Avant que le chaos commence
La naïveté est peut-être ce qu’il y a de plus autodestructeur au monde. Juste après vient l’amour.
— Tu pensais vraiment que les méchants étaient capables de ça ? lâche Cassian, le visage tordu par la douleur. L’épée de Josia est toujours plantée dans son ventre et le cloue au sol. Des taches rouges s’étendent sur sa chemise. Sa peau est blanche comme la craie. Il est sans défense. Pour la première fois depuis longtemps, Evanora pourrait réellement avoir le dessus sur le méchant.
Dans un monde où le bien et le mal ne peuvent jamais s’unir, aimer un méchant paraît impossible. Les sentiments qu’Evanora avait éprouvés pour Cassian n’avaient été que les effets de sa magie. Il l’avait ensorcelée ! Il lui avait fait croire qu’il l’aimait vraiment, alors qu’il ne convoitait que sa magie.
Cette cruelle révélation lui brûle les yeux tandis que les larmes y montent. Le château maudit fait claquer ses portes et ses fenêtres. On dirait presque un avertissement : dépêche-toi. Sans perdre une seconde de plus, elle se précipite dans le couloir clair du château, là où il devrait encore se trouver. Josia.
Pour moi, il n’y a jamais eu que toi.
C’est ce qu’il avait dit avant de transpercer Cassian de son épée. Puis il était parti en courant pour se battre aux côtés de quelques-uns de ses guerriers. Ce qu’elle découvre dans le couloir lui coupe le souffle. Josia est à terre. Au-dessus de lui, un guerrier lève son épée. Le beau visage de son meilleur ami se crispe. Son armure scintille une dernière fois.
— Non ! s’écrie-t-elle.
Pas lui.
Pas son ami le plus sincère.
L’homme qui avait toujours été à ses côtés et l’avait aimée comme personne d’autre.
Quelqu’un l’empoigne alors brutalement par-derrière.
— Pas si vite, princesse, lui chuchote Cassian à l’oreille.
Elle se fige. Comment est-ce possible ?
Je gémis.
— Mon Dieu, si ce type ne finit pas par se faire tuer, je vais piquer une crise.
Il ne m’arrive pas souvent qu’un livre me captive au point de lire au-delà de deux heures du matin. Bon, d’accord, c’est faux. Ça m’arrive souvent. Pourtant, rares sont les romans qui m’ont autant touchée que celui-ci. Le courage de Josia, l’amour sincère qu’il porte à sa meilleure amie Evanora doivent bien être récompensés, sinon, je vais devenir folle.
— Un peu plus de lumière, s’il te plaît, dis-je à Terrie, au-dessus de mon lit.
La lumière de la lampe de lecture gagne en intensité et m’aide à mieux voir. Mes paupières commencent lentement à s’alourdir, ce que mon cerveau refuse catégoriquement.
L’histoire touche à sa fin. Je ne peux pas dormir maintenant.
Tu sais que tu travailles demain matin ?
Être adulte, c’est tout un dilemme. Mais plus on avance en âge, plus les décisions difficiles se multiplient. Et celle-ci ne rendra certainement pas service à mon moi de demain.
Mais… qui a vraiment besoin de dormir ?
Je continue de tourner les pages, mes yeux filant sur les lignes. Quand Josia sauve enfin Evanora, je commence presque à baver. Mais ils sont aussitôt séparés de nouveau, ce qui m’arrache un cri.
Désolée, les voisins. Mais là, c’est une urgence.
Cassian devient de plus en plus insupportable au fil des pages, confirmant une fois de plus ce que je répète sans cesse : à un moment donné, ces fichus méchants devraient disparaître de l’histoire, parce qu’ils menacent mon beau happy end.
À chaque mot, le dénouement tant espéré se rapproche et mon cœur bat la chamade, avec la peur au ventre de ne pas obtenir ce que je veux. Cassian, cet odieux menteur, vient bien sûr en rajouter avec sa petite phrase sarcastique.
Les méchants obtiennent toujours ce qu’ils veulent.
Eh bien, demande-toi un peu pourquoi toi, tu n’obtiens pas ce que tu veux, espèce de merde sans cœur.
Bon, là, ça devient personnel. Mais n’est-ce pas justement ça qui fait un bon livre ?
1. Celui où je bave devant des bookboyfriends
Je suis peut-être un peu tête en l’air, mais je ne suis pas née de la dernière pluie.
Je lance aux deux garçons devant moi un regard que j’espère sévère, même si, la plupart du temps, j’ai plutôt l’air de dire : Ce n’est pas grave, je veux rester votre prof préférée. Mais ils ont beau en rêver, aujourd’hui, je ne les laisserai pas me marcher sur les pieds.
Lucas soutient mon regard avec assurance, sans même ciller.
— Je ne mens pas. Je suis Grayson. Et lui, c’est Lucas.
Il désigne son frère jumeau.
Ils pensent vraiment que je vais tomber dans le panneau avec leur coup du « On échange nos fringues à la récré » ? Ils se ressemblent peut-être comme deux gouttes d’eau, mais côté caractère, ils pourraient difficilement être plus différents. Je me penche donc au-dessus du bureau de Grayson et l’observe d’un air interrogateur. Nerveux, il joue avec ses boucles dorées.
Surtout, ne croise pas mon regard, hein ?
— Alors, c’est toi, Lucas ?
Il ne me regarde pas.
— Mmh.
Je secoue la tête.
— Non, non. Ça ne suffit pas. Tu dois le dire à voix haute. Et vous savez que je peux flairer les mensonges. Je suis une sorcière.
— C’est même pas vrai. Les sorcières ne savent pas faire ça, intervient Lara depuis l’une des rangées du fond.
Je l’ignore et continue d’observer Grayson, qui cligne maintenant des yeux avec application. Il me fait de la peine. Je suis sur le point de laisser tomber quand il soupire.
— Lucas m’a forcé.
Son frère lui lance un regard indigné et je dois me retenir de pouffer de rire. Vive mon autorité de prof, j’imagine.
— Sale balance, marmonne Lucas.
Je plisse les yeux en le regardant.
— Ce qui est idiot, c’est de me mentir. Et sérieusement : pourquoi ? On n’a même pas de contrôle aujourd’hui.
Lucas croise les bras, l’air accablé, et garde le silence un moment. Je commence à croire qu’il a fait ça pour le principe, lorsqu’il finit par soupirer.
— Je voulais aller aux toilettes.
— Hein ?
Bravo, Rosella. Super vocabulaire pour une prof.
— Je suis déjà allé trois fois pendant le dernier cours d’histoire de la sorcellerie. Je me suis dit que si je me faisais passer pour Grayson, ça ne se verrait pas.
— Qu’est-ce qui ne se verrait pas ?
Là, je suis vraiment perdue.
Ses lèvres se pincent.
— Je déteste l’histoire de la sorcellerie. C’est tellement ennuyeux.
Entendre son propre cours être critiqué fait à peu près aussi mal que de se cogner le petit orteil ou de marcher sur une brique de Lego. J’ai bien envie de lui répondre que ses interminables monologues sur les dinosaures ne me passionnent pas non plus, mais ce n’est pas vraiment le genre de chose qu’une prof est censée dire. Je me ressaisis et lui demande gentiment :
— Et pourquoi ?
Il hausse les épaules.
— Tout ça c’était il y a une éternité et ça n’intéresse personne. Sans compter que moi, je ne suis même pas sorcier.
— Bien sûr que si. Tu es demi-sorcier.
Sa maman est sorcière, son papa est humain.
Lucas renifle, l’air partagé.
— Je ne suis quand même pas comme les autres. Ce n’est pas… Oh, laissez tomber. C’est quand même ennuyeux.
Une enseignante peu professionnelle, qui n’aurait choisi ce métier que pour le salaire, prendrait sans doute cette remarque comme une attaque contre son cours. Moi, je comprends qu’il y a autre chose derrière, que cela tient plutôt à lui, à sa famille et à tout le reste. Il est demi-sorcier. Il n’est pas le seul en ville, et pourtant beaucoup d’entre eux ont le sentiment de n’être vraiment à leur place nulle part. Ni parmi les sorcières, ni parmi les humains.
Je m’éloigne de son bureau et me dirige vers le tableau. Je m’accorde trois secondes de réflexion. Est-ce vraiment raisonnable de jeter aux oubliettes le magnifique cours que j’ai préparé ? Les fiches d’exercices et les sujets prévus pour aujourd’hui ? Tout est déjà parfaitement rangé sur mon bureau. Et pourtant… Je jette un autre coup d’œil par-dessus mon épaule à Lucas, qui grince des dents.
Oui. Au diable le programme.
Je m’assois sur le bureau du professeur et croise les jambes en tailleur. Devant moi, quinze enfants à leurs tables, tous en train de papoter. Je me racle la gorge. Mais presque personne ne me remarque. Bon. Il va falloir tenter autre chose. À leur âge, qu’est-ce qui m’aurait donné envie d’écouter ? Un manque de professionnalisme.
Je tends les mains et envoie une puissante rafale d’air dans la classe. Quelques feuilles s’envolent et deux chaises basculent légèrement en arrière. Aussitôt, plusieurs paires d’yeux se tournent vers moi.
Évidemment. Maintenant, ça les intéresse.
Avant que leur attention ne retombe, je saisis ma chance et leur adresse un sourire encourageant.
— Et si, aujourd’hui, on parlait d’une histoire un peu plus récente ?
— De quand ? 1800 ?
Je lance à Katie un regard sans équivoque. Merci bien. Je n’y peux rien que j’aie étudié l’histoire de la sorcellerie et que les événements historiques les plus importants ne se soient pas produits la semaine dernière.
— Je vais vous raconter l’histoire d’une demi-sorcière qui a sauvé Noël.
Leurs regards enthousiastes me confirment que j’ai vu juste et pris la bonne décision. Oui. Ça va être génial.
Le soir, quand nous nous retrouvons pour le club de lecture, Malina éclate de rire à côté de moi sur le canapé.
— Tu leur as raconté cette histoire ? J’ai juste jeté un sort à l’épouvantail pour jouer au Père Noël.
Ma demi-sœur n’arrive plus à s’arrêter de rire.
Je porte une main à mon front.
— Tu es la seule demi-sorcière qui me soit venue à l’esprit.
Elle s’esclaffe.
— Et pourquoi pas une héroïne historique ? Kaya Roberts ? Melissa Lovebutter ?
Je souffle. Oui. Maintenant, j’ai eu d’autres idées. N’importe quelle histoire aurait sans doute été meilleure que celle-là, mais les enfants l’ont adorée et, au fond, c’est peut-être le principal. Après tout, mon travail d’enseignante ne consiste pas seulement à leur bourrer le crâne d’un maximum d’informations, mais aussi à leur inculquer le goût d’apprendre. Du coup, en plus de ma mission éducative, j'ai aussi une sorte de mission de divertissement. Enfin, c’est ce qui est écrit sur un aimant sur mon frigo.
— Mais c’est quand même impressionnant que tu les aies démasqués tout de suite. À l’époque, personne ne nous attrapait quand on faisait notre numéro façon À nous quatre, dit Sam en se penchant vers le paquet de chips posé sur la table. Je me souviens de leurs astuces pour échanger leurs places et de toutes les fois où elles m’ont bernée quand nous étions gamines.
Sa sœur jumelle Flora s’installe confortablement dans le fauteuil et acquiesce.
— On serait encore invincibles si tu ne t’étais pas rasé ton putain de crâne.
Sam lui lance un regard agacé en croquant une chips.
— Ne plus être confondue avec toi a aussi ses avantages.
— Comme quoi ?
Le paquet de chips bruisse.
— Tu te souviens quand Jeff Winchester a voulu m’embrasser en cinquième parce qu’il croyait que j’étais toi ?
Nous éclatons toutes de rire et nous replongeons un instant dans nos souvenirs.
Malina finit par reprendre la parole.
— Bon, les filles. On se concentre. On n’est pas là pour s’amuser.
— Pour quoi alors ? demande Sam, la bouche pleine.
Je désigne l’énorme livre posé sur mes genoux. Il est si lourd qu’il pourrait carrément servir d’arme du crime. Nous avons toutes notre propre exemplaire de cet épais roman de fantasy.
— Pour les livres, quoi d’autre ?
— Et lire, c’est pas amusant ? soupire Sam.
Malina secoue la tête.
— C’est une discipline olympique qui n’a tout simplement pas encore été reconnue.
Je soupire à mon tour.
— Quand ça deviendra enfin un métier, préviens-moi. Je choisirai toujours ça plutôt que des enfants qui râlent.
Mais tu adores être prof.
C’est ce que me rappelle la petite voix dans ma tête. Oui, c’est possible. J’aime bien ça. J’aime enseigner des sujets qui m’ont toujours passionnée. Mais je ne me retrouve pas pour autant allongée sur mon lit, à glousser les joues rouges, en rêvant de pouvoir lire encore deux cents pages. L’un, c’est mon travail. L’autre me comble.
— À chaque fois, on perd le fil. Pourquoi ça arrive toujours quand on se retrouve chez Rosella ? demande Flora.
— Parce que son salon est tellement kitsch et mignon qu’il donne envie de papoter, répond Malina en désignant la lampe fleurie à côté d’elle.
— Et parce qu’elle a toujours des snacks, dit Sam en faisant bruire le paquet de chips.
Je lève les yeux au ciel, amusée. Certaines de nos soirées au club de lecture se passent comme ça. On est tellement occupées à raconter n’importe quoi qu’on finit par perdre de vue l’essentiel : les livres. Ou, dans ce cas précis, notre nouveau roman, dont nous étions censées avoir lu la moitié pour aujourd’hui. Spoiler : je l’ai fini hier soir. Ou plutôt : c’est lui qui m’a fini. Même le manque de sommeil en valait la peine.
— Passons plutôt à Enchanted Hearts, dis-je doucement mais fermement.
Je soulève le livre à la magnifique couverture brune. Sous mes doigts, elle est douce comme du coton, tout en scintillant comme si elle était couverte de paillettes. Les autres prennent leur exemplaire et Sam essuie ses doigts gras de chips sur son pantalon.
— Dégueu, souffle Flora.
Sam l’ignore et ouvre son livre, où je remarque de nombreuses annotations colorées.
— Je n’aimais pas beaucoup Evanora au début. Sa naïveté m’énervait. Comment elle a pu se laisser aveugler par Cassian pour une seule seconde ?
— Il contrôlait ses sentiments. Elle n’y pouvait rien, répond Flora.
— J’aurais voulu sortir Cassian du roman et lui coller mon poing dans la figure de toutes mes forces.
Malina agite les bras dans tous les sens.
Je ris, parce que je comprends parfaitement sa colère, mais quelque chose m’intrigue. Comment est-ce qu’elle sait déjà ça ? On n’apprend que Cassian contrôlait les sentiments d’Evanora qu’à la page 350. Je me penche légèrement en avant, amusée.
— Attendez… Vous l’avez toutes terminé, vous aussi ?
Elles hochent la tête à l’unisson, et nous éclatons de rire. Voilà mes copines. Aussi accros aux livres que moi. Évidemment, aucune de nous n’a réussi à attendre une semaine avant de lire la suite.
— Bon, alors je propose qu’on fasse l’évaluation dès aujourd’hui ?
Flora sort un carnet noir de son sac à main. C’est elle qui prend les notes, parce qu’elle a la plus belle écriture de nous toutes — et parce qu’elle ne supporte pas que quelqu’un écrive trop lentement. Je lui avais proposé d’utiliser un stylo magique, mais elle trouvait ça ridicule. Certaines choses doivent se faire à l’ancienne, selon elle. Et apparemment, les taches d’encre étalées en font partie.
— Allez, lancez-vous. J’ai déjà préparé notre système de notation.
Je reconnais nos différentes catégories sur le papier blanc. Une petite case est prévue pour chaque chapitre. Flora a également laissé assez de place pour Suspense, Protagonistes, Antagonistes et Personnages Secondaires.
Malina y jette un coup d’œil.
— Pour ce livre, on aura probablement besoin de plus d’une séance.
Je hoche la tête.
— Moi perso, quand je pense à Josia, il m’en faudra au moins cinq.
Les autres rient et je repense au protagoniste du roman. Ce héros au cœur d’or qui tire Evanora d’un mauvais pas plus d’une fois. Au début, elle ne voit en lui que son meilleur ami, avant de comprendre tout ce qu’il est prêt à sacrifier pour elle. Je repense à ses déclarations les plus romantiques.
— « Je préférerais mourir plutôt que de te voir souffrir de nouveau », récité-je, rêveuse.
J’ai lu beaucoup de livres et je suis déjà tombée amoureuse de plus d’un héros de roman. Mais aucun n’était comme lui. Dévoué, sincère, intelligent et drôle. Peut-être l’homme parfait.
— Commençons par le prologue. Rosella commence à baver.
Sam ouvre le livre à la page en question.
Je grimace, amusée. Ce que je ne donnerais pas pour un homme comme Josia. Tout le contraire des connards qui vivent ici à Crumblewood.
— J’ai trouvé le prologue horrible. L’enfance d’Evanora m’a fait pleurer en deux pages, dit Malina.
Et c’est ainsi que nous passons les deux heures suivantes : à discuter. Nous parlons de la courageuse Evanora, de l’odieux Cassian et de l’héroïque Josia. Où est-ce que les héroïnes de fantasy trouvent toujours des types comme lui ? J’aimerais bien y faire un tour, moi aussi. Un homme honnête, drôle et d’une loyauté à toute épreuve. Celui-là, je le prendrais volontiers. Mais après tout ce qui m’est arrivé ces dernières années, je sais que ce genre de type n’existe que dans les livres. Trop fictif pour qu’on puisse sortir avec lui dans la vraie vie. Malheureusement.
2. Celui où je deviens folle
Je suis peut-être un peu cinglée, mais je le relis quand même. Oui. Il est quatre heures du matin. Je suis blottie sous ma couette violette et je feuillette Enchanted Hearts comme si je ne venais pas tout juste de le terminer. Mes paupières commencent à s’alourdir. Pourtant, je lutte pour garder les yeux ouverts. C’est alors que Terrie, ma lampe de lecture, réagit et que la lumière au-dessus de moi devient plus vive.
— Merci, tu es fantastique.
Pendant un instant, la lumière se teinte de rose. Terrie est vraiment facilement gêné. Un point que nous avons clairement en commun.
Mon cœur bat pour toi. Chaque seconde, chaque minute et chaque heure de ma vie.
Même à la deuxième lecture, j’en ai le souffle coupé. On peut bien dire que je suis folle, mais personne ne resterait de marbre devant un Josia héroïque, blessé au combat, qui prononce des mots pareils. Jamais de la vie. Je l’imagine, ses cheveux blond foncé retombant sur son front, le regard plein de désir, et je meurs.
— Non. Sérieusement. Comment je suis censée supporter ça ? Impossible.
Je t’ai toujours aimée. Et je pensais qu’il était trop tard.
Terrie fait virer sa lumière à un bleu triste.
— Très bon choix, je le félicite.
Je repousse derrière mon oreille une mèche qui s’est échappée sur mon visage. C’est déjà un miracle que mon chignon de ce matin ait tenu aussi longtemps. Je tourne une nouvelle page lorsque je remarque soudain quelque chose de sombre dans la marge. De l’encre. Quoi ? Je m’arrête net. C’est impossible qu’il y ait quelque chose d’écrit ici. Après tout, j’ai acheté le livre neuf et je n’aurais jamais écrit dedans. Perplexe, je cligne des yeux et tente de déchiffrer les mots. L’écriture est brouillonne et certaines taches d’encre sont si épaisses que je me demande comment elles n’ont pas traversé la page.
Tu es peut-être la plus belle lectrice que j’aie jamais eue.
C’est quoi ce bordel ?
Sous le choc, le livre me tombe des mains. La lumière s’éteint, comme si Terrie avait sursauté lui aussi.
C’était quoi, ça ?
Parce qu’une partie de moi est complètement dingue, je dois vérifier que je n’ai pas mal lu.
— Rallume-toi, froussard.
Une lumière blanche réapparaît, mais faiblement, comme si Terrie lui-même ne faisait pas confiance à toute cette histoire. Moi non plus, mon pote. Le livre repose ouvert, les pages contre ma couette. En temps normal, je n’aurais jamais accepté de lui faire subir une position aussi acrobatique, pauvre dos du livre. Mais il faut dire qu’on ne me fait pas souvent sursauter pendant que je lis. Très, très rarement. Les mains tremblantes, je récupère le livre et j’ai envie de me coller une gifle.
Tu es une sorcière adulte et plus ou moins puissante. N’aie pas peur de quelques mots.
À qui est-ce que j’essaie de faire croire ça ? J’ai eu tellement peur que je suis déjà contente de ne pas m’être fait dessus.
Super. C'est exactement comme ça qu'une sorcière puissante devrait parler.
Je maudis la voix dans ma tête et ouvre le livre. Mon regard se pose sur les mots écrits et je me fige en constatant qu’ils ont changé.
Tu n’as pas besoin d’avoir peur.
— Très convaincant, livre d’horreur.
L’écriture s’estompe sous mes yeux et je retiens mon souffle. Lorsque de nouveaux mots apparaissent, je reste encore plus perplexe.
Je t’aime bien.
— Tu…
Je pousse un cri aigu. Le livre me comprend ? Il m’entend ? Il est vivant ?
Aïe.
Quoi ? Puis je repense au cri pas vraiment discret qui m’a échappé il y a quelques secondes. Ce qui n’a rien d’étonnant quand un livre se met à m’envoyer des messages.
— Désolée, je suppose.
Je ramène mes genoux contre moi. J’ai envie de me recroqueviller comme un petit paquet. Qu’est-ce qui se passe ?
Puis je secoue la tête. Non.
Sérieusement. Qu’est-ce. Qui. Se. Passe. Ici ?
— Qu’est-ce qui se passe ? Qui ou quoi est en train de me parler ?
L’encre s’estompe et un nouveau mot apparaît sur les pages claires.
Josia.
Je suis bouche bée. C’est impossible. Inconcevable. Impensable. Inimaginable. C’est un tour, une farce d’une autre sorcière. Quelqu’un se moque de moi. Ça ne peut être que ça. Ce qui serait quand même un peu étrange, puisque je n’ai jamais entendu parler d’un sortilège aussi bizarre. Et puis, personne à part le club de lecture ne connaît mon amour pour ce roman. Un club de lecture qui, en dehors de moi, ne compte que deux humains dépourvus de magie et une demi-sorcière. Et cette dernière n’a pas non plus assez de magie pour accomplir ça. Difficile de faire plus improbable.
Si ce n’est pas un tour, alors qu’est-ce que c’est ? Un rêve ?
Par pur réflexe, je me donne une gifle. Un claquement sec résonne dans ma chambre. Ma joue me brûle légèrement et les pages sous moi frémissent comme si une rafale de vent venait de les secouer.
Je suis Josia.
— C’est impossible. Tu ne peux pas être lui.
De nouveaux mots apparaissent, me rendant encore plus folle.
Alors pourquoi est-ce que je sais que j’ai peur des licornes ?
Son plus grand secret.
Une main se plaque sur ma bouche. J’ignore si c’est la droite ou la gauche. Tout comme je suis incapable de dire si la Terre vient d’être envahie par des extraterrestres ou si ma vie est devenue une émission télé. Tout, absolument tout, me semblerait plus réaliste à cet instant que ce qui est en train de m’arriver.
— Oh merde. Tu… Comment est-ce possible ?
On dirait que tes vœux se réalisent.
Quoi ? Je ne comprends pas ce qu’il veut dire quand soudain ça me frappe comme un éclair. J’ai souhaité avoir un Josia rien qu’à moi. Je le voulais. Mais qu’est-ce que… C’est pour ça qu’il peut me parler ? Les vœux ne deviennent quand même pas magiques simplement parce qu’on y croit très fort. Enfin, c’est ce que je pensais…
— Je ne comprends pas.
Je peux devenir réel pour toi. Pour rencontrer la magnifique femme qui m’a coupé le souffle quand je l’ai vue penchée au-dessus des pages.
Il y a certaines choses dans la vie que je considère comme impossibles. Gagner 1 000 livres sterling, par exemple. Croiser un chien qui parle. Ou me réveiller soudain avec des ailes. Mais je viens peut-être de découvrir la numéro un de toutes les choses impossibles : voir son propre bookboyfriend se mettre à vous parler et vous annoncer qu’on peut le rendre réel.
— Tu n’es pas… réel. Tu n’es qu’un personnage qui…
Tu ne voulais pas un homme comme moi ?
Comment ça ? Comment ça ! Pas exactement le type du livre. La voix dans ma tête se fait plus forte.
Bien sûr que si, c’est exactement lui que tu voulais. Tu ne pensais simplement pas que c’était possible.
— Je…
Bon, et maintenant ? Poser des questions pour détourner l’attention du fait que je n’ai aucune réponse.
— Et comment c’est censé fonctionner, au juste ? Tu n’es que des mots sur du papier.
Pas pour toi. Je l’ai senti dès que tu as touché le livre. Tu es celle à qui j’appartiens. Celle qui va me libérer et me rendre réel, pour que nous puissions enfin vraiment faire connaissance.
Moi ? Je suis celle à qui il appartient ? Impossible de rêver un truc pareil. C’est bien trop absurde. La lumière de Terrie vire au rose et je comprends.
— Oui, je sais, murmuré-je à Terrie.
C’est parfait. Tellement parfait que je suis obligée de croire qu’il y a une erreur quelque part. Après tout, la vie ne m’a encore jamais réservé autant de bonheur. Puis une pensée me vient. Ha ! J’ai trouvé le piège !
— Et Evanora ? Tu l’aimes !
Ma voix monte, comme toujours quand je proteste. Il lui faut un moment pour répondre et je crois déjà l’avoir enfin coincé (si tant est que ce soit vraiment ce que je veux). Puis de nouveaux mots apparaissent.
L’histoire ne s’arrête pas là où elle se termine pour le lecteur. Evanora m’a trompé et m’a menti. Et chaque fois que quelqu’un reprend le livre depuis le début, je dois rejouer ce rôle. Même si je sais que notre grande histoire d’amour n’aura jamais de happy end.
Je déglutis. Je ne le savais pas. Bien sûr, j’ai toujours pensé que les livres comme Enchanted Hearts, ceux écrits par des sorcières, étaient plus magiques que les histoires ordinaires. Plus palpitants, peut-être ? Tout simplement imprégnés de magie. Par exemple, dans les livres écrits par des sorcières, les dialogues s’adaptent chaque décennie au langage courant. C’est pour ça que je comprends même les vieux bouquins qui semblent dater du Moyen Âge.
Ils ont toujours été différents, certes, mais pas vivants à ce point. Ça en devient presque effrayant. Combien de livres écrits par des sorcières ai-je déjà lus ? Est-ce que tous leurs personnages m’ont remarquée ? C’est impossible, non ? Une magie pareille, un sortilège aussi puissant demanderait une quantité d’énergie impossible à fournir. Ça tuerait sûrement la sorcière qui tenterait de le lancer. Alors qui pourrait réussir un sort pareil ? Mes mains tremblent.
— Je ne sais pas quoi dire ni quoi faire. C’est… déroutant.
Tu veux toujours apprendre à me connaître ? Moi, vraiment.
Je me mords la lèvre inférieure. Et avant même que je puisse me retenir, le mot m’échappe.
— Oui.
Alors, tu es vraiment encore perdue ?
La lumière devient encore plus rose et je dois me retenir d’arracher Terrie du mur pour l’envoyer valser à travers ma chambre. Au moins, comme ça, il camoufle mes joues, qui prennent probablement exactement la même couleur. C’est en tout cas l’impression que j’ai.
— Je crois que j’ai besoin de dormir un peu. On peut en reparler demain ? Il me faut juste un moment…
Prends tout le temps qu’il te faut, Rosella. Je t’attendrai. Pour toujours.
QUOI ? C’est tellement dingue que je referme brusquement le livre. Puis je le pose par terre. Juste histoire de mettre un peu de distance entre moi et toutes ces possibilités complètement folles.
— C’était Josia. Et il veut venir dans mon monde, murmuré-je pour moi-même.
Terrie passe au vert, comme si j’avais donné la bonne réponse, et je pousse un long soupir.
Tu ne m’aides vraiment pas, espèce de bout de plastique magique.