Lire un extrait Les Liens du diable | Une M/M Dark Romance

PROLOGUE

Mickaël

Ce fut dur la veille. Pourtant, malgré son corps malmené, il ne resta pas au lit ce matin-là. Aucune envie de le voir pour qu’il lui crie dessus encore. Pas après les cent billets gagnés la nuit précédente. Il souhaitait juste en profiter pour acheter de nouvelles chaussures ; les siennes commençaient vraiment à faire peur, trouées et imbibées d’eau de pluie en ce début de mois de novembre. Peut-être même que son père ne lui en voudrait pas pour ça ; après tout, moins d’argent signifiait aussi moins de honte face au regard des autres sur son fils cadet.

« Moins », c’était déjà ça.

Alors, il se leva lentement, avec précaution, pour solliciter le moins possible sa nuque endolorie, éviter d’empirer la nausée qui faisait tanguer sa tête cotonneuse. Son opposant avait failli lui faire le coup du lapin ; ça aurait pu très mal se terminer.

Bien entendu, personne ne lui avait reproché de mettre en danger la vie de Mick. Ce n’était pas le but de ces combats-là, après tout. Dans l’ambiance lourde aux effluves de sueur, de fumée et d’alcool, tout ou presque était permis, tant que les coups bas n’étaient pas trop évidents.

Un passage rapide par la salle de bain pour une douche éclair et afin de bander ses mains ensanglantées, descendre sans courir dans les escaliers, prendre un bout de pain et faire un semblant de café dans la cuisine, regarder l’heure : 7 h 12.

Tandis qu’il sirotait sa boisson, il embrassa du regard la pièce à vivre à la décoration dépassée. Il ne prêta pas attention au désordre qui y régnait, à la poussière accumulée sur les meubles vieillots depuis des mois, aux objets dont la place était dans d’autres pièces de la maison comme des bandages, des sous-vêtements, ou encore un vélo « trouvé » par son frère et auquel il manquait une roue.

Blake, justement, ne semblait pas être rentré la veille : le canapé était en place alors qu’il préférait y dormir devant la télévision plutôt que de gagner sa chambre jonchée de feuilles volantes noircies qui lui rappelaient que son rêve ne faisait que s’éloigner un peu plus à chaque instant, à chaque combat, à chaque nouvelle blessure.

« Un jour, Micka, ces dessins seront portés sur le corps des stars. »

Mick ignora le pincement dans sa poitrine et déposa sa tasse dans l’évier rongé par le calcaire où s’accumulait la vaisselle sale.

Une fois dans l’entrée, il enfila la parka déchirée et informe qui avait jadis appartenu à Blake, puis s’immobilisa devant le vide-poches avant d’y déposer cinquante euros.

Ses mains bandées formèrent des poings, tirant sur la peau meurtrie de ses jointures tandis que le tissu blanc les irritait davantage.

Il en a plus besoin que toi.

Que valent des chaussures face à la maladie ? Ses baskets tenaient le coup depuis des années, elles pouvaient attendre un mois de plus. Ce, malgré les températures en constante chute en cette fin d’année.

Le second billet rejoignit le premier.

Son père lui avait dit que le prochain serait un gros combat ; et avec Blake blessé, l’argent était de plus en plus nécessaire. Il allait devoir augmenter la cadence de ses rencontres.

Encore.

Dans l’immédiat, le plus important était d’aller en cours, puis chercher Blake à l’heure du repas s’il n’était pas rentré et si son père était réveillé afin qu’ils puissent prendre la voiture, puis retourner au lycée pour ses heures de colle. Au moins, il aurait le temps pendant celles-ci d’étudier un peu.

***

Trouver son frère n’était jamais très compliqué : soit il était dans un bar – celui que les autres membres aimaient fréquenter – soit dans un bordel, soit sur le ring. Il était trop tôt pour les bars ou les prostituées – même pour lui –, mais aussi pour que l’entrepôt, réservé aux combats, soit ouvert ; surtout que ce n’était pas jour de rencontre.

Pourtant, c’était bien là qu’il s’était trouvé la veille au soir, censé verrouiller le lieu et s’assurer que les derniers retardataires avaient décampé. De fait, certains aimaient s’envoyer en l’air contre les colonnes de béton ou se défoncer dans les minuscules anciens bureaux en contreplaqué leur servant de vestiaires.

— Ton frère est pas rentré ? bougonna depuis le canapé la voix déformée par de longues décennies à fumer deux paquets de cigarettes par jour que lui et Blake finançaient par leur sueur et leur sang.

Aucune salutation.

Leur père était un homme petit, courbé par la maladie et abîmé par son ignorance ou bien incapacité à prendre soin de lui. Et ce, malgré les bières, le whisky et le cannabis, qu’il clamait être plus efficaces pour ce faire que les traitements plus lourds – et surtout plus dérangeants – que leur absence de mutuelle et modique pension d’invalidité comme seul revenu rendaient impossibles à payer.

Raison pour laquelle il mit ses fils à contribution.

— Viens, p’pa. On va aller le chercher.

Mickaël savait que Blake aurait toujours la préférence de son père, qui le traitait moins comme une merde qu’il ne le faisait avec Mick. Ce ne fut donc pas difficile de le faire céder.

Ce, même si l’homme le frappa de ses doigts osseux au niveau de ses côtes meurtries pour le dérangement occasionné.

Une fois à l’entrepôt, il laissa son père couper le moteur et fermer la voiture. Rassuré de voir celle de son frère garée près de l’entrée principale, il courut jusque cette dernière.

Et là, il poussa la porte.

Pas fermée à clé.

Il eut à peine le temps d’apercevoir Blake étendu sur le vieux canapé en cuir déchiré, une mare écarlate s’étendant de sous son corps livide jusqu’au sol bétonné, qu’un bruit sourd se fit entendre depuis le fond de la pièce.

L’explosion fut progressive, mais l’onde de choc si intense qu’il n’eut pas le temps de penser à s’approcher de son frère avant d’être projeté en arrière.

Un vague souvenir d’avoir hurlé son nom ou bien sa douleur, des flammes, du noir, de la fumée.

Le silence.

Ce fut comme lorsqu’il pleut à verse puis que cela cesse soudainement. Ses yeux se fermèrent ou bien restèrent ouverts, il respira ou bien inhala la fumée, il s’endormit ou bien mourut.

Impossible de le savoir.

***

Lorsqu’il rouvrit ses yeux, la seule chose qui était sûre, c’était qu’il aurait préféré être à la morgue ou bien en Enfer. Son père n’avait même pas pris la peine de l’emmener à l’hôpital. Il avait dû le faire déguerpir avant que les pompiers n’arrivent.

— Allez, gamin, debout ! 

Ses paroles semblaient lointaines. Mick fronça les sourcils, essayant tant bien que mal de se concentrer sur la source du bruit.

— Fait chier ! J’suis pas né pour m’occuper d’un bon à rien. Lève-toi ! On n’a pas toute la journée.

Papa ?

Ça semblait être lui. Mick n’avait pas envie d’ouvrir les yeux. Et cette douleur…

Mais où est-ce que j’ai mal ?

Les sons lui parvenaient, maintenant. Il entendait un ventilateur qui devait être celui du salon, les grésillements de la télé, et la voix dure de son père.

— J’ai pas de temps à perdre, il faut que tu m’aides à préparer les valises. Il faut qu’on parte, maintenant ! Ton frère est en danger, ils veulent sa peau.

Mick cligna des paupières. On semblait le pousser à s’asseoir.

— Ah, bah enfin t’ouvres les yeux ! Espèce de fainéant. T’es qu’une mauviette ; si tu restes couché là à te reposer, alors ton frère devrait faire quoi, hein ? Aller à l’hôpital ?

Son frère.

Mick se força à tenir droit, appuyé sur ses mains. Il siffla entre ses dents : pas en très bon état les mains.

Il se souvenait, à présent : l’entrepôt, l’explosion, Blake.

Son cœur cognait de plus en plus fort contre son sternum, orchestrant un rythme soutenu et une mélodie assourdissante. Sa bouche remua, mais aucun son n’en sortit.

— Il… vi–

 — Ouais, ouais, il est vivant, cracha son père. Il est plus costaud que toi, quand même. Bientôt, il remontera sur le ring.

C’était ce qu’il disait. Or, il ne savait pas que Blake s’était blessé une semaine plus tôt en combattant un chef rival. Et si avec un plâtre il n’avait pas pu se battre, ce n’est pas carbonisé qu’il y arriverait.

— Allez, tu commences par l’étage, et moi je range ici.

Ses articulations craquèrent lorsqu’il se leva, laissant Mickaël se débrouiller seul.

Sa tête roula en avant. Un bilan s’imposait : ses jambes semblaient en bon état, ses genoux juste un peu écorchés de ce qu’il pouvait ressentir. Ses mains en revanche étaient en piteux état : les restes des bandages morcelés collaient à la peau brûlée par endroits, griffée, sanglante, et avec de la saleté incrustée dans les plaies. Son dos était en compote et il devait avoir des contusions aux côtes, mais rien de cassé. Son cou par contre semblait hésiter à laisser tomber pour de bon sa tête trop lourde.

Son père rangeait déjà des objets dans des sacs en murmurant pour lui-même. Mick ne demanda pas pourquoi. Il fallait se lever.

En passant la langue sur ses lèvres, il s’aperçut qu’elles étaient sèches. La soif lui noua aussitôt le ventre, comme si une connexion s’était faite.

Combien de temps était-il resté inconscient ?

Ses premiers pas furent hésitants, ses jambes ne faisaient que trembler. Il respirait fort pour tenter de garder le contrôle sur un esprit confus et se concentrer sur l’instant. Enfin, il agrippa la rampe de l’escalier.

Les mains, les mains, douleur.

Marche par marche, il parvint à se traîner à l’étage.

Pour se figer sur le palier, où une odeur nauséabonde lui sauta à la gorge.

On aurait dit de la viande carbonisée. Un mélange de putréfaction et de grillé.

Si l’Enfer avait une odeur, ce serait sans doute celle-là.

Le visage tordu en une grimace de dégoût, Mick se dirigea vers sa source : la chambre de Blake.

En poussant la porte, il ressentit comme une impression de déjà-vu.

Et non, son frère ne remonterait pas sur le ring en moins de deux.

Et non, il n’était pas en train de se reposer.

Et non, Mickaël ne s’en sortirait pas si vite, et certainement pas si facilement.

Ce qui restait de son frère reposait certes sur le lit, mais n’était plus vivant depuis longtemps.

Peut-être que leur père avait en fait un cœur et refusait de perdre son fils, ce qui avait causé une sorte de bouffée délirante chez lui ; ou bien était-il juste devenu cinglé et gardait le corps carbonisé de son aîné car il était responsable de sa mort, ou se sentait coupable, ou allez savoir ce qu’il se passe à l’intérieur d’un cerveau malade.

Une quinte de toux le prit et un haut-le-cœur fit son chemin dans sa gorge. Il se pencha, mais son estomac était vide.

Ses yeux s’accrochèrent à cette image de Blake. Il la laissa se graver dans ses prunelles au fer rouge sang.

Puis, il implosa.

Il pleura, hurla, insulta.

Le tout, silencieusement.

Son esprit tourmenté ne parvenait pas à analyser la situation, et des frissons et tremblements incontrôlables parcouraient son corps. Il mordit dans son poing pour ne pas faire de bruit.

Ses yeux grands ouverts étaient incapables de se détourner de l’horreur devenue réalité. Il ne tenait pas en place, se baissait et se relevait sans cesse. Un bruit indescriptible entrecoupé par son souffle sortait en continu de sa gorge, comme si sa respiration ne pouvait pas être silencieuse et qu’il ne respirait plus que par bruits et grognements.

Finalement, il passa trop près d’un mur et décida de taper sa tête contre. Peut-être que ça ferait taire les bruits, les voix, les images qui maintenant parlaient, criaient, moquaient.

Un coup.

Puis deux.

Ses mains s’agrippèrent à ses cheveux et les tirèrent comme par volonté propre. Ses cris n’étaient plus silencieux mais s’apparentaient à ceux d’un animal.

Un nouveau coup.

Un autre.

À présent, c’était un rire tordu qui sortait de sa gorge.

Il recula, une tache carmin sur le front qui semblait à vif et le regard désormais perdu et apeuré comme celui d’un enfant après un cauchemar.

— Maman, murmura-t-il tout en se dirigeant vers les escaliers sans un regard de plus vers le corps de celui qui avait jadis été son frère.

Il refusait de garder cette image de lui.

— Mais qu’est-ce que c’est que ce raffut ?

Réalité et délire se côtoyaient, s’entremêlaient, se confondaient.

— Tu te mates un porno SM ou quoi ?

Le père de Blake. Celui qui avait amené ce pantin désarticulé jusque dans leur maison pour bien lui montrer dans quel état il avait mis son propre fils – ou était-ce quelqu’un d’autre ?

L’homme qui cherchait à rendre Mick fou après avoir tué sa mère – ou était-ce un suicide ?

Non, il ne l’aurait pas.

Mick descendit les escaliers lentement, agrippant fermement la rampe pour bien se rappeler la douleur de ses plaies causées par cet homme qui avait détruit sa propre famille.

Non, ce n’était pas son père ; ce dernier ainsi que son frère étaient morts et sa mère tout autant, d’accident et non pas dans des circonstances ambigües.

Et l’homme en bas allait bientôt mourir, lui aussi.

Il se sentait comme un justicier.

Peut-être que la folie coulait dans leur sang.

— Bah alor–

L’homme se retourna pour lui faire face.

— Hé, c’est quoi cette tête ?

L’effroi s’empara de son visage laid, déforma ses traits décharnés.

L’esprit brumeux, Mickaël empoigna la carabine exposée bien en évidence sur le mur de l’escalier, puis fit face à l’homme qui leva aussitôt les mains.

L’objet semblait avoir la légèreté d’une plume.

— Fils… fils… écoute, on va parler, hein ? On va résoudre les choses, ensemble. Ton frère ira mieux et–

BANG.

***

Quelques heures plus tard, il quittait la ville en car, cet épisode atténué dans son esprit. Il savait qu’il devait se cacher et ne jamais regarder en arrière, se souvenait que sa famille était morte, même s’il en avait oublié les circonstances exactes et ne cherchait pas à y penser. Son but était d’être un adolescent normal ; puisque qu’est-ce qui pourrait faire de lui quelqu’un de différent ? Il n’avait rien fait de pire que fumer un joint une fois pour essayer, sécher quelques heures de cours pour traîner avec des potes, ou bien se saouler comme les autres en soirée, ou encore entrer dans une propriété privée pour prouver sa bravoure et son mépris des lois.

Même si rien de tout cela n’était vrai.

CHAPITRE 1

Mickaël

2 ANS PLUS TARD

C’était devenu une habitude. Chaque jour en se levant il contemplait son reflet dans le miroir, et chaque jour il ne se reconnaissait pas au premier coup d’œil. Il voyait toujours la même chose : un jeune homme épuisé, hanté. Et il ne comprenait pas. Il se sentait… bien. Enfin, rien de différent par rapport à d’habitude, alors c’est bien. C’est ça non, lorsqu’on vous demande si « ça va » ? C’est pour s’enquérir si c’est la routine ou bien s’il y a quelque chose de particulier, non ? Si c’est comme d’habitude, c’est que ça va, n’est-ce pas ? Pas pire, pas mieux.

Chaque jour, il voyait les traces laissées par des larmes qui avaient séché sur sa peau. Mais pourquoi ? Il ne se souvenait pas avoir fait de cauchemar. On ne se souvenait pas de ses rêves, mais on était censé se rappeler lorsqu’on en faisait un mauvais, non ? Peut-être était-il somnambule. Peut-être aussi qu’il devrait en parler à quelqu’un… Non, en fait. Il se sentait bien. 

Alors, comme à son habitude, il prit une douche pour rallumer ses yeux verts, relaxer ses sourcils froncés et apaiser la crispation de ses muscles.

Malgré la fin avril, la nuit était déjà tombée. Néanmoins, cela ne le dérangeait pas. Il avait toujours vécu la nuit d’aussi loin qu’il s’en souvenait. Travaillé la nuit. C’était un soir comme un autre. 

Dans la rue, les lampadaires blafards éclairaient son chemin. Cependant, là où il allait, il n’y avait pas de lumière. 

Son appartement se trouvait loin du QG, mais les deals ne se faisaient jamais là-bas, alors ce n’était pas grave. Seuls les plus élevés dans le gang y avaient accès de toute façon, ceux qui s’occupaient des voitures, des filles, et de la marchandise en général ; et même comme ça, c’était uniquement sur invitation du boss lui-même.

Marcus ne laissait pas de place au spontané.

Mick faisait sa petite vie, rythmée par l’intermédiaire qui lui apportait les doses de la semaine et récupérait les gains de celle passée. Cependant, il savait bien que ses statistiques de vente étaient analysées comme s’il travaillait pour une fichue banque.

Mais bon. Ce n’était pas le moment de commencer à réfléchir à tout ça.

***

Sans vraiment savoir pourquoi, il se dirigea vers l’église. C’était peut-être le mélange de crainte et de chaleur qu’inspirait le lieu. Pas vraiment chaleur mais… la sensation d’une présence…

Une fois à l’intérieur, il contourna l’autel pour rejoindre l’espace de prière derrière celui-ci et s’assit sur la gauche au fond. Une femme âgée priait à genoux sur la droite, les yeux fermés.

Mick regarda l’icône devant lui : la Dame en blanc, son regard empli de compassion rivé à ses pieds. Il avait envie de…

Il cligna des yeux, fort, puis baissa la tête et passa ses mains dans ses cheveux bruns.

Soudain, il en eut assez.

Il se mordit la lèvre, jetant un œil instinctivement vers sa droite. La femme croisa son regard et lui fit un sourire… avenant. Il se détourna rapidement.

Pourquoi le regardait-elle ?

Il resta là quelques minutes encore, alternant entre détailler la statue et ses pieds, ne pensant à rien de concret, évitant de se fixer sur une pensée et se disant qu’il restait là pour être au chaud jusqu’à l’heure à laquelle il était attendu.

Au bout d’un moment, il entendit la femme se lever et souffla, prêt à être seul. Cependant, un mouvement en périphérie de son champ de vision lui fit lever la tête. Son regard plongea dans celui lumineux de la femme qu’il pensait partie. Sans hésiter, celle-ci posa une main sur son épaule, se baissant un peu pour que leurs visages soient à la même hauteur.

– J’ai prié pour vous, chuchota-t-elle simplement, avant de s’en aller avec un sourire compatissant.

Mick était tellement paralysé par ce qu’elle avait dit qu’il ne s’offusqua même pas de son toucher. Il resta là, stupéfait et tremblant, à fixer la place vide qu’elle avait laissée.

C’était… Qu’avait-elle bien pu voir en lui ? Pouvait-on montrer de la gentillesse envers quelqu’un juste comme ça ?

Il décida de partir, lui aussi, attendant juste assez pour être sûr de ne pas croiser la femme à la sortie.

***

Troisième rue au nord de l’église. Personne n’y allait jamais. Aucune raison de s’y rendre. Des rideaux de fer tirés depuis des années, et juste assez éloignée du centre-ville pour ne pas attirer l’attention tout en étant suffisamment proche pour éviter les rondes de la police sur les pires lieux de leur territoire. Changer régulièrement d’endroit serait peut-être mieux pour brouiller les pistes, mais les efforts de communication que cela impliquerait étaient trop risqués aux yeux de Marcus.

Après toutes les années passées au sein des Rapaces, Mick en était venu à la considérer comme sa rue. Un acte pathétique de la part de quelqu’un qui ne possédait rien. Quand un endroit est à soi, on est censé s’y sentir en sécurité, non ? Peut-être cherchait-il à y ressentir ça quand il avait pensé à l’endroit de cette manière le jour où le boss lui avait communiqué son lieu de travail.

Il ricana à haute voix.

Sérieusement ? On n’est jamais en sécurité nulle part.

Le client était déjà là. C’était préférable que les choses se passent de cette façon. Ainsi, il avait l’occasion d’observer les alentours et de fuir si besoin. Ou attaquer, puisque l’homme était au bout du cul-de-sac et ne pouvait s’enfuir, à part par-dessus le grillage dans son dos que Mick connaissait bien pour l’avoir déjà escaladé.

Néanmoins, Mick n’attaquait jamais. Il détestait la violence.

C’était un nouveau, le client. Drôlement confiant pour une première fois au vu de sa posture, mais de cette arrogance qu’ont ceux qui se croient plus forts que la marée et finissent engloutis par les vagues.

Un nouveau interagissait avec le gang par le bouche-à-oreille ; c’est ainsi que le premier rendez-vous était fixé. C’était pratique pour embrouiller le client potentiel et le maintenir sur ses gardes puisqu’il ne pouvait pas savoir qui viendrait lui parler après qu’il avait formulé son intérêt à quelqu’un qui était familier du gang. Lors du premier rendez-vous, il n’y avait pas de transaction : le client fixait seulement la rencontre suivante ainsi que la marchandise souhaitée et la quantité, qui était limitée par le boss lui-même. C’étaient les plus haut placés qui s’occupaient du premier face-à-face et étaient chargés d’évaluer le client. C’étaient eux qui connaissaient le mieux le business, ayant eux-mêmes dealé pendant des années.

Même si Mick n’aimait pas les nouveaux, c’était un honneur d’être responsable d’une première transaction. Ça ne faisait pas longtemps qu’il avait gagné assez de confiance de la part de Marcus pour s’en charger. Néanmoins, le boss semblait content de son travail. Et c’était la seule chose dans la vie de Mick qui lui apportait la moindre once de fierté. La reconnaissance de Marcus. C’était peut-être un peu exagéré – le boss n’en avait sûrement rien à faire de lui plus que d’un autre, après tout – mais il voguait tellement sans but dans sa vie que la moindre validation de la part d’autrui envers lui était le bienvenu.

Reste que la tranquillité, la simplicité, la facilité routinière de son boulot au sein du gang était… apaisante. Réconfortante, d’une certaine façon. Clair et défini. Sûr. Et il n’avait absolument pas besoin de flou dans sa vie. Tout était dans la transparence.

Mick s’avança dans l’allée. Quand l’homme fit un pas dans sa direction, il s’arrêta. Le client fit de même. C’était le but : asseoir qui commande dès le début sinon vous vous faites manipuler. Le client comprit et attendit que Mick le rejoigne.

L’homme était chétif, ses cheveux blonds très courts. Il le regardait avec un rictus hautain sur ses lèvres fines, comme si ce n’était pas lui qui venait chercher la délivrance dans une ruelle minable.

Le brun lui tendit le sac en plastique transparent sans un mot. Ça faisait bien longtemps que sa main ne tremblait plus en effectuant ce geste. Qu’il avait perdu l’envie de parler, aussi. Dire quelque chose. S’expliquer. Le silence était la clé. Et puis, pourquoi se justifier ? S’il avait quelque chose à se reprocher, alors le client aussi.

— Tu crois que je vais te la prendre comme ça ? lâcha l’homme.

Un frisson lui parcourut l’échine. Troublé et le pouls altéré, Mick essaya de masquer son expression.

C’était pour cela qu’il n’aimait pas les nouveaux. Ils avaient tendance à parler. Certains dealers le faisaient aussi. Les plus confiants, sûrement. Or, depuis son premier deal, Mick avait décidé que ne rien dire l’aiderait à garder ses défenses. Ça créait une distance et, en général, c’était quelque chose que les clients comprenaient, distraits de toute façon par la perspective de planer.

Celui-là pourtant ne semblait pas s’en inquiéter.

L’homme leva le menton en un geste de défi.

— Goûte.

Non.

La pire chose qu’un dealer puisse entendre.

— J’fais pas confiance aux minets qui savent même pas c’qu’ils vendent. Qui vantent les mérites de la came sans y avoir goûté, renforça-t-il.

Jamais Mick n’avait touché à la drogue. Ce n’était pas l’envie qui lui avait manqué pourtant. Pour l’aider à oublier. Il ne savait quoi, mais oublier. Sûrement ça qui fit qu’il n’hésita pas longtemps, ne résista pas vraiment.

C’était aussi interdit de laisser tester le client. Et celui-ci le savait.

Pourtant, Marcus ne voulait pas de toxicomanes dans ses rangs. Trop de risques de problèmes. On pouvait leur faire dire et faire tout ce qu’on voulait en échange d’une dose, certes, mais les inconnues étaient nombreuses. Ils étaient bien trop incontrôlables, imprévisibles.

Mick avait senti le piège, mais la tentation était trop grande depuis trop longtemps.

Il ouvrit le paquet avec des gestes désormais empressés, puis croisa le regard du blond qui haussa simplement les sourcils. Mick porta alors un doigt à sa bouche pour l’humecter, puis le passa dans la poudre blanche avant de le ramener de nouveau entre ses lèvres. Le goût légèrement âcre passa rapidement. Ce n’était rien de dur puisque le client était nouveau, juste un médicament quelconque mais bien fort en poudre, coupé avec une chose ou une autre pour augmenter les bénéfices.

L’homme l’observa avec insistance. Avec le peu qu’il avait pris, il faudrait attendre de longues minutes pour un léger effet. Il n’était visiblement pas convaincu.

Irrité, Mick en reprit deux autres doses.

Dès que la dernière toucha sa langue, il fut pris d’un vertige. Il n’en désirait pas davantage exactement mais…

L’homme lâcha un petit rire. Le brun, nauséeux, sentit son front se plisser, ne comprenant pas. Un léger son quitta sa gorge, mais le mot qu’il voulait prononcer ne parvint pas à se former. 

Soudain, des sirènes se firent entendre.

Dans sa tête ? Non. Des vraies.

Il n’était pas en état de fuir.

Et le client ne semblait pas pressé non plus.

Était-ce dans sa tête, finalement ?

— Eh bien, en tout cas c’est de la bonne on dirait ! Dommage pour moi, ricana-t-il avec un haussement d’épaules.

Mick entendait son cœur cogner dans ses oreilles. Tout à coup, les briques du bâtiment d’en face semblaient très intéressantes.

Orange.

Rouge. Sang.

Un ring. Un entrepôt.

Il était prisonnier de son propre film qui passait en prises désorganisées sur l’écran de son esprit, vide si ce n’était pour ces images qui semblaient provenir de la mémoire d’un autre.

L’odeur de brûlé. De putréfaction.

Une explosion. Un corps déformé.

Des râles. Un fusil de chasse.

S’il vous plaît, non !

— Arrête ! exhorta-t-il à haute voix.

Une injonction simple, venue du plus profond de lui.

Respirant par halètements difficiles et bruyants, Mick cligna enfin des yeux, essayant de demeurer le plus conscient possible de chacune de ses actions.

Heureusement, le client semblait absorbé par l’arrivée des voitures de police, et les sirènes avaient dû couvrir sa voix.

Le goût âcre lui revint en bouche, le ramenant en même temps au présent.

C’était quoi ça ?

Il ne comprenait plus rien.

La police arrivait. Trois voitures. Peut-être s’attendaient-ils à plus qu’un dealer non armé et un pauvre type. 

Le souffle de Mick ne semblait pas vouloir se calmer et il vacilla sur ses pieds, se passant la langue sur ses lèvres sèches puis réprimant un haut-le-cœur en sentant de nouveau le goût de la drogue.

— Police ! Gardez vos mains là où je peux les voir ! cria le passager de la première voiture en sortant son arme.

Le client leva calmement les mains et s’écarta de Mick, comme pour laisser plus de place aux policiers pour atteindre le brun. Ce dernier ferma ses poings, sentant le sachet se froisser dans sa main.

Les hommes de la deuxième voiture se dirigèrent directement vers le client pendant que les premiers gardaient leurs distances en restant au niveau des véhicules, chacun une arme pointée sur l’un des deux.

Ils devaient avoir remarqué que Mick n’était pas en état de se défendre, car à part le policier qui le pointait de son arme, personne ne semblait s’intéresser à lui.

Un peu comme s’ils avaient un compte à régler avant.

— Christian Donna, vous êtes en état d’arrestation pour–

— Quoi ? Mais vous avez perdu la tête !

— Arrêtez de vous débattre, sinon j’ajoute rébellion aux charges qui pèsent contre vous.

— Mais je vous ai aidés ! On avait un accord ! s’écria l’homme.

— La police ne fait pas d’accords avec les petites frappes dans ton genre.

— Surtout que tu nous avais promis beaucoup plus, ajouta le second policier en jetant un regard sur Mick.

— Le chef l’avait bien dit, commenta le premier alors qu’il finissait de menotter le blond.

Mick ne comprenait pas ce qu’il se passait. Il avait d’autres choses en tête. Du noir. Du brouillard. Le silence. Il respirait désormais par à-coups. La panique s’ajoutait à la drogue et il ne discernait plus rien.

Enfin, pendant que les hommes de la seconde voiture amenaient le client vers cette dernière, ceux de la troisième s’avancèrent vers le brun, ne semblant ni inquiets ni réellement motivés.

Je… Je…

Il pouvait se défendre. Il avait la capacité de représenter une menace. Il n’était pas faible. Il pouvait riposter et ils avaient de quoi se méfier de lui, bon sang ! Il avait déjà–

— Qu’est-ce qu’on fait de lui ? demanda l’un des deux policiers à son collègue, comme si Mick ne pouvait les entendre.

— Écoute, on l’embarque et le chef en décidera.

Ils faisaient comme s’ils ne prêtaient aucune attention à lui. Mick tenta mollement de résister, de montrer qu’il était là.

— Hé, tu te calmes, le camé ?

Le premier homme le poussa à terre alors que les menottes retenaient ses poignets dans son dos. Il ne put amortir sa chute alors qu’il tombait, déséquilibré par l’étourdissement du médicament. Son épaule et sa tête heurtèrent violemment le sol.

Les mêmes images lui revinrent. L’odeur était nauséabonde et un jeune homme qui lui ressemblait se trouvait allongé près d’un canapé rapiécé en face d’un ring dans un entrepôt. S’agissait-il de lui ? Tels ces rêves où l’on se voit comme à travers une caméra ?

Puis un cri. C’était lui qui hurlait, il en était sûr, et pourtant l’homme à terre ne bougeait pas–

— Fais gaffe ! Manquerait plus qu’on doive l’amener à l’hôpital.

— Attends, attends. Il ouvre les yeux.

— Allez, on le fout dans la voiture.

— Hé, tout va bien, les gars ? demanda l’un des policiers restés plus loin.

— Oui, oui. Vous pouvez y aller, on l’a maîtrisé.

Mick avait envie de vomir. Tout était brouillé. Son esprit embrumé était comme en surdose de sensations, il avait bloqué toute nouvelle information. Alors, il entendait son cœur battre, pas rapide, mais juste fort. Ses yeux semblaient ne pas pouvoir traiter ce qu’il percevait assez rapidement, de telle sorte qu’il devait cligner des paupières pour tenter de garder une cohérence dans ce qu’il voyait. Il entendait pourtant les policiers clairement, même si par-dessus le vacarme de son pouls.

Lorsque les policiers le levèrent, il ne parvint tout d’abord pas à poser ses pieds correctement sur le sol, et seule la prise que les hommes avaient encore sur lui l’aida à retrouver un semblant d’équilibre malgré ses mains menottées.

Il ne parvint pas à voir où se trouvait le client, mais l’une des autres voitures avait disparu donc il ne devait plus être sur place. 

Heureusement, sa tête ne percuta pas la voiture quand les agents l’y placèrent.

Il avait peur de ce qu’il aurait pu voir si tel avait été le cas.

Le trajet fut bref ; les policiers gardèrent le silence tout du long mais la sirène le rendit bruyant.

Sa tête lui tournait encore et il avait l’impression que son estomac se tordait dans tous les sens. Il tenta de reposer son front contre la vitre fraîche, mais la vitesse et les virages la faisaient taper contre et il lui préféra l’appui-tête.

Une fois au poste, n’étant pas en état pour uriner dans un flacon, ils durent lui faire une prise de sang pour les drogues, même si tout le monde voyait bien quel serait le résultat. On lui prit aussi ses empreintes et des photos qui l’aveuglèrent.

Il fut ensuite poussé dans une cellule avec une dizaine d’hommes adultes pour « redescendre ». Mick trébucha sur ses pieds et tomba contre le mur du fond, son épaule meurtrie heurtant celui-ci de plein fouet. Il se déplaça jusqu’à se trouver contre un coin de la pièce et laissa sa tête retomber lentement pour la reposer contre le mur, respirant le plus calmement possible et ignorant les rires des autres hommes.

— Hé, toi. Tu veux pas que je t’enlève tes menottes moi ça me va, hein, ricana le policier qui se tenait à la porte.

Mick se contenta de le regarder à travers ses yeux mi-clos sans même lever la tête. L’homme haussa les épaules et partit.

Mick avait conscience que tous les yeux étaient braqués sur lui, mais il voulait juste clore les siens et se réveiller dans longtemps ; et c’est donc ce qu’il fit.

Il se réveilla quand une main possessive se posa sur sa joue.

— C’est dommage que tu ne restes pas avec nous, mon beau, commenta le grand-père en riant.

Mick s’empressa de dégager son visage de la prise de l’homme et celui-ci le laissa faire avec un clin d’œil.

Uniquement des clichés, mais bien sûr.

Maintenant qu’il pouvait réfléchir, il prit soin de ne pas regarder les hommes autour de lui et tenta de se rappeler précisément les évènements de plus tôt. Enfin, de la veille, s’il en croyait la lumière qui provenait maintenant des petites fenêtres à barreaux et non plus des lampes au plafond.

Il se souvint de la ruelle et du client, d’avoir été contraint de goûter la marchandise, de l’arrivée de la police et du sourire puis de l’horreur du blond quand il avait été arrêté.

Un informateur.

Mick se redressa. Il fallait qu’il le dise à Marcus, il… il était en prison. Le client. Lui.

Il ne pouvait pas aller en prison.

Non. Non !

Un policier choisit ce moment-là pour ouvrir la cellule et l’appeler. Leurs regards se croisèrent et après quelques secondes l’homme haussa les sourcils, impatient.

Le grand-père de son réveil s’en chargea en le tirant par son épaule blessée pour le mettre debout. De justesse, il parvint à retenir sa plainte.

Une fois stable sur ses pieds, l’autre le lâcha enfin et il put rejoindre l’agent par ses propres moyens. Celui-ci leva un sourcil.

— On t’a pas enlevé tes menottes ?

Devant le silence de Mick, il laissa tomber et le fit passer devant lui pour rejoindre une pièce qui ne pouvait être qu’une salle d’interrogatoire.

Un autre policier l’y attendait déjà.

***

Des jours plus tard, quand on décida enfin qu’il était apte à rencontrer un avocat et que celui-ci avait commencé à parler de sa parution future devant le juge, la seule chose qui passait en boucle dans sa tête était : Coupable. Coupable. Coupable… Et même s’il n’était pas sûr de quoi, il n’avait pas contredit l’homme lorsque celui-ci lui avait conseillé son plaidoyer.

CHAPITRE 2

Alekseï

1 AN PLUS TARD – PRÉSENT

Un peu trop de force et la balle heurte le plafond avant de retomber vers moi avec le double de la vitesse de lancement. Pourtant, je parviens sans mal à la rattraper. Je continue et recommence, lance, rattrape, relance, avec davantage de délicatesse.

Ça me ferait presque rire.

Néanmoins, c’est un acte apaisant, alors autant bien le faire. Voir la balle m’obéir, et en même temps me soumettre à elle. C’est moi qui la lance, je peux viser où je veux qu’elle atterrisse, mais ce sera toujours elle qui aura le dernier mot. Cette petite balle de tennis, devenue blanchâtre à force, est désormais mon point de repère et mon point de fuite.

Je n’ai jamais joué au tennis, pourtant. Je n’aime même pas particulièrement ça, d’ailleurs. Cette balle, je l’ai trouvée dans la rue, il y a quelques années, au bord du jardin d’une famille de ce qu’on appelle maintenant les « nouveaux riches » : heureuse, épanouie, et avec une grande maison près du centre-ville. Un peu de terrain pour dire qu’on en a, mais pas assez pour devoir passer les week-ends à l’entretenir, car les week-ends il y a les fêtes et les promenades en famille, et pas le temps de se salir les mains.

Je les connais bien, ces gens-là. Pour eux, il est aussi facile de se débarrasser d’un gosse qu’ils ont juré de protéger que de changer de canapé : il y a quelques étapes lourdes et chiantes, mais bien vite tout le monde l’oublie jusqu’à ce que ce que tout recommence.

On en profite pas mal aussi, entretemps.

Mais bon, entre ça et les psychopathes qui aiment tuer tout animal visible depuis son perron et à qui ça fait plaisir que votre père vous ait appris le tir à neuf ans avant d’aller se faire tuer en déploiement, avant que tout ne change et que vous vous retrouviez dans le système… Ouais, faut voir.

Je les enviais pourtant, ces animaux-là, leur vie simple et dénuée de fioritures, où seuls les besoins primaires comptent.

Putain d’ennui qui me fait devenir nostalgique. Et pas le genre qui vous laisse mélancolique, mais celui qui s’infiltre en vous et vous ronge jusqu’à vous faire devenir amer.

Fait est que les sentiments sont foutrement compliqués. Et en même temps, j’en ai assez de faire les choses par automatisme.

J’ai l’impression que tout ce que je ressens c’est de la colère.

Je sens mon visage se crisper. Décidément, rester enfermé dans ma chambre me fait vraiment du mal. Je me suis déjà dit qu’il faut que j’arrête de réfléchir, de me prendre la tête avec ça.

Si seulement c’était aussi simple.

Je décide de me lever.

Marcus aura sûrement de quoi m’occuper.

***

Le QG est une ancienne boîte de nuit fermée depuis des lustres, de ces boutiques qu’il y a dans toutes les villes qui ont toujours été fermées d’aussi loin qu’on se souvienne. On entre par une porte sur le côté du bâtiment, car la devanture est condamnée d’un lourd rideau de fer. À l’intérieur, des bouteilles d’alcool désormais vides adornent encore les étagères derrière le bar. C’est sombre, le mobilier démodé, mais propre.

De l’extérieur, le lieu semble abandonné. Pourtant, pour ceux qui savent où regarder, les caméras de surveillance les salueront. De la même façon, une voiture se trouve en permanence garée dans la rue, à quelques mètres près selon le jour. Pas toujours la même non plus, mais une surveillance poussée montrerait qu’elles ne varient pas tellement.

Parfois, je hoche la tête vers les conducteurs – pas qu’ils me répondent. Ma place au sein des Rapaces est jalousée et ces messieurs muscles n’apprécient pas que je sois le seul autorisé à déroger aux règles, à pouvoir venir sans convocation préalable ni même prévenir.

En revanche, les deux censés monter la garde à l’intérieur ne me posent pas de souci cette fois.

Ça ne peut vouloir dire qu’une chose : Marcus m’attend.

J’ai bien livré la voiture hier, alors ça me surprend. Cependant, je ne laisse rien transparaître et monte les escaliers sans me presser.

Ici, c’est comme ça : le repaire est toujours vide, excepté pour le boss. L’argent est livré par le gars qui amène la marchandise. Et si on est invité, ce n’est en général pas pour de bonnes nouvelles. On ne reste pas pour pisser, boire un café ou fumer. On ne rencontre personne, si on voit quelqu’un on l’ignore, et si on le revoit on ne mentionne pas l’avoir aperçu. Et en général, les membres savent qu’il ne vaut mieux pas qu’ils traînent dans le coin.

Même les situations de vie ou de mort sont limite comme excuse.

Ces règles ont sauvé les miches des Rapaces pas mal de fois. Personne n’est au courant de rien de trop important, on ne rencontre généralement pas le boss, on ne reste pas. Il n’y a rien à fouiller, personne à qui poser de questions et qui pourrait gaffer.

En ce qui me concerne, c’est différent. Marcus et moi nous connaissons depuis pas mal d’années. Nous étions dans la même famille d’accueil pendant un an environ jusqu’à mes seize ans et ses dix-sept. On ne se parlait pas beaucoup ; dans ces familles, le secret c’est de ne pas poser de questions. Ne rien savoir des autres et qu’ils ne sachent rien de toi, c’est le seul moyen de survivre.

Peut-être pour ça que la vie de gang nous convient autant.

Certaines familles dans lesquelles j’ai été – quand elles n’étaient pas violentes – se plaignaient que les enfants qu’elles accueillaient n’étaient pas assez expressifs. J’aurais bien aimé les voir à notre place. Certains craignaient tellement d’être renvoyés au foyer pour jeunes qu’ils ne parlaient même pas. Parfois, ça en devenait bizarre. Il y avait cette fille une fois qui voulait tellement bien faire pour être adoptée par la famille qu’elle les suivait tout le temps pour les aider. Mais, tellement pas habituée à parler d’elle, chaque fois qu’on lui posait une question sur elle ou son opinion sur quelque chose, elle bloquait et n’arrivait pas à répondre.

Et comme elle, il y en avait beaucoup.

À l’époque, Marc et moi avions des activités pas très au goût de la famille. Surtout quand on a un « père » capitaine de police. Alors dès le début, sans se concerter, nous avons commencé à nous couvrir. Pendant qu’il allait refaire son stock au coin de la rue, je prétendais qu’il était dans la chambre avec moi, et il faisait pareil quand j’allais chopper quelques trucs en ville, m’amuser en bagnole. Au bout d’un moment, on a commencé à troquer. Je lui passais des choses que j’avais volées et lui des joints. Puis, il a commencé naturellement à me dire ce qu’il voulait, la plupart du temps des magazines ou films pornos, vu qu’on n’avait pas d’ordinateur. Son truc à lui, c’était la drogue, et j’avais décidé que je pouvais lui faire confiance pour la qualité de l’herbe. Nous nous sommes rapprochés au cours de cette année-là, et je l’ai même accompagné à un combat clandestin une fois. C’est là que j’ai appris la raison des blessures qui marquaient parfois son corps. Puis, il a fait une connerie et les flics sont venus le chercher. Je n’ai jamais su quoi.

Quant à moi, parfois je me dis que j’aurais préféré être arrêté avec lui plutôt que de rester chez le flic.

Un an plus tard, nous nous sommes recroisés en effectuant des travaux d’intérêt général. L’ironie. Il avait changé. Il était beaucoup plus bavard et souriant. Et c’était encore pire. On pouvait voir la bête en lui qu’il dissimulait, on le peut toujours. On sait qu’elle est là. Il est encore plus dangereux.

Il ne recevait plus d’ordres. C’était devenu lui le boss.

Je l’ai rejoint. Je n’ai jamais eu peur de lui. 

— Alekseï !

La porte du bureau est ouverte. Il m’a entendu venir.

Marcus me rejoint près de cette dernière, s’arrête à quelques mètres, éternel rictus au coin des lèvres, regard perçant rivé sur moi.

— J’ai vu ce que tu nous as apporté hier. Belle caisse, complimente-t-il.

Devant mon manque de réaction, son visage s’assombrit.

Je le savais.

— Je vais être direct avec toi, Alek.

Son index frôle ma poitrine.

Je me retiens de justesse de ne pas répliquer.

La situation est en train de déraper bien trop rapidement.

— J’ai une taupe chez moi, commence-t-il d’un ton dur. Je sais que c’est toi. Tu es le seul assez proche de moi pour connaître ce que les flics avaient besoin de savoir pour monter leur coup de ce soir. Tu as de la chance que mes relations dans la police aient très vite arrangé ça. Reste que j’ai dû annuler l’échange de cette nuit avec les motards, ce qui ne leur a pas fait des masses plaisir. Mais bon, tant mieux pour toi, finalement, sinon, qui sait où tu serais à cette heure-ci ?

Sa respiration est rapide. J’assimile d’un coup d’œil sa posture, son corps tendu vers moi, les jambes écartées pour lui donner de la tenue au sol, ainsi que sa bouche déformée par le dégoût et… la déception ?

Néanmoins, une ombre danse dans ses pupilles, celle qui alerte sur quelque chose qui se joue, un jeu dont son interlocuteur ignore les règles.

Il me fout hors de moi.

Et je fais pareil, il semblerait.

— T’as rien à me dire ? éructe-t-il en faisant un pas dans ma direction pour se retrouver à quelques centimètres à peine de moi. Après ce que j’ai fait pour toi ? Après tout ce que nous avons vécu, bordel ? Tu étais comme un frère pour moi !

Je crois que c’est la première fois qu’il prononce autant de mots à la suite à mon intention. Cependant, au sein des Rapaces, nous ne sommes pas des frères. Du moins, pas entre hiérarchies. Peut-être que les membres du bas de l’échelle se considèrent comme tels, et pour certains c’est sans doute le cas à en juger par les rassemblements qui ont parfois lieu dans les bars de la ville. Pourtant, Marcus et sa paranoïa jugent tout ça d’un très mauvais œil. Reste qu’il ne le dira jamais directement à ses hommes : il sait que ces moments travaillent le sens d’appartenance et que les gens de temps en temps ont juste besoin de se détendre en compagnie d’autres personnes qui partagent leur vécu.

Et là se situe tout le paradoxe : le boss dirige ses subordonnés comme des employés dans une entreprise plutôt qu’un réseau criminel ; or, son souhait – qu’il parvient pour l’instant à exaucer – est que nous soyons partie intégrante du paysage de la ville. Ce qui est bien, c’est que du coup personne ne nous dénonce pour ne pas perdre son boulot, et en même temps, on ne nous regarde pas en coin.

Enfin « nous »…

Je me rapproche de lui, presque nez à nez. Il recule sa tête, serre les dents, mais ne se défile pas.

— Nous n’avons jamais été frères, Marcus, je réplique avec calme. Tu n’es rien pour moi. Et je sais très bien que je ne suis rien pour toi non plus. Tout ce qui t’intéresse chez moi, c’est le fait que je suis prêt à faire tout ce que tu me demandes, même si tu sais très bien que c’est juste faute de mieux à faire.

Son regard devient incendiaire, malgré ma demi-vérité.

— Tu me trouves de quoi m’occuper. C’est la seule raison pour laquelle je reste avec toi. Je ne te dois rien. Tu ne me dois rien. Tu crois sérieusement que je me serais cassé le cul à aller voir ces putains de flics alors que si tu tombes, je tombe avec toi ? Sans compter que dans la guerre que nous menons, tu as besoin de m–

— Je t’arrête tout de suite, Alekseï.

Il a repris son ton froid, comme chaque fois que quelque chose le touche. En ce point, j’ai de la chance. Pour lui comme pour beaucoup, j’ai toujours été illisible.

— Je t’interdis de me parler sur ce ton.

Marcus pose ses mains sur mon torse et me pousse avec force. Je manque de tomber et retrouve mon équilibre à la dernière seconde. Un voile assombrit mon champ de vision qui s’étrécit jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que lui qui l’occupe.

Je vais le tuer.

Mon regard est certainement plus agressif que le sien désormais. Tout mon corps bout de rage.

Il n’a pas le droit de me faire ça.

Mon cœur bat plus fort et l’adrénaline court dans mes veines, fait trembler mes mains.

Marcus fait un pas vers moi, mais s’aperçoit de mon état et se reprend.

— Pars. Je ne veux plus te voir sur mon territoire. Tu as vingt-quatre heures.

Non sans un dernier regard qui me scanne des pieds à la tête, il toque contre le mur pour appeler ses gardes.

Pourquoi n’ai-je pas éclaté ? Je l’ai déjà fait pour beaucoup moins.

Cependant, même si dans ma tête j’ai juste envie de le poursuivre et d’utiliser son propre pistolet pour creuser un trou dans sa poitrine, je tourne le dos et quitte les lieux sans me faire prier davantage.

***

Une fois dans mon appartement, j’emballe mes affaires. Pas besoin de vingt-quatre heures.

Dans le hall de l’immeuble, je remarque que ma boîte aux lettres a été forcée. En m’approchant, j’aperçois une enveloppe. À l’intérieur, le paiement pour la voiture d’hier. Je ris.

Avec, une note me demande d’y laisser mon arme. Il peut toujours rêver. Mon pistolet, je le garde.

Ma main tremble. J’écrase le papier dans mon poing.

Je ne sais pas où je vais aller. J’en ai assez de bouger tout le temps. 

***

Je parviens à faire profil bas pendant presque deux semaines dans un squat deux villes plus loin avant que Nic me retrouve.

Pas n’importe quel jour, en plus.

On dirait que l’argent que j’ai donné à ces moins que rien qui me servent de colocataires n’a pas suffi à les faire taire. En tant que fils adoptif d’un flic, je dois valoir pas mal d’argent.

Mais certainement pas parce qu’il a envie de m’avoir près de lui.

Quand je m’aperçois qu’il se trouve dans l’immeuble, c’est déjà trop tard. Je ne dors quasiment pas la nuit, donc c’est compréhensible que mes réflexes soient moins rapides. Mais en même temps, je suis à fleur de peau, alors je m’en veux de ne rien avoir vu venir. Je sais que je ne pourrai pas m’échapper, donc je me lève simplement du matelas miteux sur lequel j’étais assis et attends.

Ça doit faire même pas trois semaines depuis que j’ai vu ce cher Nico. Après tout, il m’exige des rapports hebdomadaires – juste pour me faire des reproches apparemment, puisqu’il n’y a jamais rien de nouveau et que je ne lui révèle jamais rien sur nos agissements – et ce, même si je lui ai dit des dizaines de fois que c’était trop risqué. Pourtant, chaque fois que je le vois ça me fait froid dans le dos, même après les quatre années que j’ai passées chez lui.

Rien de pire qu’un homme qui a du pouvoir du bon côté de la loi. Il n’est pas obligé d’agir dans l’ombre et ne s’en cache pas. 

— Combien de fois vais-je devoir venir te chercher ? commence-t-il. Tu as passé l’âge de ces bêtises, tu ne crois pas ?

Sa voix est emplie d’une colère froide, sa démarche lourde alors qu’il s’approche, ses épaules carrées. Il sait que je ne lui répondrai pas. Moins de mots je lui adresse, mieux je me porte. Il me regarde de longues secondes puis tourne le dos.

Il sait que je le suivrai.

Il ne dit rien dans la voiture. Cependant, une fois passée la porte de la maison, il n’hésite pas.

— Alors, Alekseï. C’est comme ça que tu me remercies ? Que tu honores sa mémoire ? À gâcher ta vie encore plus que d’habitude en te cachant dans un squat comme un minable ?

Je m’interromps alors que je me dirigeais vers le salon, désirant à tout prix éviter les souvenirs qui tentent de m’assaillir chaque fois que j’entre ici.

Sa présence dans mon dos me file des sueurs froides.

— As-tu oublié ce que nous avons fait pour toi ? exhorte-t-il en rompant la distance entre nous. Tu me le dois ! Si ce n’était pas pour moi, pour elle, tu sais très bien où tu aurais atterri. Tu aurais pourri en taule. Tu aurais fini salope en prison ! Tu sais pertinemment que le juge t’aurait mis avec les adultes, aurait voulu faire de toi un exemple puisque tu es fils de policier, siffle-t-il dans mon dos.

Tous ces mots-là, il me les a déjà répétés des centaines de fois. Même le jour de ses funérailles. Ça ne me fait plus rien. De toute façon, je sais bien que c’est la vérité. Je lui dois tout, c’est pour ça que j’ai accepté d’infiltrer le gang de Marcus pour lui. Surtout pour elle en fait. Ma mère adoptive. Sa femme. Sa femme décédée. Tuée, selon lui, par l’un des hommes de Marcus.

Nic défend que Claire a été assassinée au nom du garçon avec qui je partageais ma chambre dans cette maison même et qu’il a accepté d’accueillir sous son toit pour offrir à sa femme ce semblant de maternité qu’il n’avait jamais pu lui donner. Tuée pour l’atteindre lui. Car le soir où la police est venue chercher Marcus, c’était parce que Nic lui-même l’avait balancé.

Pourtant, je n’ai jamais pu y croire. Marcus tenait à Claire. Nic, en revanche, a pas mal d’ennemis au vu de sa profession. Ça ne me surprendrait pas qu’il ait rejeté la faute sur Marcus alors que lui-même s’en sent responsable.

Pourquoi je lui obéis alors ? Pour elle. Par sens du devoir, peut-être mal placé.

— Regarde-moi quand je te parle !

Je fais volte-face, serre les dents.

— Tu as une dernière chance de te rattraper, gronde-t-il, le regard acéré.

Nic marche jusqu’au canapé et s’y assoit, coudes sur ses cuisses. Je m’installe automatiquement dans le fauteuil en face sans rechigner, las, détaché.

— Nous avons l’un des leurs sous les barreaux. Il finit son temps à la fin du mois. Il–

Nic s’interrompt et plisse les yeux.

— Il n’a rien balancé quand on lui a proposé un marché lorsqu’il a été incarcéré il y a un an. Il a eu dix-neuf ans en novembre. On croyait que c’était un petit voyou qui allait nous dire tout ce qu’on voulait savoir mais…

Son regard lance des éclairs vers la table basse, son expression est crispée.

Intéressant.

— Marcus a envoyé un de ses avocats pour le défendre.

Je me tiens immédiatement en alerte à ces mots.

— Je suis sûr que c’est par lui qu’on l’atteindra.

Il lève ses yeux vers moi.

— Trouve-moi de quoi l’enterrer. Convaincs le gosse de témoigner. Répare ta connerie.

— Marc se doutera de quelque chose s’il nous voit arriver ensemble. Le fils d’un flic et un ancien taulard.

— Tu n’es pas mon fils.

Il m’a eu.

Je l’ai dit juste pour qu’il comprenne dans quelle merde j’allais me fourrer et il a quand même réussi à me déstabiliser.

— Et de toute façon, ce sera au gamin de le convaincre qu’il n’a rien balancé.

Il se lève, me tourne le dos pour s’en aller.

— Tu as vingt-neuf jours pour corriger ta merde et convaincre ton frère de te reprendre.

Quand il rouvre la bouche quelques secondes plus tard, je sais déjà ce qu’il va me dire.

— Je me fiche de ce que tu dois faire pour y parvenir.

Congédié.

L’humiliation que je ressens va bien au-delà de tout ce que cet homme qui se dit mon père quand ça lui convient m’a jamais fait ressentir. Me présenter devant Marcus et le supplier de me reprendre ? Jamais.

Et pourtant.

Je déteste cette partie de moi qui veut absolument lui plaire, lui obéir. Qui désire obtenir justice autant que lui. Car si ce que Nic suspecte est vrai, alors Marcus m’a trahi, moi aussi.

Reste que je n’irai pas l’implorer. Ce, même si maintenant que j’ai la tête froide je comprends qu’il m’a renvoyé surtout parce que je lui ai tenu tête. Il s’est laissé emporter. Je suis certain qu’il le sait autant que moi. Qu’il a besoin de moi. Or, je sais aussi qu’il est trop fier pour me reprendre juste comme ça. Il voudra m’humilier encore plus. Me faire sien. Que je lui vende mon âme.

Mais je ne supporterai jamais ça. Pas de sa part. Pas en plus de Nic.

Ma seule chance c’est de lui offrir quelque chose qu’il ne peut pas refuser.

Et qui mettra du pouvoir dans mes mains.

Restaurer l’équilibre. C’est ce dont j’ai besoin pour garder la tête droite.

***

Une semaine. C’est le temps qu’il m’a fallu pour traquer sa taupe. Il s’est relâché quand il a entendu que Marcus m’a renvoyé. Or, il aurait dû se douter que si le boss croyait vraiment que c’était moi qui l’avais dénoncé il ne se serait pas contenté de me demander de partir.

Quand je me présente au QG, il n’y a personne. Je fais un simple signe de la main devant l’une des caméras discrètes et attends. Je sais qu’il viendra.

J’ai bien fait attention à laisser entrevoir la chevalière autour de mon doigt.

Pas trop, pour ne pas que les images puissent un jour me trahir, mais juste assez pour piquer la curiosité du boss.

Vingt minutes plus tard, il est là. Il n’est pas seul, mais le gars derrière le volant reste dans la voiture pendant que Marcus vient vers moi.

Il dévie pour déverrouiller la porte. À l’intérieur, la lumière peine à traverser les fenêtres obstruées et leurs vitres poussiéreuses.

— Je croyais t’avoir dit de déguerpir, reproche-t-il.

Pourtant, je vois bien qu’il est fébrile. Ses doigts s’agitent dans ses poches.

— Ce n’était pas moi et tu le sais. Et puisque tes pantins ne semblent pas pouvoir se débrouiller sans moi, je me suis chargé du coupable.

Nos yeux ne se quittent pas.

Il a envie que je revienne ; je dois revenir.

Il se tend quand je retire ma main droite de ma poche. Celle où la bague en or entoure toujours mon index.

— Ça ressemble à la chevalière de Manny, commente-t-il d’un ton qui se veut détaché. Le gars fait le double de ta largeur. C’est impossible qu’elle t’aille. C’est une fausse. Et ce n’est pas lui qui a balancé.

Marcus est suspicieux. Pas étonnant. J’aurais voulu lui apporter une photo du corps, mais je déteste la technologie autant que lui. Trop de traces.

— Tu sais que ce n’est pas moi.

Marcus ne dit rien, mais je vois bien que j’ai raison : il est trop figé pour que ce ne soit pas le cas. Il avait juste besoin d’un bouc émissaire pour endosser la faute rapidement.

Ça n’aide pas que les gens ne m’apprécient pas tellement par ici.

Alors je continue.

— Il avait prévu de leur dire pour le prochain chargement depuis le port.

Je ne veux pas entrer dans les détails des affaires juste comme ça, mais le boss sait bien de quoi je parle. Sa mâchoire se crispe.

— Il avait un enregistreur numérique chez lui, même si pas de micro.

Il souhaitait sûrement contrôler ce qu’il racontait aux flics. Mais ces types, à partir du moment où ils t’attrapent, tu ne contrôles plus rien.

— J’ai tout brûlé.

Je le laisse absorber mes derniers mots. À sa réaction, front plissé et bouche entrouverte, je vois que j’ai réussi mon effet. Il se demande si je parle de l’enregistreur ou du corps. Un sourire glacé se dessine enfin sur son visage.

— Mon petit frère ne ferait jamais ça.

***

Manny ressemble encore parfaitement à l’homme qu’il était. Je n’ai pas eu besoin de beaucoup forcer pour le faire parler.

Il était membre de nos principaux rivaux, les Cerbères. Un gang plus grand que le nôtre mais moins bien organisé. Marcus croyait avoir réussi à le tourner.

Il se trouve qu’il nous a bien entubés.

Surtout que c’est moi qui me suis occupé de lui lorsqu’il nous a rejoints.

La honte et le désir de vengeance ont facilité mon passage à l’acte.

Le boss pose une main sur mon épaule et je dois contracter tous les muscles de mon corps pour ne pas le repousser. Il m’observe de longues secondes avec comme de l’admiration dans le regard, une étincelle de malice, de déviance.

Or, tout ce que je vois dans ses prunelles c’est la noirceur et la froideur des miennes. Ça me convient parfaitement. J’espère rester comme ça. Cette distance, cet engourdissement… Je ne veux pas que ça s’arrête.

Alors que le traître et sa maison brûlent, c’est officiel, nous venons de littéralement jeter de l’huile sur le feu de cette guerre.

Nous regagnons la voiture de laquelle le boss a viré le conducteur il y a une heure au QG.

Je sais que je suis réintégré.

Marcus a l’air un peu trop content. Je sais que ce que j’ai fait est à double tranchant. Je n’avais jamais tué jusque-là. Et ça a été étonnamment facile.

Presque trop.

Vous êtes là ; il est là. Point.

J’ai été dans un nombre incalculable de bagarres et ça a été aussi facile pour moi d’en finir avec lui. Un coup. L’arme à feu aide bien. Impersonnel.

On s’en fait tout un drame alors que presser la gâchette c’est comme appuyer sur le bouton d’une télécommande pour changer de chaîne. Une simple pression du doigt suffit.

La balle fait le boulot pour vous. 

Marcus ne me croyait pas capable d’aller jusque-là. Il pense que je l’ai fait pour lui. Je sens qu’il veut en tirer quelque chose. Néanmoins, dans mon état d’esprit actuel, je m’en fiche éperdument.

Arrivés au QG, le boss ne coupe pas immédiatement le moteur, mais se tourne vers moi, pose de nouveau une main lourde sur mon épaule tout en me fixant, coin des lèvres levé, regard brillant.

Et m’achève.

— Joyeux anniversaire, petit frère. J’ai hâte de passer l’éternité avec toi.

***

Deux semaines plus tard, je sais qu’il faut que je me décide à parler à Marcus du gosse, car le mieux serait que j’aille le chercher à sa sortie. Ça me laisserait du temps seul à seul avec lui, loin de l’attention du gang. 

Depuis ma réintégration, je passe mon temps collé à lui. Et pas parce que je le veux.

J’ai entendu les rumeurs, et je sais qu’il en est à l’origine. Tous ont peur de moi. Avant, j’étais le bras droit ; maintenant, je suis son poing. Il m’a même ordonné de garder la bague, que je n’ai donc toujours pas retirée.

Pour rappeler le danger qu’il représente.

« Je suis sympa, mais si je lui demande il fera le méchant pour moi. » Il n’y a pas mieux comme moyen de dissuasion selon Marcus.

Finalement, je n’ai pas besoin de lui demander.

En soirée, une fois seuls au QG, dans le bureau en vitres sans tain de la mezzanine, le boss me l’offre sur un plateau.

— Un gars sort dans quelques jours, commence-t-il alors que nous passons le seuil.

Pas besoin de préciser d’où.

Je reste près de la porte alors qu’il s’installe sur un vieux fauteuil marron. Le lieu est pratiquement vide. Il se sent peut-être plus en confiance, mais il ne faut pas croire qu’il va commencer à stocker des papiers ici.

De toute façon, la parole prévaut toujours dans notre milieu.

— J’ai besoin que tu t’en occupes. Assure-toi qu’il n’a rien balancé.

Son ton est sombre, sa posture rigide. Il est plus que sérieux. Quelque chose à propos du gamin l’angoisse, c’est certain. Il sait se contrôler mais je le connais trop bien pour ne pas voir qu’il retient ses doigts crispés de pianoter, de la même façon que son regard ne croise le mien que par intervalles pour appuyer ses ordres.

Je hoche simplement la tête. Je sais déjà que le gamin n’a rien dit, alors j’ai un coup d’avance.

Plus qu’à convaincre Marcus de ça.

— Je t’ai laissé une chance, Alek, la dernière. Ne déconne pas.

Sa voix gronde, son ton est solennel, alors même que ses doigts se crispent par intermittence sur le rebord du bureau.

Quelque chose est différent.

Je comprends que je marche sur une ligne dangereuse, élément d’une équation aux nombreuses inconnues.

Si je merde, je perdrai toute possibilité de trouver des preuves contre Marcus.

Et en même temps, la dernière pensée qui me traverse l’esprit quand je passe la porte, c’est cette interrogation sur la raison de sa demande, et le ton sur lequel elle a été énoncée.

Tout ça pour un gamin.

Qu’a-t-il de si spécial ?