CHAPITRE 1
Alekseï
Mon corps ne m’appartient plus. Ma peau est sans cesse parcourue de courants électriques. Les heures qui défilent aussi lentement que les nuages dans un ciel orageux sont autant de lames qui tailladent cette chose dans ma poitrine que je commençais à moins détester.
Grâce à lui.
Un jour. Un jour sans Mickaël et déjà le monde me semble vide.
Plus j’approche du QG, et plus je ressasse. Mains serrées sur le volant d’une énième voiture, je m’efforce de garder mon souffle sous contrôle.
— Quelle est votre relation avec monsieur Mickaël Duran ?
Au commissariat, l’officière à la queue de cheval blonde ne s’est pas gênée pour poser les questions qui fâchent.
— Vous a-t-il déjà parlé de son père ? Saviez-vous que celui-ci était décédé ?
La capitaine Alice Chastard a gardé son regard clair plongé dans le mien de toute la durée de l’entretien. De longues minutes à me battre contre l’agitation grandissante dans mes veines.
— Que faisiez-vous dans cet immeuble la nuit dernière ?
Jamais je n’ai eu autant de mal à me concentrer.
Une seule chose occupait et occupe mon esprit depuis que les flics ont arraché Mickaël à mes bras pour le traîner dix étages plus bas vers leur voiture et sa perte : lui, tout simplement. A-t-il été soigné ? Quand sa garde à vue prendra-t-elle fin ? Est-il en état de se défendre dans un milieu qui a déjà une fois failli l’achever ?
— Quelle était votre relation avec monsieur Marcus Minier ?
Les questions s’enchaînaient et je tentais du mieux que je pouvais de ne pas nous condamner davantage.
— Nous ne sommes pas proches, des connaissances tout au plus. Nous nous sommes connus à travers Marcus. Nous ne parlons pas de nos vies privées ensemble.
Pas si loin de la vérité, n’est-ce pas ?
— J’ai croisé Marcus hier soir, il semblait à fleur de peau donc je l’ai suivi. J’ai vu Mickaël attaché et j’ai fait de mon mieux pour l’aider.
Tu aurais pu en faire davantage.
— Marcus et moi étions ensemble en famille d’accueil chez le capitaine Nicolas Dumin pendant quelques mois.
Bingo.
Le silence était comme une troisième personne auprès de nous. La capitaine s’est tournée vers la vitre sans tain, épaules tendues. Se trouvait-il là, à quelques mètres à peine de moi, l’homme qui avait tout gâché ? Celui qui a rendu une nuit épouvantable plus déchirante encore qu’un adieu ?
Lorsque mes pieds ont fini par accepter de me porter le long de la descente interminable jusqu’au rez-de-chaussée du bâtiment, passé la chaise aux cordes pendantes, passé le sac aux entrailles débordantes d’instruments de torture, passé les taches de sang, de rouille, et de saleté ; je l’ai vue. La voiture bleu nuit du capitaine. Là, rehaussée par les reflets des gyrophares, à la vue de tous.
Il m’a suivi et, encore une fois, j’étais trop distrait.
Ça commence à faire beaucoup de la même erreur.
— Vous devriez éviter d’entrer en contact avec monsieur Duran le temps de l’enquête.
Son avertissement sous forme de faux conseil n’a pas fait long feu dans mon esprit. Je n’avais qu’une chose en tête : récupérer Micka et me barrer de là.
J’ai attendu, mais aucun signe de lui.
Pourquoi ont-ils posé la question sur son père ?
Officiellement, je ne suis rien pour Mickaël. Je n’ai aucun droit de savoir quoi que ce soit en ce qui le concerne du point de vue de l’affaire en cours. D’ailleurs, je ne sais même pas en quoi elle consiste vraiment.
Marcus s’est tué. Point.
Je monte sur le trottoir pour garer la voiture à la première place après un passage piéton surélevé à plusieurs centaines de mètres du QG. Les amortisseurs en fin de vie me font rebondir à cause de la vitesse ; un coup de frein à main et l’arrière de mon crâne frappe contre l’appui-tête.
Le souffle court, dents serrées, je m’extirpe de la voiture et la verrouille sans un regard.
Pense à Mickaël. Plus que quelques heures et il sera de nouveau dans tes bras.
Peut-être, mais est-ce là où il veut être ?
— Faut pas croire que je vais t’appeler « chef ».
La voix bourrue halte mes pas pressés et fait partir en miettes les restes de ma patience.
Mon regard se lève sur sa figure d’armoire à glace défraîchie.
— Je ne voudrais pas de toi comme garde du corps de toute façon, je siffle. Aucune envie de me faire planter un couteau dans le dos.
Le gorille se fige. J’en parviendrais presque à sourire.
Monsieur ne veut surtout pas perdre ses privilèges.
Je fais un pas pour le contourner mais une main épaisse se referme sur mon bras. Mon sang ne fait qu’un tour.
— Tu veux que je fasse avec toi ce que Marc a fait avec Mickaël ?
Pas besoin d’élever la voix pour l’atteindre entre les deux oreilles, que sa tête culmine à dix centimètres de plus que la mienne n’y change rien.
— Ça pourrait être amusant, perpétuer la rumeur que le chef frappe ses hommes, tout ça.
Malgré mon ton détaché, mes paroles m’écœurent. Un millier de cauchemars hantent mon esprit, des réalités auxquelles il va falloir que je me fasse. Parmi elles, il y en a une bien plus horrifique que les autres.
Je suis le nouveau chef des Rapaces.
Musclor déglutit et lâche prise. Pourtant, il insiste, fait un pas dans ma direction dans une tentative pathétique de m’intimider.
— Rêve pas de lui ressembler, crache-t-il. Tu lui arriveras jamais à la cheville. Tu mérites même pas d’y penser.
Poings serrés, je lui fais face.
— Vraiment ? Qui va prendre sa place alors, hein ? Qui connaît les Rapaces aussi bien que moi ? Toi ?
Il bombe le torse, lève le menton. Avant qu’il puisse prononcer un mot, j’enchaîne.
— Tu sais que c’est ce que Marc aurait voulu.
Je répète le surnom, marque de ma… proximité avec Marcus. Il se dégonfle, serre les lèvres.
Les membres peuvent s’opposer autant qu’ils veulent à mon nouveau rôle, mais ils savent que je suis, que j’étais, son bras-droit, et donc celui à qui il aurait confié sa succession s’il l’avait pu.
Tu en es sûr ? Après ce qu’il t’a dit sur ce toit ?
Je laisse le gorille en plant et bouge avant de commencer à hurler, ou pire, à frapper. Il vaut mieux qu’il garde cette image froide et contrôlée de moi.
Même si elle ne pourrait être plus éloignée de la réalité.
***
Pour les quelques mètres qui me restent à parcourir, je fais de mon mieux pour me concentrer sur ce qui m’entoure au lieu de rester dans ma tête. Des milliers de fois, mes pieds ont foulé ces rues. Mes yeux remarquent chaque nouveau graffiti, chaque poubelle hors de sa place, les nouveaux paquets plastiques vides jetés au sol tacheté de chewing-gums et de substances suspectes. Or, cette fois, même ceux qui me sont familiers me paraissent étrangers. Les quelques âmes croisées en route gardent leur attention sur la chaussée, comme s’ils me reconnaissaient, comme s’ils fuyaient celui que je suis devenu.
Il vaut mieux être craint qu’haï.
En quelques heures, la nouvelle de la mort de Marcus s’est répandue comme une maladie infectieuse, insidieuse. Entre ceux qui ne croient pas au suicide et m’inculpent d’avoir mis fin aux jours de celui que jusque-là ils n’hésitaient pas à désigner comme mon frère, mon amant ou, au pire, mon maître ; et ceux qui se demandent si je serai à la hauteur du fossé creusé par sa disparition… il y a de quoi se mettre la pression.
Sans compter qu’ils ne savent pas tout.
Bien trop vite, je me retrouve devant le rideau de fer tagué.
C’est dingue comment les choses se salissent vite. Je ne m’en serais pas rendu compte avant ; or là, j’imagine la poussière s’accrocher à mes vieilles baskets. En moins de vingt-quatre heures, la moquette rouge s’est couverte d’une fine couche grisâtre.
Marcus ne l’aurait jamais laissé passer.
Le côté de mon poing rencontre le mur, soutient le poids de mon corps pour passer le coin des escaliers. À l’étage, un filet de lumière rehausse le ballet des particules dans l’air.
Ce qui prouve que nous sommes vivants, c’est la poussière, formée de minuscules morceaux de nous dont l’organisme se débarrasse. Ironique quand on pense qu’un monde sans nous serait un monde plus propre, même à ce niveau. La beauté à son comble sans rien pour l’apprécier. La vraie ne s’exprime que lorsque personne ne la voit.
J’enfonce ma main dans ma poche et en extirpe ma balle de tennis. La première trace de mon passage dans ce bureau. Délavée, elle décrie face au bois ciré. Ses aspérités l’empêchent de rouler. Elle reste là, immobile, attendant l’action humaine pour vivre selon sa nature, la laisser s’exprimer.
Trois pas et mes ongles courts s’enfoncent dans le cuir brun du fauteuil.
Silence.
Pas une mouche, pas une voiture à l’extérieur. Même ma respiration s’est tue.
Mon bureau.
Ma place.
Je m’éloigne du fauteuil au profit de la bibliothèque vide. Peut-être que ça lui donnait une impression de pouvoir. Un semblant de légitimité. Notre travail est issu de la rue et nous voilà à nous dissimuler derrière des portes de fer comme des présidents d’entreprises, comme tout ce que nous méprisons.
N’est-ce pas toujours comme ça ?
Soudain, la balle se retrouve dans mon poing et je la lance de toutes mes forces contre le mur à l’opposé de la table. Furieuse, elle rebondit puis court vers moi. Je me baisse, elle frappe le fauteuil puis en tombe. À bout de souffle, je vise cette fois le plafond. En boucle, je recommence jusqu’à ce que chaque recoin de la pièce soit meurtri.
Pas grave, il n’y a plus rien à briser ici.
***
Les heures défilent, tantôt guépards, tantôt escargots.
— Ce n’est pas mal, ici, commente Alistair en passant la porte. Je pourrai en faire une base de commandement hors de la maison. Il paraît que c’est mieux d’avoir des espaces distincts pour travail et vie privée.
Je force mes membres à s’étirer pour me redresser de ma posture avachie, me sers du mur dans mon dos comme soutien. Le regard perçant du chef des Cerbères suit mes mouvements. Si je ne savais pas qu’il est au courant de ce dont je suis capable et apprécie mes capacités, j’en aurais davantage à faire de paraître une loque devant lui.
Alistair continue son petit jeu et prend place sur le fauteuil de Marcus. Un long soupir d’aise franchit ses lèvres.
Je vois rouge.
Voir la tête de l’ennemi là, à la place que Marcus occupait, efface toute raison, tout devoir.
Mes paumes frappent le bureau. Aussitôt, son garde du corps apparaît, un bras dressé entre Alistair et moi sans pour autant me toucher.
— Qu’est-ce que tu fais ? je grogne entre mes dents.
Le coin de ses lèvres se soulève, ses yeux brillent. Il se penche vers moi.
— J’apprécie mon futur bureau, minaude-t-il.
Il me provoque, mais je suis incapable de m’empêcher de réagir. Alistair est bel et bien le serpent dont les rumeurs l’accusent d’être. Celles que l’on échange à demi-mot car l’on sait que les murs ont des oreilles. Il est craint et respecté d’une façon différente de Marcus. Il a cette aura de danger plus perfide tandis que Marc vivait chaque instant sur le point de craquer.
Jusqu’à ne plus pouvoir lutter.
Satisfait, Alistair se lève. Son ombre recule d’un pas et c’est comme s’il ne s’était jamais trouvé là.
— Tiens, offre Alistair. Je te le laisse… pour l’instant.
Je fais volte-face pour ne pas lui tourner le dos et m’appuie contre la table pour reprendre contenance.
Bon sang, réveille-toi.
— Moche, ce qu’il s’est passé hier, commente-t-il l’air de rien.
Ma respiration se coupe.
Quoi, tu espérais qu’il ne serait pas au courant alors que toute la rue ne parle que de ça ?
Son ton s’assombrit, son regard accroche le mien.
— Mes condoléances.
Je cherche, mais ne trouve aucun signe de malice dans ses yeux comme dans sa voix.
Je ravale un son étranglé qui m’horripile, plante mon attention au sol.
— Comment va le gamin ? enchaîne-t-il.
Je me redresse. Il m’étudie un long moment.
Que voit-il ? Une boule de rage ? Une épave ? Ennemi ou allié ?
Au bout d’un moment, sa posture se détend, son regard s’adoucit.
— Vous êtes proches tous les deux, non ? Tu ne m’aurais pas demandé de protéger n’importe qui, surtout quelqu’un que Marcus n’appréciait pas particulièrement.
Qu’est-ce que je suis venu chercher en venant au QG ? La fuite en plongeant dans la gueule du loup ? Ce pacte, je l’ai scellé au téléphone une fois au bas de l’immeuble cette nuit-là, pour Mickaël, pour qu’Alistair le protège quoi qu’il arrive. Ce, sans lui annoncer la mort de Marcus, et dans l’espoir qu’une fois qu’il l’apprendrait il tiendrait parole malgré mon omission.
J’ai vendu mon âme, et maintenant, le diable vient chercher sa contrepartie.
Bon débarras, je suppose.
Je me lève et me place derrière le bureau, bras appuyés sur le dos du fauteuil.
— Mickaël ne te concerne plus.
Plus que tout, je crains qu’il se serve de mon mensonge contre moi, contre Micka. Je sais qu’il est trop tard pour revenir en arrière, mais je ne peux empêcher la panique de parler à ma place.
Alistair cligne des paupières, penche la tête de côté.
— D’après ce que j’ai compris, il est loin d’être sorti d’affaire.
Il fait danser sa mâchoire un moment. Lorsqu’il reprend, son ton est glacial.
— Ne me dis pas que tu cherches à annuler notre accord ?
Ce serait du suicide.
Ha ha.
Je resserre ma prise sur le cuir sombre.
— Je suis un homme de parole. Ta part du marché n’a plus de raison d’être, puisque M-Marcus est mort. Quand comptes-tu récupérer les Rapaces ?
Le plus tôt sera le mieux. Après, je pourrai me concentrer sur Mickaël.
Je n’ai qu’une envie : me barrer d’ici et pouvoir respirer de nouveau.
Vraiment ?
Alistair ricane.
— Le marché est plus d’actualité que jamais, Alekseï. Tu as de la chance que je ne considère pas notre accord comme nul après ta petite omission. Mais ce que je t’avais demandé était dans un premier temps de te débarrasser de Marcus, et c’est quelque part ce que tu as fait. La deuxième partie de l’accord est la fusion. Je sais que tu n’es pas assez bête pour croire que ça se fait du jour au lendemain. C’est pour ça que je t’ai choisi pour servir de transition… sur le moyen terme.
Ça aurait été trop facile, n’est-ce pas ? Trop demander.
Son regard me parcourt de bas en haut.
— Je te laisse, finit-il par lâcher. Tu as clairement besoin… de t’ajuster. Je suis juste passé pour habituer le voisinage à ma présence et jeter un œil à votre, à notre, quartier général.
Et me rappeler que j’ai un nouveau marionnettiste.
Une fois à la porte tenue par son garde du corps, Alistair lève un doigt devant sa bouche.
— Au fait, j’espère que Victor en bas ne posera pas de problème.
Il me faut plusieurs instants pour comprendre qu’il fait référence au garde du corps de Marcus.
Tout mon corps se tend. Il a fait ses recherches.
— Je te laisse gérer, chef.
La note de confiance ne se cache pas d’être une menace.
La porte se ferme dans un cliquetis étouffé. Peut-être que si l’Ombre l’avait claquée, je me sentirais plus en colère que vaincu.
CHAPITRE 2
Alekseï
Ça ne fait vraiment que trois semaines ? Que je me retrouve à l’attendre devant un commissariat et non une prison ne change rien à l’intensité de la sensation de déjà-vu.
Cependant, les émotions ne sont pas les mêmes. J’étais à fleur de peau pour une autre raison à ce moment-là. Je pensais bien mettre les pieds dans une merde, mais je n’avais aucune idée d’à quel point ma vie s’apprêtait à changer.
Remarque, pas tant que ça. Pas pour l’instant.
Une chose a pourtant bien changé depuis que Mickaël est entré dans ma vie : mon envie de me battre s’est décuplée. Le feu qui m’alimente s’est transformé en brasier nourri plus seulement par la rage et l’amertume, mais aussi par un sentiment que je croyais n’était pas fait pour moi. Celui pour lequel les gens font des conneries sans cesse et écrivent des bouquins à l’eau de rose.
L’amour. L’espoir.
Certes, je me sens pathétique, mais surtout chanceux. Et ce n’est pas quelque chose qu’un jour j’aurais cru penser de moi ni de ma vie.
Ce n’est pourtant pas la seule chose que je ressens, loin de là.
J’aurais dû savoir. J’aurais dû être là plus tôt. J’aurais dû me concentrer sur celui qui me fait reprendre goût à l’existence et me donne de l’espoir au lieu de celui qui rend mon esprit plus sombre et nourrit cette facette de moi qui refuse tout et tous.
Le portail automatique s’ouvre enfin après des heures d’attente. Je me redresse aussitôt, enclenche la première pour rejoindre la silhouette fine dans la veste à capuche trop grande.
Mon cœur tambourine à mes oreilles, chaque battement une supplique. Je me reconnais à peine mais ce n’est pas important. Je ne rêve que d’une chose : m’assurer qu’il va bien. Stupide, car c’est impossible après ce qu’il a subi, mais depuis que je l’ai retrouvé ce soir-là pour le perdre aussitôt, depuis que ceux qui disent défendre la justice l’ont arraché à mes bras au moment où nous avions le plus besoin l’un de l’autre, j’ai comme perdu l’équilibre. À chaque instant, je risque de tomber soit dans une destruction aveugle soit dans une apathie bien pire que celle de Micka quand nous nous sommes rencontrés.
Une fois à sa hauteur, je baisse la vitre côté passager, comme la dernière fois.
— Micka, c’est moi, monte.
Sauf que comme la dernière fois, il m’ignore. Ce n’est pas une question de ne pas reconnaître la voiture, car ça m’étonnerait qu’il ne reconnaisse pas ma voix.
Il poursuit sa route, regard au sol, comme s’il était évident que personne ne viendrait le chercher.
J’avance de quelques mètres pour le devancer puis, d’un geste sec, enclenche le frein à main, détache ma ceinture, et pose un genou sur la console centrale pour agripper son bras lorsqu’il passe devant la portière à la fenêtre ouverte.
Il ne sursaute pas.
Il m’avait vu.
Sa mâchoire se contracte, les plis sur son front s’approfondissent. C’est bien la seule zone de son visage sans marques. Aussitôt, je relâche ma prise pour m’accrocher à la place à sa veste. Un long souffle passe ses lèvres tuméfiées.
— Qu’est-ce que tu fais ? je gronde malgré moi.
Maintenant que seuls quelques centimètres nous séparent, il est clair que ce n’est pas de son œil gauche qu’il m’aurait aperçu, gonflé comme il est. Tout ce côté de son visage a doublé de volume. Sa peau n’est plus que taches rouges et violacées.
Mon sang s’échauffe, mes mains deviennent moites. Si Marcus avait été là, je l’aurais moi-même envoyé dans la tombe.
Vraiment ?
J’ignore la position inconfortable dans laquelle je me trouve et me rapproche davantage, prêt à supplier Mickaël d’entrer dans cette fichue voiture.
— Je n’ai pas le droit de te voir. Ordre du juge.
Sa voix éraillée le fait tousser. Une main se place sur son flanc.
— Tu crois que j’en ai quelque chose à faire ?
Respiration toujours superficielle, Micka plante son œil rougi droit sur moi.
— Toi peut-être pas, mais moi si.
Son regard me fuit de nouveau.
Je raffermis ma prise sur sa veste.
— Tu t’inquiètes pour toi ou pour moi ? je souffle.
Son silence me dit que dans ses raisons il y a au moins un peu moi. Qu’il a peur, aussi. Peut-être même qu’il a autant besoin de moi pour le rassurer que j’ai besoin de lui. Ça me va, parce que la source de cette peur est quelque chose contre laquelle je peux me battre. J’ai juste besoin qu’il m’en laisse le temps.
Je tire sur ma prise pour le forcer à me regarder.
— Grimpe dans la voiture, Micka, je quémande. Si rien d’autre, laisse-moi au moins te ramener chez toi.
Sa paupière se ferme, ses lèvres tremblent.
Son hochement de tête suffira pour le moment.
***
Je nous croirais revenus au début. Le silence règne dans l’habitacle. Tête basse, Micka garde son attention sur le tapis rutilant sous ses baskets sales, ses bras autour de sa taille. J’ai de nouveau l’impression de ne pas être dans le même monde que lui. Je voudrais prendre sa main, masser ses jointures et ses poignets meurtris, sentir que je l’ai enfin récupéré.
Chaque mètre qui nous rapproche de chez le vieux Luc et d’une possible nouvelle séparation voit grandir dans ma gorge une boule impossible à avaler. Qu’il me parle, bon sang ! Qu’il me dise qu’il a mal, qu’il m’en veut, qu’il est heureux que Marcus se soit jeté du toit de cet immeuble, qu’il a bien récupéré ses souvenirs et que sa tête va exploser face à ce poids.
Je me mords la lèvre, tente de me retenir d’empirer la situation. Chaque fois que j’ai essayé de le secouer par le passé…
— Tu aurais pu prévenir quelqu’un pour la garde à vue.
Me prévenir.
— Quarante-huit heures, c’est…
Ce n’est pas rien. D’un côté, ça montre qu’ils n’avaient aucune preuve incriminante en main ; de l’autre, que l’affaire est importante.
Mon poing frappe le volant.
— Bordel, c’est clair que Marcus s’est jeté, non ?
Je déglutis lorsque ma voix manque de se briser.
— Ce n’est pas à propos de lui.
Mon corps se fige. Lorsque je le regarde un instant, sa dent a rouvert une coupure à sa lèvre. Le sang qui s’en échappe trace une ligne écarlate qui zigzague entre les poils foncés de sa barbe naissante. D’où je me trouve, je ne peux pas voir son œil sain. Un puits commence à s’ouvrir au creux de mon ventre. Je reporte mon regard sur la route.
Dès que Mickaël se sera endormi, j’appellerai l’avocat pour qu’il jette un œil à l’affaire. Ce n’est clairement pas Micka qui m’en dira davantage. Et s’il est passé devant un juge qui l’a interdit de me voir, ça ne sent vraiment pas bon.
Une fois garés devant la maison à la façade défraîchie, Mickaël lève la tête vers le vélo rouillé sur notre droite.
Encore une fois, ma main ne souhaite que prendre la sienne.
Sa respiration tremblante s’accélère. Je détache ma ceinture, me tourne vers lui, prêt à intervenir.
Qu’est-ce que tu peux faire, hein ?
J’essaie de le laisser venir vers moi, d’être patient.
— Tu…, commence-t-il.
Ses doigts s’enfoncent sur les bords du siège.
— Je pourrais rester chez toi quelques jours ?
Sa voix est à peine audible.
— Aussi longtemps que tu le voudras, j’affirme.
En même temps que sa prise se relâche, ma cage thoracique semble s’étendre.
Il garde son attention sur l’extérieur, mais n’amorce aucun geste pour sortir. Lentement, je tends une main vers son épaule. À mon grand soulagement, il ne fuit pas mon contact.
— Je reviens tout de suite, d’accord ?
Il acquiesce rapidement, comme si c’était ce qu’il espérait.
Je m’occupe de tout, Micka. Tu as juste à me laisser faire.
Micka relève sa capuche sur sa tête. Je jette un œil alentour, serre les dents, frustré qu’il ne se sente pas en sécurité.
Sans perdre plus de temps, je quitte la voiture. Un mouvement de poignet et je maudis le vieux Luc de ne pas avoir appris la leçon. La porte de la chambre de Mickaël est aussi déverrouillée. Personne n’a pris la peine de la fermer après mon passage, encore moins après celui des flics pour la perquisition.
Heureusement que Micka n’a pas voulu entrer.
Les portes des quelques armoires sont toutes ouvertes, certaines complètement, d’autres de quelques centimètres. La fenêtre entrouverte laisse passer une brise glaciale malgré le mois de mai déjà bien avancé. Sur le lit est étalé le contenu du tiroir de la table de chevet. Le matelas est tordu, les oreillers gisent au sol sur des piles de vêtements.
Deuxième sensation de déjà-vu de la journée. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je ne suis pas fan.
Sachant Mickaël seul dans la voiture, je ne m’attarde pas, mais je reviendrai tout remettre en place. Et changer les serrures.
Je rassemble quelques habits et les fourre dans un sac jeté dans un coin. Des feuilles blanches et deux morceaux de fusain enroulés dans l’une d’elles viennent s’y ajouter. Lorsque je jette un œil alentour pour m’assurer de ne rien oublier, un arc-en-ciel sur le mur près de la fenêtre attire mon attention. Je le suis jusqu’à sa source : le cendrier que Micka a dégoté pour moi.
Un objet simple, mais qui signifie tellement.
Je le laisse où il est, là où Mickaël l’a voulu pour mes visites, et descends les escaliers en trombe après avoir claqué la porte derrière moi. Le sac atterrit sur la banquette arrière.
Micka traque mes mouvements, toujours aussi muet.
Je hais me sentir aussi impuissant.
Je m’arrête près de lui et profite de la fenêtre toujours ouverte pour glisser lentement mes doigts entre la capuche et ses cheveux sombres, plonge entre ses mèches épaisses. Sourcils froncés, Mickaël me laisse le caresser, repose sa tête contre ma paume. Du sang séché s’accroche encore par endroits à sa peau autrefois lisse. Sa dent revient mordre sa lèvre.
— Chut, Micka, je murmure pour tenter de le rassurer. Ça va aller, on sera bientôt rentrés.
Je vais prendre soin de toi comme j’aurais dû faire depuis le début.
Je ne sais pas ce qui fait que je suis si attaché à lui. Je sais juste qu’à cet instant, je donnerais tout pour le protéger.
Et c’est ce que je vais faire.
Une dernière caresse de mon pouce sur sa pommette, un bref regard échangé, et je suis sur le siège conducteur. Cette fois, je n’hésite pas à glisser ma main le long de son bras qui berce ses côtes pour prendre sa main et l’amener sur son genou. Son regard sur nos peaux en contact est telle une langue de feu. Quelques mètres plus loin, l’arrière de son crâne repose sur l’appui-tête. Sa respiration est trop irrégulière pour qu’il se soit endormi, mais au moins il semble rassuré.
Tout comme je le suis.
***
Une fois chez moi, Micka me laisse le guider jusqu’à la salle de bain et le déshabiller. Sa veste tombe au sol dans un son étouffé. Lorsque j’agrippe le rebord de son t-shirt taché, ses mains sur les miennes m’arrêtent.
— Doucement, supplie-t-il.
Je hoche la tête, décolle avec précaution le tissu fin de sa peau jusqu’à découvrir un bandage faisant le tour de son torse.
— Qu’est-ce que…
— L’infirmière me l’a mis à l’hôpital, avoue-t-il. Ça aide pour la douleur.
Je serre les dents, encore un peu plus à chaque gémissement de douleur qui franchit ses lèvres. Des perles de sueur décorent son front plissé une fois le t-shirt à terre. Je colle ma tempe droite à la sienne, main sur sa nuque, pour lui accorder un instant afin de reprendre son souffle.
— Je te le referai après la douche, d’accord ?
Un mouvement presque imperceptible contre ma joue me confirme sa réponse. Ses cils caressent ma peau tandis qu’il recule. Je savoure le frisson que son contact me procure tout en éloignant les désirs qu’il éveille.
Je m’écarte le temps d’ouvrir le robinet de la baignoire puis termine de lui ôter ses vêtements sans fanfare. Plus tard, je les jetterai à la poubelle où ils rejoindront ceux que je portais ce soir-là, tout aussi marqués de son sang.
Micka se tient à moi pour entrer dans le bain chaud puis s’accroupit, mains agrippées aux rebords.
— Je…
— Attends, je t’aide, je le coupe.
Je le tiens sous les bras et le laisse reposer tout son poids sur moi pour s’allonger.
— Argh ! hurle-t-il.
Son visage pâlit, sa respiration rapide s’entrecoupe de grognements.
Chacun d’entre eux emporte avec lui un bout de mon cœur.
— C’est bon, ça va aller, je répète.
Sa façade détachée s’est fait la malle.
— A-Alek…
Sa poigne passe du rebord de la baignoire à mon t-shirt, le mouille au passage.
— L’eau chaude va te faire du bien. Je suis juste là.
— Viens…
Ce n’est pas la première fois qu’il me murmure ce mot, et ce n’est pas non plus la première où je suis incapable de lui résister. Saoul de lui, j’enjambe le rebord sans même penser à me déshabiller. Ses lèvres ne bougent pas, son visage garde sa grimace de douleur, mais quelque chose dans son regard s’allège en me voyant ainsi, pieds dans l’eau et entièrement habillé. Je secoue la tête, coupe l’eau, et m’agenouille de part et d’autre de ses cuisses. En prenant soin de ne pas appuyer mon poids sur lui, je colle nos fronts. Bercés par nos respirations, nous restons ainsi un long moment.
Micka renifle, je m’écarte. Ses paupières continuent closes, donc j’étire un bras et agrippe le verre au coin du lavabo, m’en sers pour mouiller petit à petit ses cheveux. Le shampooing nous baigne dans un parfum frais à l’opposé de celui âcre qui imprégnait le bâtiment l’autre soir.
Si seulement je pouvais lui faire oublier ce qu’il s’est passé…
J’ai senti les bosses tout à l’heure en le caressant et prends soin de ne pas appuyer mon toucher.
Mickaël ouvre son œil droit. Ses cils sont humides, j’ignore si par l’eau du bain ou par les larmes contenues. Sa respiration calmée s’altère de nouveau.
— Tu n’as pas tué une deuxième fois, pas vrai ?
Mes gestes se figent.
— Marcus a dit t’avoir demandé de le faire… ce soir-là.
Son ton détaché ne change rien à la douleur dépeinte sur son visage, sans doute aussi externe qu’interne.
Repenser à ma conversation avec Alistair fait se tendre tous mes muscles jusqu’à ma mâchoire.
— Non. Je ne fais pas tout ce qu’il demande.
« Faisais. »
Pour contrer mon intonation sévère, je fais glisser mon pouce contre le chaume sous son oreille.
— Tu n’as pas à t’inquiéter, que ce soit pour l’enquête, Alistair, ou les Rapaces. Je me charge de tout. Tu as juste à te reposer et guérir.
Son expression demeure identique.
— Qui est à la tête des Rapaces maintenant ?
Je compte dix battements de cœur avant de lui répondre. Peu importe sa réaction, rien ne changera.
— C’est moi.
Mickaël fait rouler sa tête sur l’arrière de la baignoire de gauche à droite.
— Alek, non… Tu ne peux pas faire ça, défend-il.
Je prends son visage en coupe aussi tendrement que possible pour le forcer à me regarder.
— Écoute-moi, Micka, je demande.
Cette fois, ce sont bien des larmes accrochées à ses cils. Je m’efforce de rester calme mais ferme.
— C’est temporaire.
Sa bouche s’entrouvre sans qu’aucun son n’en sorte.
— J’ai passé un marché avec Alistair.
Ses yeux s’arrondissent, tellement que j’aperçois la rougeur du gauche sous sa paupière.
— Il va… C’est pour nous, pour toi.
Si comme Alistair a sous-entendu il tient toujours.
— Non, Alek, non.
— C’est le mieux pour… pour notre liberté et c’est notre chance de pouvoir enfin goûter à ce que c’est que la vie.
Ses mains cherchent à s’agripper à ma peau, glissent sur mes bras trempés, s’accrochent enfin à mon t-shirt.
— Tu ne peux pas, insiste-t-il. Ce n’est pas toi.
Il me connaît mieux que moi-même.
— Je peux. Pour toi, je le peux.
Pas le choix.
— Tu es plus fou que moi, souffle-t-il.
Je détourne le regard, me concentre sur les derniers amas de mousse sur ses cheveux.
— Alistair veut les Rapaces, je poursuis d’une voix enrouée. Ce n’est qu’un temps de transition.
Vas-y, essaie de vous en convaincre.
— Marcus…
— Marcus est mort et bientôt enterré, je gronde. Il n’a plus rien à faire entre nous.
Micka secoue la tête mais n’ajoute rien.
Dans un effort pour faire disparaître cette sensation étrange en moi et entre nous, j’attrape les cotons que j’avais mis de côté en même temps que la lotion désinfectante. J’en imbibe un et l’amène à son visage pour faire disparaître les saletés encore incrustées dans ses blessures, en espérant le faire aussi avec la nuit où elles sont apparues, même si je sais que c’est en vain.
Je commence par le coin de ses lèvres pointillées d’un violet profond. Son œil tressaute à chaque contact.
Je suis désolé.
Ses narines.
Pardonne-moi.
L’arête de son nez.
Plus jamais.
Le coin interne de son œil clos.
Je ne le pardonnerai pas.
Le feu n’est jamais loin, et à chaque nouvelle plaie, son crépitement devient plus intense.
Le coin externe.
Nic aussi va payer.
Son arcade.
Je trouverai un moyen, coûte que coûte.
Les doigts de Mickaël enserrent mon poignet, leur pulpe sur mon pouls. Mon regard plonge dans le sien. Il me parle. Sans rien dire et sans que j’entende et sans que je comprenne, il me parle. Il s’adresse directement à une partie de moi hors de mon contrôle, que lui seul peut atteindre. Mon rythme cardiaque se calme petit à petit. La colère se transforme de nouveau en impuissance et me laisse là, à la dérive, tenu à la berge par l’ancre de son regard vert forêt.
Des mots se battent au bord de mes lèvres pour les passer, mais c’est à son tour, non ? Cet aveu, cette confession, je le lui ai fait à un moment où il n’était pas en état de répondre, et même si ça fait mal, si ça me fait me sentir… petit, je le sais.
Et pourtant.
Mes yeux divaguent sur sa bouche, mes gestes se font plus lents.
Depuis quand je n’hésite plus à le toucher de cette façon ? Depuis quand est-ce devenu une évidence ? Plus : vital ?
Mes doigts glissent de son sourcil à sa pommette saillante. Les siens remontent le long de mon bras nu jusqu’à la cicatrice sous mon œil.
— On est pareils, souffle-t-il.
Le coin de ses lèvres tressaute, mais je ne ris pas. Les miennes se posent sur son poignet un instant, mon nez effleure la peau fine et meurtrie à cet endroit, puis je reprends ma tâche. Une fois terminé, je joue de mes ongles avec les poils drus de sa mâchoire. Je l’aurais bien rasé, mais vu l’étendue de ses blessures, impossible d’y parvenir sans lui faire mal.
Mickaël renifle de nouveau. Un muscle se contracte sous mes doigts.
— Sors-moi de là, supplie-t-il.
J’obéis, l’aide à se lever, caresse son dos lorsque la douleur est trop forte pour être tue. Mes gestes n’ont jamais été aussi doux que lorsque je le sèche jusqu’au bout de ses doigts, tapote son pouce martyrisé par son ongle et même peut-être ses dents. J’ignore les petites cicatrices à ses jointures qui me narguent et me hurlent que je ne suis qu’un imbécile qui se complaît de ses œillères, comme Marcus me l’a reproché.
La serviette se tache de rouge et de noir par endroits, d’orange du mercure sur ses coupures. Enfin, j’appose un pansement sur son nez, un autre sur son arcade, un dernier sur sa pommette. Puis vient le tour des bandages. Mickaël tient à peine sur ses jambes, encore moins quand je serre trop fort.
— Tiens-toi à moi plutôt, je souffle.
Mes mains guident les siennes jusqu’à mes épaules. Ses cheveux chatouillent ma tempe lorsque je reporte mon regard sur son torse. Je prends une longue inspiration pour tenter de me calmer. Ses côtes contusionnées réveillent une douleur fantôme dans les miennes. C’est bizarre, non, que mon corps n’en porte aucune trace de ce qu’il s’est passé alors que le sien en est recouvert ? Encore une preuve de l’injustice qu’il a vécue. Un signe de plus de ma culpabilité. Si j’avais su le protéger. Si seulement Marc m’avait attaqué physiquement et pas qu’avec des mots…
Un sanglot à mon oreille me fait terminer rapidement avant de lever les yeux vers lui. Des rivières de larmes inondent ses joues, s’accrochent aux coins des pansements bon marché.
— Micka, j’appelle, inquiet.
Ses bras se resserrent autour de mon cou, son odeur mêlée à celle de mon shampooing emplit mes narines jusqu’à atteindre cette chose douloureuse dans ma poitrine. Pieds fermement ancrés au sol, je prends tout son poids sur moi.
— Je ne veux pas y retourner, crachote-t-il tout bas. Je n’y survivrai pas. Je ne survivrai pas en prison, Alek. Plus maintenant. Plus avec ces images écœurantes dans ma tête et en sachant que tu es dehors.
Je le serre autant que possible contre moi sans lui faire davantage mal, enfonce mon nez dans ses cheveux.
— Tu n’y retourneras pas, j’assure. Je te le promets. Tu vas rester ici dans mes bras, et personne ne pourra t’en arracher de nouveau.
Coûte que coûte.
Lorsque Mickaël éclate enfin en sanglots et perd sa lutte contre la gravité, je suis là pour le rattraper comme pour épancher ses larmes. Je suis à ma place. La détermination a remplacé l’impuissance.
Et je compte bien honorer ma promesse.
CHAPITRE 3
Mickaël
Les immenses grillages qui entourent le cimetière me font frissonner. Des barreaux qui gardent les esprits des défunts mais qui ne font rien pour filtrer la peine de ceux qui y pénètrent les cœurs battants.
Je tire sur les manches de la chemise noire qui porte l’odeur d’Alekseï pour dissimuler les marques douloureuses à mes poignets. Pour mon visage, il n’y a rien à faire. Si je pouvais me fondre dans les allées, je le ferais. Je n’ai jamais aimé l’attention sur moi.
Alek marche à quelques pas devant moi. Pourtant, ils ne sont pas empressés, mais sa longue figure le porte plus vite qu’il l’aurait sans doute voulu. Poings enfoncés dans les poches d’un pantalon de costume qui détonnait ce matin dans son armoire, il porte un masque lisse sur son visage rasé de près. À ses côtés, j’ai l’apparence du dealer des bas quartiers que je suis.
Ou le suis-je vraiment ?
Mes doigts tremblants parcourent les grilles fraîches sous mon contact, s’accrochent par à-coups dans leurs arrondis. Le long de notre marche silencieuse jusqu’à l’entrée, j’observe les semelles fines de mes baskets faire voler des morceaux lâches de béton sur le trottoir cabossé. La droite me paraît plus grande à cause de mon œil fermé.
— Micka.
Je lève la tête face au ton froid d’Alekseï. Son regard nuageux m’appelle près de lui et je ne peux qu’obéir.
— Reste près de moi. Je refuse que tu sois une cible. Certains pourraient prendre la défense de Marcus et t’accuser d’être un traître.
J’acquiesce sans un mot. Pas besoin, de toute façon. Alek semble savoir mieux que moi interpréter mes réactions.
Sa tête se tourne légèrement vers sa droite. Je me retiens de suivre son regard.
— Nic est là.
Son murmure est à peine audible mais sonne comme une sirène hurlante à mes oreilles. Mon pouls s’emballe, une onde froide se propage depuis mon ventre vers ma poitrine. Je serre les doigts autour d’un barreau.
Les images de son arrivée sur le toit duquel Marcus s’est jeté se confondent avec celles de notre première rencontre où ses mains ont laissé des traces rouges de doigts sur ma peau.
— Il va nous dénoncer, je bredouille.
Les scénarios défilent dans mon esprit. Au centre, celui d’un cortège de police suivant le funéraire. Être arrêté au moment où Alek enterre son frère serait…
— Micka.
Une main puissante se pose discrètement sur ma hanche côté route. Ce seul contact suffit à faire taire le brouhaha un instant. Amplement suffisant à Alek pour me calmer.
— Je te préviens juste, précise-t-il à mon oreille. Il veut simplement nous faire peur. Il ne fera rien pour attirer davantage l’attention sur ses liens avec l’affaire. Surtout que je ne me suis pas gêné pour la rappeler à l’inspectrice au commissariat.
J’ignore s’il est lui-même totalement convaincu par ses paroles mais décide néanmoins de lui faire confiance.
C’est bien mieux que l’alternative. Celle où le capitaine Dumin serait là pour fanfaronner et faire passer le message à Alek que son futur est aussi la tombe.
Notre futur.
— Ça va passer vite, assure-t-il. On entre, je fais le minimum requis, et on se tire.
Aussi simple que ça ?
Sa main s’évanouit de ma taille. Je la regarde glisser près de la mienne puis s’en éloigner. Mes doigts se serrent autour du vide laissé par la simple perspective qu’il puisse la saisir. Je prends une longue inspiration qui réveille la douleur dans mes côtes.
Quelques mètres plus loin, des visages scrutent notre arrivée. Au portail principal, juste derrière la ligne qui délimite l’entrée, se tient un homme large d’épaules et dont la taille dépasse celle de tous ceux autour de lui. Son nez trop grand surplombe un sourire malicieux qu’il tente de dissimuler en montrant les dents. Je sens mon front se plisser. Son visage me semble familier.
Alekseï se halte devant l’homme. À mesure que les secondes s’égrènent sans qu’aucun ne parle, la mine de l’homme au costume bon marché se renfrogne.
— Personne t’a appris les bonnes manières ? grogne-t-il. Présente-toi.
— Tu ne sais pas qui est ton chef ? demande Alek avec nonchalance. Quoi, ta mémoire n’excède pas les quarante-huit heures ?
Le rappel de son nouveau rôle tord quelque chose dans ma poitrine. Je l’observe en parfait contrôle de lui-même, plus encore que lors des premiers jours après notre rencontre, et sens une lourdeur m’envahir. Ce n’est pas lui, ça. Cette persona est tout ce que je voulais qu’il laisse derrière lui et voilà que par ma faute il se retrouve obligé de l’incarner plus que jamais.
Je ne sais pas ce que j’espérais. Qu’il me dise que personne n’avait pris la place de Marcus et qu’il avait laissé la chose la plus importante aux yeux de son frère à l’abandon et ses membres s’entre-tuer ?
— C’est toi qui as voulu ces contrôles.
Alek lève les sourcils.
— Donc tu sais bien qui je suis, réplique-t-il.
— Certainement pas mon boss, crache l’homme.
Il regarde autour de lui les quelques hommes tout aussi musclés pour la plupart. Leurs expressions et postures varient entre mépris, tension et hostilité. Un élément commun les relie cependant : tous ont l’attention braquée sur Alekseï.
— Tu vois comment ils te regardent ? demande celui au centre, ragaillardi, paumes levées vers le ciel à hauteur de ses coudes. Ils savent que tu étais sur ce toit avec le boss. Y a pas de fumée sans feu, comme on dit.
— Qu’est-ce que tu sous-entends ? gronde la voix glaciale d’Alek. Vas-y, dis-le si tu n’es pas aussi lâche que tu en as l’air.
L’homme s’avance sans pour autant dépasser la ligne qui sépare gravier et béton, intérieur et extérieur.
— Le boss est mort à cause de toi. Tout le monde le sait.
Le soleil de cet après-midi de mai disparaît avec ses mots. Les témoins de la scène de l’autre côté du grillage sont aussi immobiles que les statues qui décorent les tombes. De ce côté-ci, seul avec Alekseï, j’ai l’impression d’être de l’utilité d’une capuche par temps d’averse.
— Même si tu l’as pas poussé, c’est quand même toi qui l’as tué, insiste-t-il.
Le corps d’Alek semble un instant tendre vers l’avant. Mon souffle se coupe dans l’expectative de sa prochaine action, mes muscles se bandent prêts à le suivre. À la manière dont l’homme cligne une fois de trop des paupières, je comprends que s’ils avaient été seuls tous les deux, il n’aurait sûrement pas osé prononcer ces mots.
Le rôle d’Alek était de protéger Marcus. Pour eux, il est responsable de sa mort si par rien d’autre au moins par négligence. Plus que quiconque, c’était en lui que l’ancien chef plaçait sa confiance. Même à l’apogée de sa folie, Marcus a eu du mal à croire qu’Alek puisse lui faillir. Il était si certain qu’il tuerait pour lui une fois de plus, qu’il resterait à ses côtés pour me retirer des informations par quel moyen que ce soit.
À cette pensée, mon souffle s’étrangle dans ma gorge. Tout mon corps me lance comme si les coups pleuvaient de nouveau. J’enfonce mes ongles dans mes paumes pour réveiller mes défenses et rester debout.
— Tu trouves ça bien qu’un chef torture l’un des siens ?
La voix d’Alekseï résonne comme des pas sur du verre, comme l’incarnation même du danger.
L’air est telle une claque sur ma peau déjà amochée lorsque des dizaines d’yeux se concentrent sur moi. Tous mes muscles se contractent. Je tente autant que je le peux de garder mon attention sur le point de la grille entrouverte entre Alek et l’homme. Du coin de l’œil, j’aperçois une mine de dégoût tordre les lèvres de ce dernier.
— C’est un traître, accuse-t-il d’un mouvement de tête dans ma direction. Autant que toi. Pour ce que t’as fait au boss, et de l’avoir ramené ici.
Son regard détaille chaque recoin de mon corps puis se reporte sur Alek.
— T’es venu danser sur ses cendres avec ton nouvel amant ? provoque-t-il encore. T’as pris sa place au bureau et le gamin la tienne dans son lit ?
La main droite d’Alekseï se lève de quelques centimètres avant que son bras se fasse alpaguer par une autre.
— Qui manque de respect à qui finalement ? interroge une voix au ton faussement léger.
Pris par le spectacle tendu devant nous, personne ne s’est aperçu de son arrivée. Vêtu d’un costume noir satiné, l’homme blond cloue l’opposant d’Alekseï sur place d’un simple regard.
Je jette un œil alentour et aperçois une silhouette comme une ombre droit devant au bout de la rue. Un garde du corps ?
— Si vous teniez tant que ça à votre ancien chef, poursuit-il, vous attendriez au moins qu’il soit enterré pour vous chamailler et souiller son nom.
Le groupe d’hommes derrière le portail se disperse aussitôt et se mêle aux autres présents plus loin. Seuls deux restent près du géant qui bouillonne. Cependant, celui-ci ne s’adresse pas directement au nouvel arrivant, mais à Alek.
— Comment oses-tu amener l’ennemi ici, hein ? exhorte-t-il toutes dents dehors.
« L’ennemi » ?
Je prends le temps d’étudier l’inconnu, son visage taillé dans le marbre mais tout de même paré d’une certaine légèreté apportée par la teinte cristalline de ses iris. Sa carrure impose le respect, sa posture exsude une prestance particulière. La façon dont il se tient partiellement derrière Alek sans que ce dernier ne réagisse davantage que par la tension dans ses épaules montre une certaine familiarité et contre l’hypothèse d’un ennemi.
— Je viens saluer la mémoire d’un… confrère.
Un autre chef ?
Je me fige, m’efforce de me souvenir des mots d’Alekseï hier tandis qu’il pansait mes blessures. Sa tendresse n’avait d’égal que la profondeur du pli entre ses sourcils tout du long.
— J’ai fait un marché avec Alistair.
Alistair… Ça expliquerait la réaction d’Alek, pas chaleureuse ni directement hostile.
Un accord pour moi, pour nous, pour notre liberté et nos vies, a-t-il affirmé. Sa conscience en échange d’une utopie. Cela vaut-il vraiment la peine de se battre ?
Les deux comparses de celui qui fait face à Alekseï doivent retenir l’homme pour l’empêcher de provoquer une nouvelle bataille sanglante dans la guerre entre les Rapaces et les Cerbères.
Alekseï se positionne plus franchement entre les deux hommes.
— Alistair est là en allié, déclare-t-il haut et fort.
Son ton ne laisse rien transparaître, mais je me doute à quel point ce dernier mot lui est difficile à sortir.
— En dépit de tout ce qu’il s’est passé entre nos deux groupes, je respectais Marcus en tant que leader.
Alistair semble sincère, solennel, mais dans un monde de joueurs de poker, le calme règne toujours en apparence.
Soudain, une présence imposante se fait sentir sur ma gauche. Par réflexe, je lève un bras pour défendre mon côté vulnérable. Aussitôt, une main épaisse attrape mon poignet et m’arrache un hurlement.
— Mickaël !
— Malik, lâche-le !
Le monde autour de moi tangue, les lumières s’éteignent et se rallument dans un clignotement épileptique. Chaque inspiration est tel un immense rocher au bout d’une corde que je suis forcé de traîner le long d’un chemin rocailleux.
Un instant, mon corps devient une plume, celui d’après, des bras me maintiennent contre un torse à la chemise immaculée.
Je lève le regard sur le visage défiguré par la rage d’Alekseï. Plus question de l’homme stoïque que je hais tant. Son attention est rivée sur la source de mon état, un deuxième arrivant, celui-là même qui se tenait au bout de la rue il y a à peine quelques secondes. Peau plus tannée que les nôtres, iris d’un brun profond, l’inconnu ne se détourne du combat silencieux avec Alek que quand Alistair pose une main sur son bras. Aussitôt, toute son attention se reporte sur le chef des Cerbères.
Tandis que je tente de reprendre mon souffle en me calant sur celui d’Alek, une conversation silencieuse semble avoir lieu entre les deux avant qu’Alistair ne se reporte sur moi.
— Je suis désolé de ce qui vient de se passer, Mickaël. C’est un malentendu. Comment tu te sens ?
Il me parle comme s’il y avait une familiarité entre nous. À cause d’Alek et de leur accord ?
— Ça ira, je bredouille.
Alekseï m’aide à me redresser, garde une main au bas de mon dos.
— Dis à ton chien de garde de faire gaffe à ce qu’il touche.
— C’est le fait que tu n’en sois plus un qui t’autorise à parler comme ça ?
Ce n’est qu’à ces mots sortis de la bouche d’Alistair qu’Alekseï se dérobe au regard du dénommé Malik.
— Tu t’occupes des tiens, je m’occupe du mien, tonne Alistair après un moment avec un mouvement de tête vers l’entrée du cimetière d’où les mêmes hommes continuent à nous observer.
Alek serre les dents, renforce sa prise sur moi
— Rentrons, ça a assez duré, incite-t-il.
Cette fois, l’homme et ses sbires s’écartent à notre arrivée. Pas comme si Alekseï ou Alistair leur laissaient le choix. Ils ne ralentissent pas la cadence de leur démarche déterminée d’une seconde.
Sans me lâcher, Alek nous guide vers le coin le plus lointain et le plus à l’est du lieu, là où des dizaines d’hommes en noir sont rassemblés. Un signe de tête de la part d’Alekseï est tout ce qu’il faut à l’homme maigre au micro à la main pour commencer.
Tandis que la cérémonie brève a lieu sans que personne d’autre que l’employé de la maison funéraire prenne la parole, j’observe la photo choisie pour accompagner le cercueil. En noir et blanc, dépeignant un Marcus jeune et furieux, elle aurait pu tout aussi bien être l’une de celles prises après une arrestation.
Je passe de lui à Alek que l’homme appelle à ses côtés un peu plus loin. Impassible, il garde le regard rivé sur la terre foncée fraîchement retournée, chevalière dorée étincelante sous les rayons qui filtrent à travers les nuages.
Chaque personne a des facettes qui ne nous seront peut-être jamais connues.
L’ongle de mon index triture la pulpe malmenée de mon pouce. Je conçois qu’il est difficile pour les hommes qui nous entourent d’accepter que leur leader ait choisi de mettre fin à ses jours. J’ai moi-même du mal à concilier celui que j’ai vu sur ce toit pratiquement supplier Alek de tout son corps de le choisir lui avec le chef calculateur mais empathique que j’ai brièvement connu.
Je l’ai toujours défendu, même auprès d’Alekseï. Je refusais de croire que celui qui m’avait accordé une chance alors que je n’étais rien pouvait être si paranoïaque, si mesquin lorsque ça le touchait personnellement.
J’en ai eu pour mon argent, et pas qu’un peu.
À l’époque des combats, les différentes catégories ne s’affrontaient pas les mêmes jours. C’est la raison pour laquelle je ne me souviens pas de voir Marcus, même si j’ai… retrouvé la mémoire. Marcus en revanche a dû entendre parler de moi, je suppose, ce, même si je n’assistais en général pas aux combats de Blake. Je n’avais aucune envie d’être mêlé aux affaires des Cerbères hors des combats auxquels mon père me forçait à participer, et, de toute façon, c’est ce que Blake voulait. Sans compter que je détestais le voir souffrir. Il était bon à cacher sa douleur sous l’adrénaline qui nourrissait son addiction. Ce mélange de sang, crasse et sueur, lui donnait vie. Je sais qu’il luttait comme s’il avait notre père devant lui sur le ring.
Ou peut-être lui-même.
D’où le fait qu’il se sente aussi satisfait qu’agité après chaque affrontement.
J’imagine à quel point ses combats avec Marcus étaient galvanisants pour lui. Gagner contre l’une des grosses têtes du gang ennemi numéro un n’était pas rien. Ce, même si les couleurs soi-disant disparaissaient une fois entré dans le monde noir de l’entrepôt.
Est-ce Marcus qui lui a cassé le bras cette fois-là ?
Les mots de l’ancien chef me reviennent en tête. Peut-être qu’inconsciemment je voulais effectivement me venger, comme il l’a affirmé. Après tout, ce n’est pas anodin que de tous les gangs qui infestent les rues de cette ville comme celles alentour j’ai joint le principal rival de celui dont mon frère était membre.
Lorsque le passé menace de reprendre vie autour de moi, je me secoue pour revenir au présent.
Penser à Blake comme à Marcus est un dangereux poison à effet rapide.
Alors qu’Alekseï lance une poignée de terre sur le cercueil jusque-là immaculé, je ne peux qu’espérer que ces souvenirs, tant les miens que ceux d’Alek, soient enterrés avec Marcus.