Lire un extrait La sorcière de Suffolk

Prologue

Fressingfield, novembre 1884

Il se réveilla sur un gémissement à peine audible par‑dessus le chant de l’aube, puis l’enfant se mit à hurler, et Jonathan fut arraché à la conscience, loin de la sécurité du sommeil. Les rayons aqueux du soleil matinal naissant répandaient une lumière avare dans le minuscule cagibi qu’il louait à sa sœur.

Il souleva la couverture élimée de sa poitrine, essuya les gouttes de sueur sur son front et inspecta la pièce anormalement chaude pour la saison. Encore des terreurs nocturnes, supposa‑t‑il, même s’il ne s’en souvenait pas avec certitude. Sa mémoire avait quasiment disparu depuis qu’il avait trouvé le premier corbeau, remplacée par une angoisse implacable qui étouffait ses souvenirs.

L’escalier grinça. Harriet emmenait l’un de ses petits‑enfants en bas. Jonathan n’essaya pas de se rendormir ; la pièce était trop sinistre, l’éclairage trop ombreux. L’obscurité en baignait les coins, et il ne pouvait qu’imaginer ce qui se tapissait en dessous. Mieux valait descendre, avoir de la compagnie. Comment des enfants pouvaient‑ils dormir profondément dans cette maison, dans ce village maudit, près de la sorcière ?

Jonathan laça ses bottes à clous, boutonna une veste en drap de laine et enfila par‑dessus une blouse élimée. Cela faisait bien des années qu’il n’avait plus travaillé aux champs, mais il n’avait jamais perdu l’habitude de porter une blouse, quelle que soit la saison. Elle lui rappelait des jours meilleurs, les chansons des fenaisons, la compagnie et le soleil ; des jours pauvres mais heureux, avant qu’il ne devienne veuf, avant qu’il ne soit ensorcelé.

Il descendit l’escalier d’un pas lourd jusqu’au salon, où Harriet attisait les braises du feu. Un enfant mal habillé reposait au creux de son bras.

— Tu as l’air fatigué, observa-t‑elle. Tu as encore fait de mauvais rêves ?

— Toutes les nuits, ma sœur, marmonna‑t‑il. Les corbeaux…

Sa voix se perdit, et il fixa le lointain, perdu dans ses pensées.

— Oublie donc ces fichus corbeaux, soupira Harriet. C’est des bêtises, tout ça. Un homme adulte devrait avoir plus de bon sens.

— Qu’est‑ce que t’en sais, femme ? lâcha‑t‑il sèchement. C’est moi qui suis tombé entre les griffes de la sorcière.

— Il n’y a pas de sorcières, Jon Carter.

Harriet secoua la tête et posa rudement l’enfant sur le sol, près du feu. Il tendit la main vers les braises.

— Non, aboya‑t‑elle en repoussant sa main.

L’enfant posa le menton sur ses genoux et se balança d’avant en arrière, en fixant la grille d’un regard mauvais.

— Tu ne te feras aucun bien avec ce genre de discours, continua Harriet en posant une bouilloire noire sur le poêle. Tu es assez grand pour le savoir.

— Rien d’autre ne peut expliquer les corbeaux.

Jonathan releva la tête ; ses yeux bleu laiteux étaient injectés de sang, faute de sommeil.

— Allons, allons.

Harriet installa sa carrure massive sur le banc de bois et se rapprocha en se dandinant. Elle prit sa main.

— Ça t’a secoué, Jon, et c’est une vilaine façon de faire peur à quelqu’un. Mais ce n’est que de la malice, pure et simple, ourdie par des mains humaines.

— Mais pourquoi moi, et pourquoi des corbeaux ? murmura-t-il. Les corbeaux annoncent la mort, et il y en a déjà bien assez au village.

— Allons, Jon, insista Harriet. Il n’y a rien eu d’inattendu cette année, à part la scarlatine de la petite Polly Gable et la chute de Harry Roper depuis sa charrette. Toutes les autres morts viennent de la vieillesse ou de maladies de longue date ; rien de sinistre.

— C’est bien facile pour toi de dire ça, ma sœur, mais toi, les corbeaux ne te tourmentent pas.

— Comment peux-tu en être sûr, Jon ? Les derniers pourrissaient sur le pas de la porte de ce cottage. Quelqu’un a très bien pu les mettre là pour me faire peur.

— Tu sais pourquoi, dit doucement Jonathan. J’étais seul pour ce maudit corbeau. Il m’attendait à l'endroit où je me reposais.

— Y a d’autres personnes que toi qui font halte sur cette vieille souche près du ruisseau, Jonathan Carter, répliqua Harriet. Pourquoi tu penses que le corbeau a été laissé là pour toi ?

— Parce qu’Elijah Scoggins le dit, répondit Jonathan. Le corbeau était pour mon homonyme ou pour moi.

— Et comment tu pourrais le savoir, si longtemps après l’avoir trouvé ?

— J’ai apporté le billet à Scoggins, répondit Jonathan. Il sait lire et écrire et il sait tenir sa langue.

— Quel billet ? Tu n’as jamais parlé d’un billet ?

— J’ai trouvé un bout de papier dans le haut du bâton qui dépassait de la poitrine du corbeau, et je l’ai gardé.

— Pour quoi faire ?

— Je ne pouvais pas le lire, et j’avais honte de le montrer à quelqu’un qui le pourrait. Puis le deuxième corbeau est venu.

Jonathan porta une main tremblante à son front.

— Et il a balayé ma fierté d’un coup. J’ai apporté le billet au greffier de la paroisse et je lui ai demandé de le lire.

— Qu’est‑ce qu’il disait ? demanda Harriet en tapotant la main de son frère.

— Il disait…, entama Jonathan en déglutissant. Il disait : « Je te maudis, Jonathan Carter. La mort te traque. »

Il planta son regard dans les yeux de Harriet.

— Je suis ensorcelé.

Harriet poussa un soupir en se levant du banc et se remit à tisonner le feu. Au bout de quelques instants, elle parla :

— Je ne doute pas qu’une personne mal intentionnée t’en veuille, mon frère. Mais il n’y a plus de sorcières aujourd’hui. Ce n’est même pas sûr qu’il y en ait eu un jour. Tu dois arrêter de penser à ces sornettes et voir en tout ça la cruelle supercherie que c’est.

— Ce n’est pas une bouffonnerie. Je ne peux pas dormir tranquillement, et mon corps brûle, puis se glace, avec mon cœur qui bat si fort et de façon si irrégulière que j’ai peur qu’il s’arrête. J’étais bien avant le premier corbeau, et maintenant je suis faible et effrayé.

— Eh bien, moi, non, décréta Harriet.

Elle arracha un balai dans un coin de la pièce et se mit à balayer le sol avec vigueur.

— Tu es plus âgé que moi, Jon Carter. Tu devrais savoir qu’il ne faut pas laisser une vieille fouineuse te faire peur au point de te faire croire à des mythes. Et toi, en plus, un grand gaillard. Moi, je ne m’inquiéterais pas pour quelques corbeaux qui pourrissent.

— Peut‑être pas, répondit Jon lentement, mais George craint les oiseaux autant que moi.

— George Corbyn ? Mon mari ?

Harriet cessa de balayer et s’essuya les mains sur son tablier.

— George n’a peur de personne.

Elle serra la mâchoire et leva un sourcil, défiant son frère de la contredire.

— Il me dit le contraire, argua Jonathan. George m’a dit que les corbeaux sont des présages de mort. Sa famille racontait des histoires de sorcellerie, de rituels, de pies, de démons et d’autres choses du genre. Il a dit que c’étaient des avertissements transmis par ses ancêtres. Naturellement, George croit au mal.

— On croit tous au mal, dit Harriet. Tous les bons croyants qui craignent Dieu, oui, mais le reste, ce sont des sornettes. Ça ne m’étonne pas d’entendre que George raconte des balivernes. Sa famille a toujours été un ramassis de superstitieux, mais ce n’était pas le cas des nôtres, et ça ne devrait pas être ton cas non plus.

Jonathan posa une main dans le creux de ses reins et se leva, grimaçant sous l’effort.

— Sans doute as‑tu raison, ma sœur, dit‑il. Je vais marcher jusqu’au village, maintenant, pour ma séance hebdomadaire chez le barbier. Je n’ai aucune envie d’offenser les bons croyants de Fressingfield quand j’irai à l’église demain.

Harriet sourit.

— Va‑t’en maintenant, dit‑elle. Si tu ne la rases pas bientôt, on risque de trouver des créatures jusqu’ici inconnues dans les poils de ta barbe.

Bien qu’il en fût à sa septième décennie, Jonathan parcourait régulièrement et sans peine le kilomètre qui séparait sa maison du centre du village, malgré quelques palpitations occasionnelles. Aujourd’hui, c’était une corvée. Il n’y mettait pas du sien. La longue route droite menant au village s’étirait au loin comme un obstacle insurmontable. La tête baissée, il avançait d’un pas traînant, les mains profondément enfoncées dans les poches de sa blouse. Il n’y avait pas une âme en vue.

Plusieurs heures déjà après le lever du jour, le chemin, bordé d’arbres et de haies, semblait submergé de morosité. De grands arbres se penchaient vers le sentier, menaçant de masquer le ciel. Jonathan chassa un sentiment de mélancolie en contemplant le triste trajet qui s’ouvrait devant lui et poursuivit sa marche solitaire, observant les cimes des arbres frémir dans le vent gonflé. Jonathan frissonna à l’approche du bout du chemin, tandis que les premières gouttes de pluie se mirent à tomber. La bruine se changea en averse, s’infiltrant dans ses vêtements.

Il se tourna vers le centre du village, observant les pâles cheminées du presbytère qui se détachaient nettement sur le fond sombre des arbres noirs, telles des phares d’espoir dans une pénombre menaçante. Jonathan se frotta la poitrine, essayant de calmer son souffle haletant. Son cœur manqua un battement, se rétablit, puis en sauta un autre. Bien que le froid engourdît ses doigts, une perle de sueur coula le long de ses favoris. Jonathan se frappa la poitrine plus fort, tentant de réprimer la panique qui accompagnait son rythme cardiaque irrégulier, les palpitations gagnant en fréquence chaque fois qu’il pensait aux corbeaux.

Il atteignit le portail en bois au sommet du cimetière et contempla l’arrière à colombages, si familier, de l’auberge Fox and Goose. Le bâtiment en briques rouges, avec son toit couvert de mousse, avait quelque chose d’étrangement réconfortant. Il existait des chemins plus rapides pour aller chez le barbier, mais Jonathan aimait la routine. Son rituel du rasage du samedi matin suivait toujours le même itinéraire, de la porte arrière à la porte avant de l’église. Une fois à hauteur du Fox and Goose, il n’y avait plus qu’une courte marche jusqu’à Church Street, où vivait le barbier. Il pourrait s’y asseoir, reposer ses jambes fatiguées et forcer son cœur à retrouver un rythme normal.

Il se fraya un chemin à travers le cimetière le long du sentier pierreux, passant devant les tombes de ses ancêtres, tandis que l’église en silex, à la tour carrée, se dressait solidement sur sa gauche. Le ciel de novembre était d’un bleu indigo, chargé de nuages sombres, eux-mêmes lourds de menaces orageuses. Jonathan n’avait jamais vu un ciel aussi noir et menaçant à une heure aussi matinale. Les pierres tombales irrégulières semblaient onduler à son passage, et il les regardait à travers des yeux fatigués, au milieu de rafales de vent de plus en plus fortes.

Une fois l’église dépassée, la tête baissée pour se protéger de la pluie battante, Jonathan se tourna vers le Fox and Goose. Une figure finement sculptée était nichée dans un poteau d’angle. Enfant, il la touchait pour s’attirer la chance et se demanda s’il ne devrait pas faire de même à présent. Un peu de bonne fortune pourrait rompre la malédiction, mais ses réflexions n’allèrent pas plus loin.

Un bruit soudain déchira le silence du cimetière. Surpris, Jonathan fixa le porche, s’attendant à voir un mouvement, mais il n’y avait personne. Un autre cri perça l’air, et cette fois il le reconnut : le croassement strident d’un corbeau. Il accéléra le pas et se hâta vers la grille de l’église, à seulement quelques mètres. De l’autre côté de la route, il aperçut une femme en bonnet noir qui se hâtait le long de Church Street. S’il se dépêchait, il trouverait refuge en sa présence lors de quelques courtes minutes.

Alors que Jonathan trébuchait vers la grille, il aperçut une flaque de boue noire sur le chemin de pierre et s’en approcha, essayant de ne pas regarder tandis qu’une froide terreur lui serrait la poitrine. Ce n’était pas possible, pas ici, dans le cimetière du Seigneur. Pourvu que Dieu l’en préserve. Mais un regard craintif balaya tous ses doutes. La masse sombre était tout ce qui restait d’un trio de corbeaux, fétides, puants et grouillant de vers. Jonathan porta la main à son cœur tandis qu’il s’effondrait contre une pierre tombale inclinée, couverte de mousse, et s’affala de tout son long alors que les battements de son cœur s’éteignaient. La dernière image imprimée sur sa rétine fut celle d’un corbeau empalé sur un bâton taillé en pointe, qui tomba au sol à côté de sa tête.

Chapitre un

UNE AFFAIRE INHABITUELLE

Content de vous voir, Francis.

L’homme grand et brun tendit la main à son ami élégamment vêtu, resplendissant sous un haut-de-forme et un manteau de laine. Ils se serrèrent chaleureusement la main.

— C'est un plaisir, répondit son compagnon. C’est gentil d’être venu compte tenu des circonstances.

— Oui, ça fait longtemps que je n’ai vu personne de la police. Je suis sûr que vous comprenez, assura Lawrence.

— Bien sûr, murmura Francis. J’aurais aimé pouvoir faire plus, mais…

Ses mots se perdirent.

— On y va ? demanda‑t‑il.

Les hommes se tenaient à côté de l’obélisque qui dominait Chequer Square, dans la ville historique de Bury St Edmunds. Lawrence fit glisser une main sur les panneaux de pierre autrefois décoratifs au pied de la structure, à présent érodés, les détails à jamais perdus.

— Par ici, indiqua Francis en désignant un bâtiment carré en briques rouges à côté de la porte de la tour Saint‑James, plus loin. Je me suis dit que vous aimeriez peut‑être voir la nouvelle loge maçonnique avant son ouverture, .

— Oui, répondit Lawrence. Ça fait longtemps que je n’ai pas franchi le seuil d’une loge. Mon adhésion a expiré, vous savez. À strictement parler, je ne devrais pas être ici.

— En temps normal, nuança Francis, mais comme j’ai organisé la rénovation, j’ai le privilège d’autoriser certains invités à voir le fruit de mon travail. C’est presque terminé, vous savez. Mes hommes ont peu de choses à finir, et la cérémonie d’ouverture n’a lieu que dans quelques semaines. C’est vide aujourd’hui et tout à fait idéal pour vous y emmener.

Les deux hommes traversèrent la place et montèrent les marches menant à la porte à six panneaux, placée au centre, surmontée d’un imposte semi‑circulaire à barreaux rayonnants. Francis sortit un trousseau de clés de sa poche et introduisit la plus grande dans la serrure. Ils traversèrent un couloir rempli de l’odeur de peinture fraîche, et Francis ouvrit une paire de portes doubles à l’autre extrémité, invitant Lawrence d’un geste à entrer dans une pièce lumineuse décorée de tout l’appareil maçonnique.

— Très astucieux, admit Lawrence en traversant la pièce au carrelage noir et blanc.

La lumière entrait à flots par une rangée de fenêtres oblongues dans ce qui aurait autrement été un espace sombre. Au‑dessus de la cheminée, un grand miroir doré orné reflétait le jour, tandis que des drapeaux et des bannières du mouvement maçonnique ornaient les murs peints en blanc. Lawrence contempla les somptueuses tables recouvertes de tissu, ployant sous les chandeliers, les gobelets et autres objets de cérémonie maçonniques, remarquant les fauteuils capitonnés en acajou sombre, disposés à intervalles autour de l'opulente pièce.

— Je ne vois pas ce que vous avez encore besoin de faire, dit Lawrence en se dirigeant d’un pas vif vers la cheminée.

Il s’arrêta et passa la main sur la surface lisse d’une colonne de pierre sculptée surmontée d’une sphère.

— La finition est magnifique, poursuivit‑il. Le temple n’a de toute évidence pas souffert de la perte de ma cotisation.

En parlant, il désigna plusieurs grands lampadaires de sol, hauts, finement sculptés, surmontés de coûteux accessoires en argent et de vastes cierges.

Francis sourit.

— Nous ne manquons ni de membres ni de fonds, admit‑il. En fait, il y a même une assez longue liste d’attente, mais vous avez été initié, et nous vous accueillerons de nouveau quand vous le souhaiterez.

— Je vais y réfléchir, dit Lawrence. Peut‑être plus tard, mais pas encore.

Francis n’insista pas. Il désigna une chaise près de la fenêtre.

— Asseyez‑vous, l’invita-t‑il. Un verre ?

Lawrence hocha la tête et Francis retira un linge de l’un des cabinets. Il ouvrit la porte sculptée de droite, attrapa une carafe et deux verres, et versa une petite quantité de liqueur.

— Santé, dit‑il en tendant le verre à Lawrence.

Lawrence sirota le liquide ambré, observant Francis qui glissait sa canne sous la chaise tout en admirant sa poignée plaquée or, ornée en relief de l’équerre et du compas.

Francis sourit.

— Ça vous plaît ? s’enquit‑il.

— Vous savez que j’apprécie le bel ouvrage.

— Je vous donnerai le nom de mon tailleur, si vous voulez.

— Pas besoin, dit Lawrence. Maintenant, pourquoi suis‑je ici ?

Francis grimaça.

— Toujours droit au but, comme d’habitude, dit‑il. Alors, êtes‑vous occupé en ce moment ?

— Assez, répondit Lawrence. Je viens de conclure une grosse affaire et il ne me reste que quelques petites choses à régler. Pourquoi cette question ?

— Vous souvenez-vous de mon frère Michael ? demanda Francis.

— Bien sûr.

—Alors vous savez qu’il est entré dans les ordres, Enchaîna Francis

Lawrence hocha la tête.

— Michael a obtenu son diplôme de Cambridge il y a quelque temps, poursuivit Francis. Et il a passé deux ans comme missionnaire en Amérique du Sud avant de revenir à Ridley Hall pour suivre une formation complémentaire. Il est reparti il y a plusieurs mois et aura bientôt sa propre paroisse. Dans l’intervalle, on l’a affecté à une paroisse dans le Suffolk pour aider le pasteur en poste.

— Michael a eu une vie intéressante, murmura Lawrence en frottant sa cicatrice à travers son gant de la main gauche, inconscient de l’habitude qu’il avait prise depuis l’incendie.

— Ce que je vais vous dire est confidentiel, lui apprit Francis. Je n’ai pas le droit de parler de cette affaire, mais si vous choisissez d’aider, ça vaudra la peine de manquer à ma parole. Si vous ne pouvez pas aider, je compte sur vous pour n’en parler à personne.

— Certainement, dit Lawrence. Toute information donnée au cours d’une enquête préliminaire reste strictement entre nous.

Francis acquiesça.

— Je devais poser la question. Je suis sûr que vous comprenez. Bref, Michael loge actuellement au presbytère du village de Fressingfield. Vous connaissez ?

Lawrence hocha la tête.

— Il vit avec le révérend Raven, sa famille et ses domestiques. La semaine dernière, il a voyagé jusqu’à Bury pour me voir, et ce n’était pas seulement pour une visite de courtoisie. Il m’a demandé conseil et assistance en tant que chef de famille.

— Naturellement, dit Lawrence. Vous avez dix ans de plus que le jeune Michael. Je suis sûr qu’il accorde plus que jamais de valeur à votre opinion depuis la mort de votre père.

— C’est le cas, approuva Francis. Même si Michael me dérange rarement avec ses problèmes. Son désir de me consulter a été une surprise, et j’ai été franchement stupéfait par la nature de sa difficulté. Pour être honnête, Lawrence, j’étais sceptique et j’ai ressenti le besoin de vérifier le récit qu’il m’avait fait des événements. J’ai enquêté, et je peux confirmer que ce qu’il dit est vrai.

— Si vous avez déjà examiné la question, vous n’avez pas besoin d’un détective privé, dit Lawrence, interloqué. À moins que vous ne vouliez un avis sur vos conclusions ?

— Non, réfuta Francis. Les vérifications que j’ai faites visaient à établir que l’événement s’était produit comme Michael l’avait décrit. Mais j’ai besoin d’aide sur le fond de l’affaire, dans l’espoir que vous puissiez empêcher ce triste épisode de causer davantage de tourments.

— Je suis intrigué, dit Lawrence. Que s’est-il passé dans la paroisse de Michael ?

— De la sorcellerie, dit solennellement Francis.

— Ah, voyons, s’étrangla Lawrence. Nous sommes en 1890, pas au Moyen Âge. Vous n’êtes pas sérieux.

— J’aimerais bien, dit Francis. L’idée même de sorcellerie est aussi ridicule qu’abjecte. Ni Michael ni le révérend Raven n’accordent le moindre crédit à cette suggestion, même si les rumeurs et les spéculations vont bon train. Mais ces allégations doivent être examinées et réfutées.

— Aucune personne saine d’esprit n’envisagerait une telle idée, admit Lawrence. Nous avons la chance de vivre à une époque éclairée. Même les hommes les plus ignorants ne croient pas aux démons et aux esprits.

— Moi non plus, approuva Francis, sauf que cette rumeur de sorcellerie est déjà largement relayée dans la presse. Les gens du coin ne parlent que de la prétendue sorcière, et le village est en plein tumulte. Les récits d’autres malédictions pullulent. C’est comme si les habitants étaient revenus au temps des procès en sorcellerie. Le révérend Raven est à bout. Il veut faire taire les rumeurs, mais elles se répandent un peu plus chaque jour. J’ai pensé à vous dès que Michael m’a parlé de ses inquiétudes. J’ai toujours eu confiance en votre jugement, Lawrence.

— J’apprécie votre confiance, mais qu’attendez-vous de moi ? La sorcellerie n’existe pas, Francis. Sur quoi pourrais-je bien enquêter ? Toute cette spéculation est dans les esprits et je ne suis pas psychiatre. Le curé de la paroisse est bien mieux placé pour les questions spirituelles. S’il ne peut pas triompher d’une telle ignorance, comment suis-je censé y parvenir ?

— Je suis d’accord. S’il ne s’agissait que de persuasion, le révérend pourrait gérer le problème lui-même, mais c’est plus que ça, insista Francis. Il y a, au milieu de ces commérages, une affaire qui mérite une enquête. Surtout compte tenu des spéculations autour d’autres morts, restées jusque-là inexpliquées, qui se sont produites des années auparavant.

— Je suis sûr que c’est pénible, dit Lawrence. Mais vous ne m’avez pas dit d’où vient cette idée de sorcellerie.

Francis secoua la tête.

— Je vais le faire. Mais d’abord, je dois préciser qu’il n’y a aucun fondement pour supposer un lien entre les anciennes morts et la nouvelle, sauf pour les esprits les plus influençables. Sans le résultat de l’enquête du coroner, les rumeurs se seraient dissipées depuis longtemps.

Lawrence se leva, marcha jusqu’au miroir et ajusta sa cravate.

— Quelle enquête ? demanda-t-il.

Francis plongea la main dans la poche intérieure de sa veste et en sortit un extrait de The Sunday Times.

— Lisez ça, dit-il en le tendant à Lawrence.

Lawrence revint s’asseoir et déplia l’article de journal.

Sunday Times, 13 avril 1890.

Une enquête a été menée à Fressingfield, à la suite de la mort subite d’une petite fille. Les preuves médicales ont montré que la mort était due à un choc causé par l’usage externe d’un puissant irritant, bien qu’on n’ait pas déterminé de quoi il s’agissait, ni pourquoi ni par qui il avait été appliqué. Les parents ont tous deux juré que leur enfant avait été ensorcelée par sa belle‑grand‑mère, Mme Corbyn, qui était morte le même jour et leur avait dit sur son lit de mort que le bébé ne lui survivrait pas longtemps. Quelques heures plus tard, ils avaient emmené l’enfant dehors dans son landau et avaient été soudain effrayés à la vue de fumée qui en sortait. Dès qu’ils furent rentrés chez eux, elle mourut. George Corbyn déclara au jury qu’il avait toujours cru que sa femme était une sorcière et, par conséquent, il avait toujours essayé de faire tout ce qu’elle voulait et d’éviter de la contrarier à tout prix.

— Je suis surpris qu'on ait pu prendre ce compte rendu au sérieux, remarqua Lawrence après un long silence. Même si le soupçon de sorcellerie a gagné du terrain, la femme est morte. Pourquoi les spéculations ne se sont‑elles pas éteintes avec elle ?

— Parce que l’enquête n’a rien conclu, et que l’autopsie n’a pas révélé la cause du décès. Les villageois pensent que l’application de soufre a provoqué les blessures de l’enfant, et l’autopsie n’a pas prouvé le contraire. Ça renforce l’idée que Madame Corbyn a maudit l’enfant. Des rumeurs sans fin sont parvenues jusqu’aux plus hauts responsables de l’Église anglicane. Ils désapprouvent la couverture dans la presse populaire et s’impatientent de voir le sujet s’éteindre. Au lieu de ça, il devient de plus en plus médiatique. Le public a de l’appétit pour cette histoire, Lawrence. Ils ont dit au révérend Raven de régler l’affaire avant qu’elle ne sape l’autorité de l’Église.

— Je comprends, acquiesça Lawrence, mais je ne suis pas sûr de savoir ce que vous pensez que je peux faire.

— C’est une simple question de psychologie, dit Francis. Allez au village, parlez à la famille, aux médecins et aux villageois. Puis produisez un rapport concluant en attribuant la mort à une substance irritante. Vous pouvez dire qu’elle a été administrée par la grand‑mère de l’enfant alors qu’elle était dans un état de folie passagère. Des faits solides, Harpham. Ça devrait faire l’affaire.

— Peut‑être, admit Lawrence. Pour qui travaillerais‑je ? Et surtout, qui paiera mes honoraires ?

— L’Église paiera. Il est dans son intérêt de conclure l’affaire au plus vite. Si vous acceptez de prendre l’affaire, vous logerez chez Michael et la famille du révérend au presbytère.

— Et si je n’accepte pas l’enquête ? Qu’est‑ce qui se passe ?

— On cherchera un autre homme qui acceptera. Vous devez régler les choses rapidement, ou je crains que les rumeurs concernant les sorcières ne se calment jamais. Je préférerais que ce soit vous qui enquêtiez plutôt qu’un autre homme dont je ne sais rien. Mais je ne vous forcerai pas à y aller par complaisance. Je sais que vous choisissez vos affaires avec soin, et je suis bien conscient que vous n’avez peut‑être pas envie de quitter Bury si près du premier mai.

Lawrence grimaça et regarda par la fenêtre en direction de l’obélisque.

— Ces trois dernières années, je suis resté à Bury pour cet anniversaire, et ça ne m'a apporté aucune paix. Il est peut‑être temps.

Francis bondit sur ses pieds, saisit la carafe sur le dessus du cabinet et remplit de nouveau leurs verres. Il leva son verre vers Lawrence.

— Je vais prendre ça pour une acceptation, dit‑il.

Chapitre deux

FRESSINGFIELD

Lawrence se réveilla en sursaut. Il s’était assoupi pendant le trajet, le martèlement régulier des sabots couvrant les secousses désagréables de la voiture à ressorts. Il se frotta les yeux et regarda par la fenêtre. Ils devaient approcher du village à présent.

Le voyage avait été confortable, pour une course en voiture, grandement amélioré par la qualité du transport. Francis lui avait généreusement prêté son double brougham récemment acquis. Revêtue d’une sellerie en cuir marocain, la voiture exhalait une odeur musquée, et la chaleur réconfortante était soporifique. Des bandages de caoutchouc recouvraient les roues et amortissaient les inévitables cahots.

Le plus agréable aurait encore été de voyager en silence, sans avoir besoin d’échanger des banalités avec d’autres passagers. Lawrence, homme solitaire par nature, n’était pas enclin à gaspiller ses mots. Il tirait plus de satisfaction d’un bon livre ou d’un débat réfléchi que d’une rencontre où il pourrait être obligé de se mêler aux autres. Catherine était plus douée pour les politesses sociales. Elle l’avait encouragé à participer aux réunions, qui restaient tolérables quand elle était à ses côtés. Maintenant qu’elle n’était plus là, il s’était de nouveau replié sur lui‑même, et il lui convenait d’être seul avec ses pensées.

Les sabots ralentirent puis s’arrêtèrent lorsque la voiture s’immobilisa sur Cratfield Road. Lawrence vit, sur sa gauche, le presbytère géorgien dressé au milieu de grands arbres couverts de jeunes feuilles, tandis que le soleil projetait de doux rayons sur la pierre pâle sous un ciel d’un bleu limpide.

Le cocher descendit de son siège et ouvrit la porte de bois du coupé.

— Nous y voilà, monsieur, dit‑il. Je vais prendre vos bagages.

— Merci pour ce voyage agréable, répondit Lawrence.

Le cocher sourit.

— Content de l’entendre, monsieur. Profitez bien de votre séjour.

Lawrence se dirigea d’un pas tranquille vers l’avant du presbytère, où une femme âgée était affalée dans une chaise longue en osier sur la pelouse. Sa compagne, agenouillée à côté d’elle sur le sol, rabattait une couverture écossaise à carreaux rouges et verts sur les genoux de la vieille dame à mesure que Lawrence approchait.

— Bonjour, salua Lawrence.

La plus jeune se releva.

— Bonjour, sourit-elle. Vous devez être Monsieur Harpham.

Elle n’attendit pas de confirmation.

— Voici Madame Harris, poursuivit‑elle en désignant sa protégée âgée. Le révérend Raven est dans son bureau. Je vais vous y conduire.

Elle se pencha vers la vieille dame.

— Je reviens tout de suite, murmura‑t‑elle.

Lawrence la suivit, se demandant pourquoi elle ne s’était pas présentée. La femme semblait être une sorte de dame de compagnie et se jugeait peut‑être trop peu importante pour mériter une présentation. Elle se hâta vers la porte d’entrée et pénétra dans un vestibule lumineux.

— Par ici, lui indiqua-t-elle d’un geste.

Lawrence traversa un couloir vers l’arrière de la maison, suivant la femme qui était plus petite d’une tête et remarquablement quelconque, avec une silhouette menue et des cheveux châtain clair relevés en un amas désordonné sur sa tête. D'épais sourcils dominaient son visage, et sa mâchoire était d’une carrure peu féminine. Quel âge avait‑elle ? Trente ans ? Quarante ? C’était impossible à dire.

Ils arrivèrent bientôt devant une porte. La femme frappa deux fois, et une voix venue de l’intérieur tonna :

— Entrez.

— Merci, dit Lawrence.

La dame de compagnie acquiesça d’un signe de tête et repartit dans le couloir.

Lawrence ouvrit la porte et se retrouva dans un vaste bureau carré. Un solide bureau en chêne se dressait au centre, devant lui, avec un plus petit bureau d’écriture sur la droite, les deux formant un L. Des fenêtres à double exposition offraient une vue splendide sur les jardins, et des étagères couvraient les deux murs sans fenêtres du sol au plafond. Des piles de revues s’entassaient de façon précaire sur le côté du bureau en chêne, et des parchemins et des manuscrits encombraient toutes les surfaces. Le révérend chanoine Raven était assis derrière le bureau. Un homme plus jeune, que Lawrence reconnut comme étant Michael Farrow, se penchait sur lui en désignant un document.

— Monsieur Harpham, je présume, dit le révérend Raven en bondissant sur ses pieds et en lui tendant la main.

Lawrence la serra, murmura ses remerciements, puis salua Michael Farrow.

— Ravi de vous revoir. Ça fait longtemps.

— Enchanté, dit Michael. Beaucoup trop longtemps. J’espère que vous avez fait bon voyage ?

— Oui, tout à fait, acquiescça Lawrence. La voiture de votre frère était extrêmement confortable.

Michael sourit.

— Je n’ai pas encore eu l’occasion d’y monter, dit‑il. Mais Francis ne parle presque plus que de son nouveau coupé et de sa loge maçonnique ressuscitée, alors je pense pouvoir dire que je ferai meilleure connaissance avec l’un et l’autre bientôt. Comment allait mon frère ?

— En bonne santé, mais préoccupé par ce qui se passe ici, dit Lawrence, allant droit au but.

Le révérend acquiesça.

— Nous étions justement en train d’en parler, lui apprit‑il. Asseyez‑vous, Monsieur Harpham.

Il tira une chaise sculptée de devant le bureau.

Lawrence était assis en face.

— Appelez‑moi Lawrence si vous le souhaitez, proposa-t‑il.

— Monsieur Harpham, Lawrence. Merci d’être venu.

Le révérend joignit le bout des doigts et les posa contre son menton.

— Francis Farrow vous a sans doute informé de la situation.

Lawrence acquiesça.

— En effet. Je connais dans les grandes lignes l’affaire et ce que vous espérez accomplir.

— Bien, dit le révérend. D’abord, Michael, s’il vous plaît, sonnez pour qu’on nous apporte du thé.

Michael tira un cordon rayé bleu et rouge dans un coin de la pièce, et une cloche tinta faiblement au loin. Quelques instants plus tard, une jeune femme entra dans la pièce, et Michael lui souffla des instructions à voix basse.

Le révérend poursuivit :

— Je suis sûr que vous comprenez que, dans un petit village, certains paroissiens sont plus difficiles que d’autres. Durant le peu de temps que j’ai passé ici, certains habitants se sont fait connaître par leurs opinions excentriques et mal informées. Ceux-là alimentent des rumeurs de sorcellerie, sujet qui ne s’est pas apaisé, et je crains qu’il ne s'apaise pas sans intervention.

— Ces personnes ont‑elles besoin d’être convaincues de leur erreur ? demanda Lawrence.

— Oui, répondit le révérend. Plus précisément George Corbyn et sa fille Sarah Hammond. Ils exercent une influence excessive sur les autres villageois. Les choses étaient déjà assez délicates quand les rumeurs se limitaient à Fressingfield, mais depuis que les journaux s’en sont emparés, le village est devenu la risée de tous. Pire encore, les gens perdent le respect de l’Église, et ses représentants m’ont demandé d’intervenir.

— Qui ? demanda Lawrence.

La porte s’ouvrit avant que le révérend ne pût répondre, et une jeune domestique entra, portant un lourd plateau d’argent vers le bureau. Le révérend fit un peu de place, et elle le posa avec un léger soupir.

— Merci, Anna, dit‑il.

Michael versa le thé dans la théière en argent pendant que le révérend parlait.

— Je préférerais ne pas entrer dans les détails, répondit‑il. Il suffit de dire qu’une résolution rapide tient davantage de l’instruction que de la demande.

— L’affaire ne devrait pas nécessiter une grande enquête, s’avança Lawrence. Francis a laissé entendre qu’une enquête de pure forme serait suffisante. Si le résultat est rendu public, ça devrait dissuader toute spéculation supplémentaire, ce qui devrait être facilement réalisable en peu de temps et avec un effort minimal de ma part.

— C’est une enquête courte que nous espérons, dit le révérend, même si ça ne sera peut‑être pas aussi simple que vous le pensez.

Il jeta un coup d’œil vers Michael, et ils échangèrent un regard.

— Pourquoi donc ? demanda Lawrence.

— Il y a eu d’autres morts, dit le révérend. Toutes explicables, rien d’inattendu, mais peut‑être un peu trop commodes.

Lawrence plongea la main dans la poche de sa veste et en sortit un carnet.

— Je vous écoute.

— L’année précédant mon arrivée dans la paroisse, un ouvrier appelé Jonathan Carter est mort dans le cimetière de l’église.

Le révérend fit un geste vague en direction de l’avant du presbytère.

— Carter était âgé et souffrait d’une malformation cardiaque congénitale, aussi n’est‑il pas surprenant qu’il soit mort subitement. Mais les circonstances de son décès ont été inhabituelles.

Lawrence releva la tête.

— De quelle manière ?

— Pas sa mort en elle‑même, mais les corbeaux qui le harcelaient dans les semaines qui l’avaient précédée.

Lawrence haussa les sourcils.

— Vous suggérez une attaque d’oiseaux ?

— Non. Le pauvre homme avait de toute évidence contrarié quelqu’un, et cette personne lui laissait des corbeaux morts et en décomposition, de façon à donner l’impression que quelqu’un lui avait jeté une malédiction.

— Mais il est mort de causes naturelles ?

— Entièrement. L’enquête a conclu à une mort subite par arrêt cardiaque, mais on a ensuite parlé de corbeaux morts près de son corps.

— Ce n’est sûrement qu’une coïncidence, rien de plus.

— Peut‑être, mais pas d’après les commères. Maintenant, une femme appelée Harriet King l’a trouvé. Vous voudrez peut‑être l’interroger.

— Je n’en vois pas la raison, pour l’instant. Les corbeaux sont sans importance s’il est mort de façon naturelle. Il y a autre chose ?

— Deux ans plus tard, la sœur de Jonathan, Harriet, est décédée. Elle était la première femme de George Corbyn.

— George Corbyn étant le principal instigateur des rumeurs de sorcellerie ?

— Celui-là même, confirma le révérend. Harriet Corbyn est elle aussi morte d’une crise cardiaque. À la fin de l’année, Corbyn avait épousé Mary Ann Riches, la femme qu’il accusait d’être une sorcière.

— Un mariage rapide, marmonna Lawrence.

— En effet, mais les veufs se remarient souvent à la hâte pour donner une mère à leurs enfants ou une gardienne à leur maison.

— Pas tous les hommes, fit remarquer Lawrence d’un ton appuyé.

Michael baissa les yeux, embarrassé.

— Sans doute, poursuivit le révérend. Quoi qu’il en soit, il a épousé Mary Ann Corbyn, et il y a trois semaines, elle est morte. Elle a maudit sa belle‑petite‑fille sur son lit de mort, affirmant que la fillette ne lui survivrait pas longtemps, et ç’a été le cas. Elles sont toutes les deux décédées le même jour.

— Comment Mary Ann Corbyn est‑elle morte ? demanda Lawrence.

— Ils ont attribué sa mort à une maladie du cœur, dit le révérend Raven. Elle était âgée, comme les autres, et ça peut être vrai, mais je ne peux pas prétendre que je ne suis pas un peu inquiet.

— Il n’y a rien d’inhabituel à ce que trois personnes âgées meurent d’une maladie du cœur, dit Lawrence. Sans corbeaux ni malédictions, il n’y aurait aucune raison de relier ces décès.

— Il n’y a peut‑être aucune raison, mais les histoires de sorcellerie ont commencé avec Jonathan Carter et se sont intensifiées à chaque décès suivant. Je ne suggère rien de répréhensible, mais je dormirai plus tranquille quand je serai certain qu’il n’y a pas eu de jeu déloyal. Je crois que ces mauvais tours avec les corbeaux ont contribué à la mort de Carter. Le pauvre homme était terrorisé.

— Donc, il ne s’agit pas seulement de convaincre les villageois. Vous voulez aussi que j’enquête sérieusement ? demanda Lawrence.

— Oui, répondit le révérend, mais quoi qu’il en soit, le but est que vous fassiez taire toutes les rumeurs surnaturelles. La manière dont vous y parviendrez ne regarde que vous.

— Je vais me renseigner immédiatement et je vous ferai un compte rendu chaque jour.

— Ce ne sera pas nécessaire, dit le révérend en se tournant vers Michael, qui était resté silencieux pendant toute la discussion. Veuillez remettre vos rapports à Michael. Il sera là pour vous aider pour tout ce dont vous aurez besoin. Je suis très occupé, et la présence de Michael au presbytère s’est révélée inestimable. S’il y avait d’autres distractions, il manquerait la date limite pour son article. Il avait promis à la Suffolk Institute of Archaeology qu’il serait prêt ce mois‑ci. En plus de ça, il devait écrire les derniers chapitres de Les Cloches d'églises du Suffolk.

Il désigna d’un geste une grande pile de papiers formant un tas désordonné dans un coin de la pièce.

— Le temps est précieux.

— Alors je vais vous laisser en paix, dit Lawrence en se levant de sa chaise.

— Merci, répondit le révérend. Michael va vous conduire à vos quartiers et vous présenter au reste de la maisonnée.

Michael et Lawrence sortirent de la pièce, laissant le révérend Raven penché sur ses papiers. Quand la porte se referma, le révérend jeta un regard inquiet vers le jardin, puis marcha jusqu’à la fenêtre et regarda au‑dehors. Des nuages gris criblaient le soleil tandis que les ombres de la corbeautière mouchetaient la pelouse, striée par la silhouette du vieux réverbère à gaz. Les arbres, couronnés de nids de corbeaux boursouflés, semblaient trop frêles pour en supporter le poids. Un corbeau croassa avec colère au‑dessus de lui, et le révérend fronça les sourcils. Ses mains se crispèrent sur son crucifix tandis qu’il fixait en silence l’horizon.