mes côtés avant même que j’aie l’occasion de couper le moteur. Il me tend la main pour m’aider à descendre, puis ouvre la fermeture de mon casque pour me l’enlever et le poser sur le siège.

— Tu sais ce que je viens de réaliser ? demande-t-il, le regard intense. Je ne sais toujours pas comment tu t’appelles.

J’ouvre la bouche, mais il me fait taire d’un doigt posé sur mes lèvres. Sa peau est rugueuse contre la mienne, et je me bats pour retenir mon souffle face à la sensation intime que ce simple petit contact envoie à travers mon corps.

— Non. Laisse-moi deviner… Anna ? demande-t-il, la tête penchée pour m’examiner.

Son doigt est toujours sur ma bouche, alors je secoue doucement la tête. Sa bouche se crispe alors qu’il replace délicatement une mèche de cheveux derrière mon oreille. Je déglutis bruyamment, soulagée qu’il ne me laisse pas parler, parce que je serais incapable d’articuler le moindre mot en ce moment. Son regard semble tellement intime, si personnel.

— Janie ?

Je secoue à nouveau la tête.

— Sharon ? Lisa ? Angel ?

Il laisse échapper un petit rire sur sa dernière proposition. Son regard s’assombrit.

— Non, tu n’es pas un ange, je me trompe ?

Putain de merde.

Il glisse son doigt vers le bas et l’extrémité s’humidifie alors qu’il tire doucement sur ma lèvre inférieure. Il penche la tête, ses lèvres ne sont plus qu’à quelques centimètres des miennes. Il plonge son regard dans le mien, comme une demande silencieuse de permission, et même un troupeau d’éléphants ne me ferait pas refuser.

Il retire doucement son doigt et le remplace par ses lèvres. Il appuie doucement et glisse sa langue entre mes lèvres que j’ouvre pour lui. Sa bouche remue lentement et avec délicatesse, ses lèvres sont si puissantes, et, juste quand je m’adapte à son rythme, quand je le laisse m’embrasser, il recule si vite que je pousse un grognement.

Je prends une grande inspiration, reprends contenance et tente de lui montrer qu’il ne peut pas me contrôler juste avec sa bouche.

— Tara, murmuré-je, à bout de souffle.

Il me lance un regard interrogateur.

— Je m’appelle Tara.

Il ne dit pas un mot, hoche la tête et prend ma main. J’hésite un instant, quand mon esprit cartésien me hurle de ne pas faire confiance à un inconnu. Je me raisonne en me disant que, tant que nous nous trouvons dans un endroit public, tout va bien. S’il ressent mon hésitation, il n’en montre rien et tire sur ma main pour m’attirer à lui et entrer dans le restaurant.

Nous entrons et Ruck fait signe à la serveuse de s’éloigner. L’attitude désinvolte de Ruck me fait hériter d’un regard noir de la part de la serveuse. Il me guide vers une table dans un coin. Il sait visiblement parfaitement où il va.

— J’imagine que ce n’est pas la première fois que tu viens ici, dis-je sèchement quand il tire la chaise pour moi.

Il ignore mon commentaire, pousse ma chaise comme un parfait gentleman quand je m’assieds et s’installe de l’autre côté de la table. Je suis soulagée qu’il y ait un peu de distance entre nous. Ce n’est qu’une table, et je sais qu’il pourrait parcourir la distance qui nous sépare en un clin d’œil s’il le voulait, mais j’ai besoin de cette séparation après le baiser sur le parking. Ruck est intense. Vraiment intense. Il émane de lui une confiance en soi mêlée de sécurité, et… de souffrance. Sous cette apparence dure et forte se cache une vulnérabilité qui le rend encore plus attirant à mes yeux. Un mauvais garçon, intouchable et brisé. Pas vraiment le genre de personne que j’avais prévu de rencontrer pendant mon voyage, et certainement pas le genre de complication dont j’ai besoin. Mais qui me dit que ça durera plus longtemps que ce dîner ? La serveuse que Ruck a chassée quand nous sommes entrés vient à notre table, pose sa main sur la table et met ses faux seins sous son nez. Je manque d’éclater de rire. Si c’est ça, le genre de filles qui l’excitent, alors bonne chance à eux.

— Salut, beau gosse, susurre-t-elle en faisant la moue de ses lèvres carmin, dans un effort exagéré pour lui arracher une réaction. Ça fait un bail que je ne t’ai pas vu. T’étais pas souvent au club.

Elle me fusille de ses yeux plissés, comme si c’était de ma faute, mais quand elle reporte son attention sur Ruck, elle penche la tête et affiche un sourire factice. Elle doit se trouver mignonne comme ça, j’imagine.

— J’étais occupé.

Il hausse les épaules et ne lui montre que peu d’intérêt, ce qui me rend la tâche de contenir mon rire encore plus compliquée.

— Tu peux nous apporter deux bières, et on prendra chacun le steak de la maison. Tu sais comment je l’aime, commande-t-il avant de se détourner et de l’ignorer.

— Oui, je sais exactement ce que tu aimes, beau gosse, réplique-t-elle, narquoise, en me jetant un regard acéré.

Là, je sens un peu la moutarde me monter au nez. Est-ce qu’elle sait vraiment exactement ce qu’il aime ? Il a baisé cette nana ? Je ne serais pas jalouse, là ?

Ruck soupire et roule des yeux en entendant le sous-entendu, visiblement irrité. Elle se retire gaiement vers la cuisine, en pensant qu’elle me l’a bien montré avec son commentaire, alors qu’elle n’a fait que passer pour une traînée.

— J’aurais pu commander moi-même, tu sais ? je l’admoneste.

— Je, euh…

Il me regarde avec de la culpabilité dans les yeux avant de retrouver son masque de virilité.

— Leur steak, c’est le meilleur du coin. Tu ne dois pas rater ça. Et puis, j’ai pas envie d’attendre des heures que tu te décides. Je sais comment vous êtes, les meufs, à compter les calories, marmonne-t-il dans sa barbe avec un geste désinvolte du poignet.

— Ne me mets pas dans le même panier que les putes avec qui tu traînes d’habitude, craché-je, ce qui le fait ricaner. En plus, je suis végétarienne.

Je lève un peu le menton. C’est faux, en fait, je déteste la plupart des légumes. Donnez-moi un steak et je serai la plus heureuse. Mais je voulais lui montrer que je ne suis pas du genre à me laisser faire.

— Oh merde, t’es une putain de bouffeuse de graines ?

Il se frotte le front du pouce.

— Vraiment ? Je vous comprends pas. C’est du gâchis de vache.

— Ruck. Pourquoi m’avoir amenée ici ? soufflé-je.

Il lève les yeux avec une expression peinée.

— Je suis désolé, Tara. Ce n’est pas vraiment ce que j’avais prévu. Je… Je ne fais pas ça, d’habitude.

Un sourire faiblard accompagne ses excuses.

— Faire quoi ?

Il ne parle quand même pas d’un dîner ? Il s’est regardé dans un miroir ? Pas moyen qu’il soit à court de dates.

— Ceci…

Il agite la main entre nous.

— Les dîners. Les dates. Les jolies filles.

— Mais bien sûr. Ta copine, là-bas, semble penser le contraire.

Je glisse les yeux dans la direction de cette dernière, qui adresse un signe de la main à Ruck ainsi qu’un clin d’œil. Erk. Quelle pouffe.

— Pourquoi avoir accepté de manger avec moi, Tara ? demande-t-il en souriant, la tête penchée.

— Ah non, ça ne marche pas comme ça. Tu n’as pas répondu à ma question.

Je le pointe d’un doigt accusateur, les paupières plissées.

— Tu sembles différente des filles qu’on trouve par ici. Et je voulais m’excuser pour ce qui s’est passé plus tôt, au diner. Mon frère est un con.

J’opine. Je suis d’accord sur ce point.

— Bien. Et maintenant, on va jouer franc-jeu et arrêter de faire le gros dur. Ça ne prend pas avec moi. Et au fait, je ne suis pas végétarienne.

Je serre la mâchoire pour éviter de rire pendant qu’il rit en secouant la tête.

— J’aime probablement plus le steak que toi, et les ribs, et tout ce qui vient d’un animal.

— T’es unique en ton genre, tu sais ?

— Ouais, je sais.

— Bon. On reprend depuis le début ? demande-t-il, empli d’espoir.

— On va dehors pour recommencer correctement ? demandé-je sans réaliser ce que je viens de dire.

— Si tu veux que je t’embrasse, il suffit de demander gentiment, tu sais.

Il se penche, avec un sourire en coin, les sourcils haussés. Évidemment, je deviens rouge pivoine, embarrassée par mon audace. En temps normal, j’aurais besoin d’une bonne dose d’alcool pour dire des choses aussi osées. Mais l’étincelle entre nous perturbe mon sang-froid.

Fort heureusement, cette pétasse de serveuse me fait gagner du temps en posant violemment nos verres sur la table sans piper mot avant de tourner les talons pour s’éloigner d’un pas rageur en balançant sa crinière blond platine derrière elle. Ruck esquisse un sourire en coin et nous éclatons de rire face à son caprice. J’espère qu’elle ne crachera pas dans nos plats. C’est une autre serveuse qui nous les apporte, et, à ma grande joie (et à celle de Ruck aussi), nous ne revoyons pas la première. Je ne me sentais pas menacée, je n’apprécie pas assez Ruck pour être jalouse, mais je n’aimais pas son comportement.

— Purée, meuf, j’ai jamais vu une femme manger un steak aussi rapidement que toi, s’esclaffe Ruck alors que j’engloutis le dernier morceau de ma pièce de viande.

— C’était un des meilleurs steaks que j’aie jamais mangés. Exactement comme je l’aime. Il fond dans la bouche en meuglant, je lâche et remarque une étincelle dans ses yeux s’allumer en entendant ma remarque.

— Je te l’avais dit. Les meilleurs steaks du pays. Je n’ai jamais rencontré une femme qui aimait son steak aussi rouge que son rouge à lèvres.

— Haha. Je te dirai si j’en mange de meilleurs pendant mon voyage, annoncé-je en avalant le reste de ma bière.

Notre conversation est limitée, mais facile, et même les silences sont agréables. C’est étrange pour deux personnes qui viennent de se rencontrer. Mais, comme le dirait mon frère : « les choses sont comme elles sont. »

— Alors, quelle est la prochaine destination ? Tu restes un peu à Reno ? demande-t-il avec décontraction.

— Juste pour la nuit. Je repars demain. Peut-être jusqu’à Klamath Falls. Je ne sais pas encore.

— Et tu n’as pas peur de voyager seule ?

Il me fixe avec inquiétude.

Je hausse les épaules.

— Un peu. Mais j’ai vu trop de gens regretter de ne pas avoir réalisé leurs rêves. C’est le mien. J’ai Hank et assez de contacts pour m’arrêter en cours de route. Et si jamais j’avais des ennuis, mes frères se ramèneraient en un clin d’œil.

— Tu les as mentionnés plusieurs fois. Tu es proche de ta famille ?

— Très. Quand mon père est mort, mes frères se sont occupés de ma mère et moi. L’aîné, Denham, gère un complexe hôtelier à Las Vegas. Il a manqué défaillir quand je lui ai dit que je partais. Mais il a compris pourquoi il fallait que je le fasse.

Il fronce les sourcils.

— Tu as un frère appelé Denham ?

— Oui, pourquoi ?

Je fronce les sourcils à mon tour.

Il prend une grande inspiration et m’examine.

— Et ton nom de famille, c’est quoi ?

— Pourquoi ? ris-je nerveusement. Pourquoi tu me fixes comme ça ?

— Dis-moi, rit-il.

— Mon nom de famille est King, dis-je doucement, les nerfs serrant ma gorge.

— Putain de merde, lâche-t-il avec un sourire.

J’expire bruyamment.

— Ton père, c’était Carter King ?

— Oui.

Comment puis-je être si loin de chez moi et, pourtant, rencontrer quelqu’un qui connaît ma famille ?

— Comment connais-tu mon père ?

— Chérie, tout le monde connaît ton père. Putain, si tu disais tout de suite que Carter était ton père et Denham, ton frère, tu n’aurais pas à t’inquiéter pour ton voyage.

— Pourquoi ? Je ne comprends pas, lâché-je, confuse malgré tout qu’on me connaisse à six heures de route de chez moi.

Merde.

— Les casinos et maisons de jeu à Reno restent en contact avec les gars à Vegas. Ton père, c’était quelqu’un d’important. On le connaissait et on le respectait.

Mes yeux se remplissent de larmes. Cela fait une éternité que personne ne m’a parlé de mon père. Les garçons ne parlaient jamais de lui sauf si je posais une question, et maman essayait de me raconter des anecdotes sur lui avant de toujours fondre en larmes avec le chagrin qui accompagne les souvenirs.

— Je ne voulais pas te rendre triste, dit doucement Ruck en reculant dans son siège, visiblement mal à l’aise face à une femme effondrée.

— T’as rien fait. Enfin, sa mort me rend triste, mais ça fait longtemps. Je vais bien.

J’essuie une larme sur ma joue et passe mon index sous mes yeux pour retirer le maquillage qui aurait pu couler.

— Je ne savais pas qu’il était si connu.

Il hoche la tête sans rien ajouter. Heureusement. Cela me laisse l’occasion de prendre une grande inspiration et de me ressaisir.

— Bon, lâche-t-il en posant brusquement sa bouteille de bière sur la table. Je sais qu’on n’a pas commencé sous les meilleurs auspices, mais qu’est-ce que tu dirais de venir au club house ce soir ? Il y aura un groupe qui jouera de la musique et plein de monde…

— Je ne sais pas trop…

— Tu peux venir avec Hank. Tu pourras partir quand tu veux, et je m’assurerai de te raccompagner jusqu’à ton hôtel. Qu’est-ce que tu en penses ?

— Ça ne dérangera pas ton frère ? demandé-je, sourcil arqué.

— Non. Et dans le cas contraire, il n’aura qu’à aller se faire foutre.

Ruck se penche vers moi pour poser la main sur la table entre nous, paume vers le haut.

— Écoute, je sais que tu n’as aucune raison de me faire confiance, mais en as-tu pour ne pas le faire ?