Lire un extrait La maison silencieuse | Un thriller psychologique captivant et addictif

Livre un

Chapitre un

Joanna

Les yeux clos, je me laisse glisser dans l’eau. Nager a toujours été mon refuge, comme une forme de libération de la gravité omniprésente, un lieu où toutes mes responsabilités disparaissent. D’habitude, cela me soulage. Mais pas aujourd’hui.

Il arrive que, certains jours, l’angoisse m’écrase sous son poids, comme si un python s’enroulait autour de ma poitrine, vidant l’air de mes poumons. J’ai beau me dire que c’est irrationnel, qu’il n’y a rien à craindre, que je mérite le bonheur, la voix maudite continue à me hanter. Perfide, elle murmure à mon oreille que tout est trop parfait, que le malheur m’attend au prochain détour, attendant son heure. Comme aujourd’hui.

Ma vie est-elle réellement parfaite ? Suis-je trop aveuglée pour en voir les défauts les plus évidents ? Aucune vie n’est parfaite. Pas si on regarde en profondeur. Peut-être que j’ai trop peur pour regarder vraiment, que je suis trop terrifiée de découvrir que ma vie est vraiment si parfaite. Qu’ai-je bien fait pour mériter ça ? Mon ventre se crispe, j’inspire profondément, suivant le conseil que je donne à Joel quand ses terreurs nocturnes se font sentir. Mais Joel n’a que deux ans et ne sait pas que des monstres bien réels sont tapis dans les coins.

— C’est bon pour moi, dis-je en me dirigeant vers le bord de la piscine sur le dos.

— Pour moi aussi, me répond Gil.

Nous sortons, attrapons nos serviettes et nous dirigeons vers les douches.

— Je dois prendre du poids, me dis-je à moi-même en observant mon reflet dans le miroir en pied.

Ma poitrine minuscule et mon ventre plat me font face. J’ai adoré être enceinte de Joel. C’était le seul moment de ma vie où j’avais une poitrine digne de ce nom. Danny avait bien aimé, lui aussi. Le souvenir de son visage enfoui entre mes seins, l’odeur du gel dans ses cheveux me chatouillant les narines me fait sourire.

Mon visage est rouge sous le coup de l’effort, et j’aime bien ce que je vois : des pommettes hautes, de grands yeux bleus, et ce que Danny appelle mon « joli sourire ».

— Tu sautes trop de repas, réplique Gil en me sortant de ma rêverie.

— Quoi ?

— C’est pour ça que t’es si maigre.

Est-ce de la jalousie que j’entends poindre dans sa voix ? Pourquoi donc ? Gil est belle. J’ai toujours été jalouse de sa chevelure si épaisse et brillante. Mais elle a raison. Dans notre corps de métier, les opérations s’éternisent et les repas ne sont plus qu’un détail souvent oublié. En général, vers seize heures, je suis en train de vider un paquet de chips pour tenir jusqu’au dîner.

— Alors, c’est pour quand, ce déménagement ? reprend-elle.

Une pointe d’anxiété familière se fait sentir.

— La semaine prochaine, si tout va bien. On nous a envoyé une bâche de piscine de la mauvaise taille, et je ne laisserai pas Joel approcher du jardin tant que ce n’est pas réglé.

— Je suis verte de jalousie, tu sais ?

Je m’essuie, me mordille la lèvre et demande enfin :

— Tu n’as jamais l’impression d’avoir une vie trop parfaite ?

Elle éclate de rire tandis qu’elle applique de la mousse sur ses cheveux dorés.

— De quoi tu parles ?

Gil a toujours été pragmatique. Elle ne croit ni au destin, ni à la chance, ni à la magie. De plus, elle a toujours un plan de secours.

— Je ne sais pas… Parfois, j’ai l’impression que quelque chose d’horrible va, et doit, se produire.

Elle me fixe, les yeux écarquillés.

— Ça sort d’où ? Danny et toi avez travaillé dur pour ce que vous avez. Personne ne te l’a offert sur un plateau d’argent. Tu es une chirurgienne pédiatrique absolument brillante et ta réputation est impeccable. Quant à Danny, eh bien… c’est un génie de la finance. Vous avez un fils magnifique, une belle maison que vous venez de retaper. Ne te sens pas coupable d’être heureuse.

— Exactement, c’est beaucoup trop parfait et je sens bien que Danny en fait trop. Tu sais qu’il veut toujours en mettre plein la vue à mon père. Il ne semble pas être lui-même en ce moment. Acheter cette maison, c’était peut-être la goutte d’eau…

Je dois donner l’impression d’être en plein délire. J’enfile ma robe, en espérant que la boule d’angoisse dans mon estomac disparaisse.

— Il n’y a aucune loi qui interdise le bonheur, insiste Gil. De plus, il a un poste à responsabilité. Tu sais bien à quel point c’est dur.

Elle a raison. J’imagine des choses. J’ai de la chance, et c’est exactement ce qui me fait peur. J’ai un mari qui fait tourner les têtes où que nous allions, un fils magnifique, un bel appartement à Oxford, et bientôt, nous aurons une magnifique maison dans les Cotswolds en plus. Nous n’avons aucun souci financier. Je devrais être sereine et heureuse, alors pourquoi n’est-ce pas le cas ? Pourquoi est-ce que je continue à être rongée de l’intérieur ? Quelle est cette chose que je ressens, sans parvenir à mettre le doigt dessus ?

— Tu vas faire quoi de ta soirée ? À part te faire des cheveux blancs parce que t’es trop veinarde ? Arrête les superstitions et profite.

Je la prends dans mes bras.

— Merci, Gil.

Travailler avec elle fonctionne bien. C’est une excellente chirurgienne spécialisée. Elle est l’unique personne, à part Danny, à avoir le droit de m’appeler « Jo ». Tous les autres doivent m’appeler Joanna ou « docteur Neal ». Jo reste réservé aux personnes à qui je tiens.

— Danny termine tôt et on ira chez Mason’s. Ça fait dix ans qu’on se connaît aujourd’hui. Danny s’est dit que nous devrions fêter ça.

Elle pousse un sifflement admirateur.

— Wow, vous sortez le grand jeu ! Félicitations.

Je jette un œil à mon téléphone.

— Je devrais y aller.

Je mets mon gilet en cachemire que Danny m’a offert après l’accouchement.

— Tu veux que je te dépose ? Il gèle dehors.

J’hésite. Ce serait plus rapide, certes, mais l’air frais me remettra les idées en place. Après tout, je n’ai pas pu aller courir ce matin à cause d’une réunion Zoom.

— Je vais marcher, merci quand même. J’ai promis à Joel que je lui prendrais une BD sur le chemin.

— Amuse-toi bien, s’exclame-t-elle. J’ai un date Tinder. Il a l’air sportif, mais ça sera sûrement encore un taré.

— Sois prudente, dis-je en m’efforçant d’étouffer l’angoisse dans ma voix.

Gil m’inquiète avec ses dates. On entend bien trop souvent parler de dates qui finissent de façon horrible, ou de femmes qui s’installent dans des relations toxiques.

— T’inquiète. C’est dans un endroit public, tout ça, tout ça, assure-t-elle en saisissant son sac. À demain.

Nous nous quittons devant l’entrée de la salle de sport. Le froid tranchant traverse mon manteau. J’enfonce mes mains dans mes poches et carre les épaules pour tenter de me protéger du froid. Je m’arrête à l’épicerie du coin pour acheter une barre chocolatée et une BD pour Joel en échangeant quelques paroles avec l’épicier avant de passer devant la zone industrielle faiblement éclairée.

Je réfléchis à ce que je vais porter pour le dîner tout en marchant. Mason’s a un code vestimentaire strict. Après avoir bien réfléchi, j’opte pour la robe bleue et l’étole en voile que j’ai portée pour un mariage la semaine passée.

La route devant, qui traverse la zone industrielle, est mal éclairée et presque déserte. C’est là que je la vois : une fourgonnette blanche, arrêtée sur le bas-côté. Mon pas ralentit l’espace d’une seconde. Quelque chose ne va pas. Il y a un truc qui cloche. L’instinct me tord les tripes.

Je jette un coup d’œil vers la vitre côté conducteur en passant et me fige. Un homme me rend mon regard. Son visage est masqué par une cagoule.

Ma respiration se bloque. Mon cœur cogne contre mes côtes. La portière de la fourgonnette s’ouvre brusquement.

Je me mets à paniquer. Il va me faire du mal. Aucune méprise n’est possible. Je fais volte-face et me mets à courir, mes pas résonnent contre l’asphalte, mes poumons sont en feu. Je fais de la course à pied. Je devrais être plus rapide. Je dois être plus rapide.

Il me rattrape déjà. Il est trop rapide. Une seconde plus tard, il est sur moi.

Ses bras m’enserrent comme un étau. Je pousse un cri, aigu et désespéré, mais sa main gantée s’abat sur ma bouche pour me réduire au silence. Je lui marche sur le pied, comme un acte de résistance futile. Il me tire en direction de la fourgonnette.

— Non, je vous en prie… ne me faites pas de mal.

Je hoquète, ma voix étouffée contre sa main.

— La ferme ou je te tue, siffle-t-il contre mon oreille.

Sa voix est rauque.

J’essaie de me débattre, sans succès. Quelque chose de rêche atterrit sur ma tête et me plonge dans une obscurité étouffante. Mon cœur s’emballe et résonne comme une batterie dans mes tympans. Il me tord les bras dans le dos et les attache avec un objet dur et rigide.

Ma peau brûle sous cette attache et la terreur pure s’instille dans mes veines. Le monde se limite désormais au bruit de ma respiration et à sa poigne froide et brutale.

Quand il dit qu’il me tuera, je le crois sur parole.

Chapitre deux

Daniel

Je vérifie l’heure. Merde, je suis en retard. Jo sera énervée, même si elle fera semblant du contraire, comme toujours. Je lui envoie un message pour la prévenir avant d’appeler le restaurant pour leur dire de nous garder la table. Le responsable se montre arrangeant. Encore heureux, vu que je vais probablement lâcher plus de quatre cents balles dans leur restaurant hors de prix ce soir. Ce n’est pas comme si nous allions à Pizza Hut.

Cela me fait sourire, de repenser à l’époque où aller à Pizza Hut était notre façon de nous faire plaisir.

Puis, je me rappelle la première fois où je suis allé à Mason’s.

C’était le soir de ma promotion. J’étais avec Nic, enivré par l’adrénaline. Lockwood and Holland étaient les comptables les plus prestigieux de Londres. Nous faisions affaire avec des clients haut de gamme partout dans le monde. Passer de chargé de compte à directeur financier, c’était un rêve devenu réalité, et même si j’avais travaillé dur pour en arriver là, cette promotion est arrivée par surprise.

***

Nic poussa la porte en souriant, un éclair de malice brillant dans ses yeux. Le maître d’hôtel, dans son costume noir parfaitement coupé, nous accueillit avec un hochement de tête distingué. J’étais passé de nombreuses fois devant Mason’s en remarquant sa façade soignée et le panneau aux lettres dorées qui suintaient l’élitisme, mais c’était la première fois que je passais la porte.

Tout, chez Mason’s, était élégant. Chaque détail était un signe discret de richesse. Le personnel passait d’une table à l’autre en silence. Des fragrances hors de prix flottaient dans l’air. Les femmes étincelaient sous leurs diamants. C’était un sanctuaire réservé à l’élite, un monde que je n’avais fait qu’observer de l’extérieur.

— Monsieur Evans, s’écria chaleureusement le maître d’hôtel en reconnaissant Nic. Quel plaisir de vous revoir. Veuillez me suivre.

— Merci, Ramone.

Nous traversâmes la salle recouverte d’un épais tapis qui étouffait nos pas. Nic adressa un signe de tête ostentatoire au maître d’hôtel alors que nous nous installions.

— Parfait, Ramone. Nous commencerons avec une bouteille de champagne.

Nic adorait ce genre de moments. Il s’y égayait, comme un enfant qui déballait un nouveau jouet.

Alors que Ramone s’éclipsait, j’examinais la salle.

— Cette soirée va pomper mon compte en banque, dis-je en ne plaisantant qu’à moitié.

Nic rit.

— C’est ma tournée, espèce de veinard. On ne devient pas directeur financier d’une boîte comme Lockwood and Holland tous les jours. Tu ne tarderas pas à devenir un habitué de cet endroit.

Oscillant entre la fierté et l’incrédulité, je levai mon verre. J’avais espéré une promotion, mais ça ? Ça dépassait mon imagination. Le salaire à lui seul allait transformer nos vies. Avec ça et le salaire de chirurgienne pédiatrique de Jo, nous n’aurions plus besoin de racler les fonds de tiroir ni de compter sur ses parents en cas de coup dur. Nous pourrions même prendre une nounou pour Joel.

Mason’s représentait tout ce pour quoi nous avions travaillé. Alors que nous trinquions, j’ai silencieusement remercié le destin qui m’avait fait arriver ici.

— T’as vraiment une chance de cocu, lança Nic en souriant.

Habitué du lieu, il fit signe à plusieurs visages familiers. Nic Evans, membre du conseil d’administration de Lockwood and Holland, célibataire, fortuné, et vraisemblablement toujours entre deux petites amies. Il n’était pas vraiment le genre de personne que j’aimais fréquenter, mais il m’avait aidé à avoir ce poste et je lui en étais reconnaissant.

— Tu es l’homme de la situation. Pourquoi penses-tu que j’ai appuyé ta candidature ?

Le serveur nous apporta le menu. Les prix affichés ont manqué de me faire tomber de ma chaise.

— Santé et félicitations, s’écria Nic en levant son verre.

Nous avons trinqué. Le champagne coulait à flots. La nourriture était extraordinaire : riche et raffinée. Je n’avais jamais rien mangé de tel.

— C’est bon, hein ? demanda Nic en mâchant un morceau de veau. Attends de goûter le dessert. C’est orgasmique.

Il leva une bouteille de champagne vide.

— Ça va pas, ça ! alpaga-t-il un serveur qui partit en chercher une autre.

— Je ne devrais pas, dis-je faiblement, me sentant déjà un peu cotonneux.

— Bien sûr que si. Tu prendras un taxi pour rentrer. Profite !

Et c’est ce que j’ai fait.

***

Je suis rentré bien plus tard que prévu. Je savais que Jo serait agacée, mais qu’elle le cacherait en faisant de l’humour. Elle est comme ça : patiente, généreuse et gentille.

Comment puis-je la décrire autrement ? Elle est belle, à l’intérieur comme à l’extérieur. Nous nous sommes rencontrés au mariage d’amis communs. Elle était là avec quelqu’un d’autre, un consultant hospitalier, je crois. Mais dès que je l’ai vue, je suis tombé sous le charme. Ses yeux bleu saphir étincelaient. Ses lèvres, si délicatement ourlées, ne demandaient qu’à être embrassées. De longues boucles blondes encadraient son visage. Elle était, et est toujours, chirurgienne en pédiatrie. Elle était aux antipodes de mon univers modeste. Mais l’amour n’a jamais connu de règles. Je l’ai courtisée. Sans relâche. Ses parents n’étaient absolument pas impressionnés. Je n’étais qu’un comptable. J’avais beau travailler dur, à leurs yeux, je n’étais pas le gendre idéal. Cela sautait aux yeux. Son père, en particulier, me faisait bien sentir que je n’étais pas à la hauteur.

Les choses ont commencé à changer quand j’ai décroché un poste chez Lockwood and Holland. Soudain, j’étais devenu quelqu’un.

Avant cette promotion qui allait changer nos vies, Jo et moi avions rassemblé nos économies pour acheter un appartement à Oxford. C’était assez proche de l’hôpital pour que Jo puisse s’y rendre à pied et c’est devenu notre cocon. J’ai fait de mon mieux pour oublier que c’était le père de Jo qui avait versé l’apport, mais je n’y parvenais pas. La façon dont il m’avait tendu le chèque, comme si j’étais un enfant qui avait besoin d’un coup de main, ne me sortirait jamais de l’esprit.

C’est pour cette raison que cette promotion était aussi importante pour moi. J’étais directeur financier désormais. Personne, pas même Donald, mon beau-père si suffisant, ne pourrait me retirer ça.

Je me souviens être rentré, ce soir-là, après le dîner avec Nic, ivre de champagne et de succès. J’avais trouvé Jo dans la cuisine, en train de remplir le lave-vaisselle. Elle a levé les yeux vers moi, surprise.

— Tu as dit que c’était un dîner spécial. T’en as bu combien ?

— Environ une bouteille de champagne, ai-je souri. Peut-être un peu plus.

Elle soupira.

— T’inquiète. Je suis rentré en taxi.

J’avais sorti mon nouveau contrat de la poche de ma veste et le lui ai tendu. J’avais observé ses yeux parcourir la page, puis s’agrandir de stupeur.

— Oh mon dieu. C’est ton salaire ?

— Oui. Tout est marqué là, noir sur blanc.

Elle poussa un cri de joie.

— Ça veut dire qu’on peut acheter la maison ?

Cela faisait des mois que nous parlions de cette maison. C’était une vieille baraque à retaper dans les Cotswolds. Avec un grand terrain. Il fallait tout refaire. Mais elle avait une âme. Du charme. Un avenir. Je l’ai prise dans mes bras.

— Je pense qu’un second crédit ne posera plus de problème.

— On pourrait vendre ici.

— On n’en aura pas besoin. De plus, tu voudras sûrement rester ici quand tu seras d’astreinte. Tu détestes les lits d’hôpital.

Elle m’embrassa.

— Oh Danny. Mon mari si malin.

Je la soulevai dans mes bras et la fis tourner. Nous rîmes comme des adolescents. C’était l’une des plus belles journées de notre vie. Ensuite, Neville Logan était entré dans nos vies, et plus rien ne fut plus jamais pareil.