Lire un extrait L'arôme du bonheur | Une romance à point

La décision

Depuis que j’ai reçu la lettre de Clavia Ramblay, je suis tiraillée entre deux émotions totalement contradictoires. Une excitation intense, de celle qui ouvre des portes, qui dégage des fossés, opposée à une terrible sensation de perte, de désarroi et de chute.

Plantée devant mon ordinateur, je parcours une nouvelle fois le site de l’hôtel Sa Majesté, un établissement d’un luxe pur à vous faire tourner la tête, ouvert depuis 1930 et situé à Paris, à deux pas des Champs-Élysées. Oui, je rêve d’aller là-bas, oui, j’en meurs d’envie. Mais abandonner tout ce que j’ai ici ? Ma vie, mes amis… Alistair ?

Tu ne l’abandonnes pas, puisque vous n’êtes même pas ensemble.

Ah, cette fichue conscience ! Je ferme la page internet et pousse un profond soupir avant de me préparer pour le réveillon. Je repousse chaque fois ma décision pour ce poste de commis qu’ils me proposent.

Paris, c’est le rêve de tous les jeunes cuisiniers. La France, c’est la meilleure école du monde pour apprendre la bonne cuisine. Si je refuse cette opportunité, y en aura-t-il seulement une autre ?

Depuis que j’ai quitté l’Hybris, les choses stagnent et je suis retournée vivre chez maman. Nous avons passé Noël entre nous, à nous couvrir de cadeaux et à regarder des comédies romantiques. Couchée devant la télévision, j’en ai profité pour répondre à tous les messages « smiley-cœurs-père Noël » de Carl. Et pour changer, je n’ai pas eu de nouvelles d’Alistair. Mais ça, je commence à m’y faire. En même temps, plus loin il restera, mieux je me porterais. Du moins, j’essaie de m’en convaincre, car son silence me pince toujours le cœur.

Pour le Nouvel An, je vais chez Daisy et Eliott, son petit ami et apprenti de l’Auberge de la Louche d’Argent. Entre deux verres de champagne avant minuit, elle m’explique que l’Auberge est en pleins travaux de reconstruction. Les ouvriers vont et viennent, mais les dégâts sont plus importants que prévu.

— Tu te rends compte ? Greyclaw nous paie à rien faire ! Cet incendie, c’était une opportunité de dingue !

— Quelle aubaine, n’est-ce pas ? je réplique d’une voix étrange.

Daisy s’étrangle en avalant son champagne et me regarde d’un air affolé. À voir sa tête, elle vient de se souvenir que mon père est mort à cause d’un incendie.

— Enfin… Je ne voulais pas dire ça comme ça. Désolée.

Eliott zappe les chaînes dans l’espoir de nous trouver une émission de variétés sans présentatrices bimbo aux gros seins.

— La police n’a toujours pas trouvé de suspect ? je demande alors que Daisy râle sur une énième chroniqueuse aux airs de mannequin.

— Non, répond-elle, ils continuent de penser que l’incendie s’est déclaré tout seul. Malheureusement, vu les dégâts, difficile de prouver le contraire.

Les images diffusées aux infos m’avaient profondément troublée la première fois. Encore maintenant, le souvenir est aussi désagréable qu’une brûlure. Si Alistair avait été à l’intérieur à ce moment-là… ou n’importe qui, d’ailleurs…

À cet instant précis, ma gorge se resserre.

— Tu imagines, c’est peut être un coup de Régina, me glisse Daisy avec un coup de coude.

Je hoche la tête sans y croire.

— Elle a commis des vols, non ? poursuit-elle, bien décidée à avoir raison. Si ça se trouve, elle cache un passé de criminel et personne n’est au courant ! Enfin, sauf Greyclaw qui a vu son CV…

— Tu divagues complètement ! je l’interromps, moitié amusée, moitié agacée. Régina a juré de me faire la peau à moi, pas à Greyclaw ! Elle était folle amoureuse de lui, brûler son auberge était loin de ses objectifs.

À moins qu’elle n’ait pété un plomb après son renvoi et ai décidé de tuer tout le monde. Comment devient-on un assassin, au juste ?

— Oh ! C’est bientôt minuit ! nous hurle Daisy, un œil rivé sur sa montre. Attention, dans dix, neuf, huit…

Si Daisy a une vie trépidante depuis qu’elle a arrêté de bosser, la mienne est devenue sinistre. Les soirées entre amis sont rares. Et ma dernière dispute avec Samantha n’a fait que nous éloigner davantage.

Les jours qui suivent, je me traîne entre les pièces de l’appartement tel un zombie, mange le strict minimum et repars souvent me coucher. Je n’ai envie de rien. Et surtout pas de recontacter l’hôtel Sa Majesté. De son côté, Maman me materne et aime ça.

Je sors des toilettes en bas de pyjama quand mon téléphone se met à sonner.

— Salut, Maggy-jolie ! Bonne année, ma belle ! Alors, qu’est-ce que ça te fait d’avoir quitté l’Hybris ?

La voix chantante de Carl me décroche aussitôt un sourire.

— Pas mal de bien depuis que je ne vois plus ta tronche !

Il éclate de rire.

— Je dois t’annoncer une grande nouvelle. Tu sais que je suis officiellement viré, moi aussi ? me lance-t-il d’un ton joyeux..

Puis, voyant que je reste sans voix, il enchaîne :

— Depuis que tu es partie, l’atmosphère est invivable ! Fabien, l’ancien commis, a décidé de démissionner. C’est Kim qui le remplace… aux côtés de Felix. Il est harcelé à longueur de temps, c’est pire que tout ! Son eczéma a recommencé. Ça m’a foutu hors de moi et j’ai légèrement pété les plombs.

— C’est-à-dire ?

Carl s’éclaircit la gorge.

— C’est-à-dire que je lui en ai mis une qui l’a fait décoller. A Felix, bien sûr. J’ai été renvoyé sur-le-champ. J’ai à peine eu le temps d’attraper mes couteaux ! Et les tiens aussi, en l’occurrence, vu que tu les avais oubliés. Je te les déposerai chez toi. Tu me donneras ta nouvelle adresse, hein ?

Je suis effarée. Carl, qui est toujours souriant et attentionné, doux et drôle, devenir violent ? Et frapper Felix ? J’aurais donné cher pour voir ça !

— Il va porter plainte ? je demande.

— Il en meurt d’envie ! Mais comme c’est le toutou de Beauchamp, il n’en fera rien. Si cette histoire va jusqu’au procès, Kim va témoigner à propos du harcèlement qu’il subit et il se pourrait que l’établissement prenne très cher niveau réputation. Surtout si tu y apportes ton concours. Ils savent très bien ce qui se passe entre leurs murs, crois-moi.

Je serais plus que ravie que cela se retourne contre eux, je l’admets.

— Je pense que je suis rayé du monde de la grande cuisine pendant un moment, soupire-t-il. Et tu sais quoi ? Je m’en fiche totalement. Je me sens… délivré. Ce type en méritait une depuis que je l’ai vu t’attraper par les cheveux. Tu sais, Maggy-jolie, il y a peu de choses qui me font sortir de mes gonds, mais contre ce genre de violence, je ne connais qu’une seule réponse.

Et moi, je me sens bouffie de fierté d’avoir un ami pareil.

Carl et moi finissons notre discussion sur un sujet plus léger et je finis par raccrocher.

— Maggy ? m’appelle Maman. Tu veux bien aller faire quelques courses pour ce soir ?

Je proteste. Je sais qu’elle essaie de me faire prendre l’air. Nous sommes lundi et la neige n’a pas arrêté de tomber toute la semaine dernière. Il y a au moins quarante centimètres de poudreuse sur le toit de ma voiture. Quitte à sortir par ce temps terrible, autant en faire profiter une autre personne. Je passe un coup de fil à Daisy qui – par chance – est en ville.

— Je passe te chercher dans trente minutes ! Juste le temps… de… sortir… de ce fichu parking !

J’entends une série d’injures et le téléphone raccroche. Ah ! Daisy qui téléphone en conduisant ! Pourquoi cela ne m’étonne pas ? Je la vois débarquer une vingtaine de minutes plus tard dans l’allée principale.

— Tu t’es habillée comme une chiffonnière ! me lance-t-elle. Si j’avais su, je serais venue en peignoir. Allez, grimpe dans le char !

Toujours à me taquiner, celle-là ! je songe en roulant des yeux.

Nous nous rendons au Super C le plus proche sur fond de musique électro. Heureusement, les voies principales ont été dégagées et le trafic n’est pas ralenti par les chutes de neige.

— Alors, qu’est-ce que tu as à me raconter ? me dit-elle après que nous ayons épuisé les sujets banals comme le temps et sa nouvelle paire de chaussures.

— Qu’est-ce qui te fait croire que j’ai forcément quelque chose de neuf ? je lui réponds et nous entrons dans le supermarché, moi poussant mon caddie qui grince, elle sur mes talons.

— Parce que tu as l’air torturé alors que tu devrais péter la forme ! Non, franchement, ton ancien chef te faisait des crasses, cet endroit te rendait folle, tu devrais sauter de joie à l’idée de trouver un nouveau job. Donc, qu’est-ce qui te préoccupe ? T’as rien trouvé d’intéressant ?

— Non, ce n’est pas ça.

— Alors, quoi ? Le patron est un gros niaiseux tout crado ?

— Non, plus, je réponds avec un rire.

Je fais mine d’être absorbée par ma lecture du dos d’un paquet de céréales tandis qu’elle me dévisage. C’est idiot, mais même si je brûle d’envie de lui révéler la vérité concernant l’hôtel Sa Majesté depuis plusieurs semaines, une petite partie de moi se montre encore réticente.

Parce qu’une fois que Daisy sera au courant, elle te poussera à y aller !

Cette fois, j’abdique.

— En fait, j’ai reçu une réponse positive, je commence en reposant le paquet de céréales.

J’essaie d’avoir un ton détaché, mais ma voix tremblote. Daisy se penche vers moi.

— Et ? insiste-t-elle, le regard inquisiteur. Je suppose qu’il n’y a pas que ça, ou tu me l’aurais déjà dit ! Tu ne vas pas travailler dans une prison ou un truc comme ça ?

— Non, je réplique en poussant le caddie dans le rayon des produits laitiers. C’est un job de commis dans un hôtel.

Et pas n’importe quel hôtel, Madame !

Petit à petit, je sens l’excitation monter en moi comme des bulles de champagne. Daisy me fixe, perplexe.

— Alors, où est le piège ? s’exclame-t-elle, mains sur les hanches. Où est-ce qu’il est cet hôtel ?

— À Paris.

Voilà, je viens de lâcher une bombe. J’attrape deux bouteilles de lait en évitant Daisy du regard. Un silence pèse entre nous jusqu’à l’inévitable − un cri suraigu, digne des plus belles pimbêches de la télé-réalité. Une seconde plus tard, Daisy me saute dans les bras en caquetant :

— Mon Dieu ! Tu vas aller à Paris ? C’est fantastique ! Je n’arrive pas à y croire ! C’est géant ! Quel hôtel ? Dis-moi quel hôtel !

Me voilà rendue sourde par ses éclats de voix. Dans le rayon, tout le monde nous regarde. Je finis de prendre la crème et les œufs et accélère le pas, alors que Daisy continue de sauter d’un pied à l’autre d’un air réjoui.

— Sale petite cachottière ! Je savais bien que tu ne me disais pas tout ! Nom d’un chien… Paris ! Et où est-ce que tu vas ?

Je lui parle de l’hôtel situé à quelques pas des Champs-Élysées, de la magnifique devanture, des chambres de luxe, de la cuisine raffinée. Daisy est en extase ; à croire que je viens de lui annoncer le gros lot. Toutefois, mon appréhension reprend le dessus.

— Je n’ai encore rien décidé, déclaré-je finalement pour mettre fin à sa petite danse de la victoire. Je ne sais pas encore si…

— Rien décidé ? me coupe-t-elle, abasourdie. Tu plaisantes, j’espère ? C’est une opportunité de fou ! Je te jure que si tu refuses cette offre, je t’en voudrais jusqu’à la fin de ta vie !

Je jette un paquet de papier toilette dans le caddie et pose sur elle un regard excédé.

— S’il te plaît, tu peux te mettre un instant à ma place ? Tu crois que c’est facile pour moi de quitter Québec pour aller m’établir seule dans un pays que je ne connais pas du tout ?

— Tu l’as bien fait pour aller étudier l’allemand, non ?

— J’étais jeune ! rétorqué-je. J’avais besoin de liberté, je n’avais qu’une seule amie à Québec, et je n’avais pas…

Je m’interromps, mal à l’aise.

Je n’avais pas Alistair.

Daisy semble saisir l’idée et ses traits se font plus doux.

— Est-ce que tu l’aimes ? me demande-t-elle.

— Je n’en sais rien, dis-je, les mains tremblantes sur mon caddie. Et je ne sais pas non plus ce qu’il ressent. Mais tout ne tourne pas autour de lui. Il y a aussi tous les gens que je ne verrais plus. Tout ça me fait un peu peur.

Daisy passe une main dans mon dos et me lance un sourire rassurant.

— C’est l’aventure, Maggy. C’est toujours effrayant, mais n’attends pas après les autres pour commencer à vivre ta vie. Demande-toi ce qui compte vraiment pour toi et, là, tu sauras quoi faire.

— Merci, grand sage ! je réplique, les lèvres pincées, et elle éclate de rire.

Nous passons à la caisse et ses mots me trottent encore dans la tête.

Qu’est-ce qui compte vraiment dans ma vie ?

C’est idiot de se poser une telle question, surtout lorsqu’on remplit des sacs de nourriture et de papier toilette senteur hibiscus. Et puis, tout s’illumine. Mon cœur tressaute. Je sais ce qui me rend heureuse ; ce qui m’a toujours rendue heureuse. Et là, profitant du fait que Daisy marche devant moi, je me murmure à moi-même :

— Je suis une cuisinière.

Québec, je t’aimais

Ma récente discussion avec Daisy est une véritable prise de conscience : je dois me rendre à Paris. Aujourd’hui, je prends contact avec Clavia Ramblay, la coordinatrice des Ressources humaines de l’hôtel Sa Majesté.

Après un entretien Skype où je me suis sentie étrangement détendue, elle m’annonce qu’ils sont prêts à m’accueillir. Chez eux. À Paris. La première à l’apprendre est ma mère.

— Alors, tu t’en vas ? me fait-elle avec raideur.

Une lueur de tristesse teinte ses yeux tandis que je lui annonce la nouvelle en plein petit-déjeuner.

— Ce n’est que temporaire, tu sais, lui dis-je. Je vais rester six mois, pas plus.

— Six mois ? reprend-elle en appliquant de la confiture d’un geste dur et tremblant sur sa tartine. On est en janvier, si tu pars ce mois-ci, ça veut dire qu’en juillet tu devrais être de retour. Depuis quand les maisons hôtelières relâchent-elles du personnel en pleine saison estivale ?

Elle a raison. Rien ne sert de lui mentir. J’avale ma salive avec difficulté.

— D’accord, ce sera peut-être huit mois… ou dix… mais tu sais que je reviendrai.

Elle renonce à manger sa tartine débordante de confiture à la mangue et pousse un soupir, les mains croisées devant elle.

— Tu n’allais pas rester ici éternellement, de toute façon.

Elle se lève pour débarrasser sans que j’aie fini. Des larmes brillent dans ses yeux. Finalement, quel que soit mon choix, tout le monde en souffre.

Suis-je la plus égoïste de toutes dans cette histoire ou ne suis-je entourée que par eux ?

Heureusement, j’ai la chance d’avoir Daisy, que la nouvelle rend toute joie.

— Tu vas aller chercher du p’tit Français ! me charrie-t-elle au téléphone. Et faut pas oublier la méga fête pour ton départ !

Du Daisy tout craché, je songe.

Je m’occupe de prendre rendez-vous avec les différentes institutions pour faire mes papiers. Dire que tu n’as toujours rien dit à Alistair…

Et si je me contentais de partir sans un mot ? Pas d’au revoir, rien. Je me demande bien ce qu’il en penserait. Comment il réagirait. Pas sûr qu’il apprécie. Peut-être qu’il partirait avec moi. Je te rappelle que votre histoire était déjà finie avant d’avoir commencé.

Je dois me concentrer sur mes papiers, oublier Alistair et ce que j’ai vécu à l’Hybris : on m’offre une nouvelle chance. C’est un don précieux . Et je ne dois pas me planter, cette fois. Car si je tombe sur un Felix en France, je ne pourrais m’échapper nulle part. Cette perspective me rend nerveuse tandis que je consulte mes e-mails, dix jours après mon annonce de départ.

Clavia m’a récrit : ils attendent ma venue avec impatience. Elle prépare tout de son côté et a bien reçu mes documents. Du point de vue administratif, visiblement, tout roule.

— Tu ne veux pas emporter tes peluches ?

Ma mère entre dans la chambre avec un carton d’animaux en peluche sans prendre la peine de toquer.

— Regarde, il y a ton kangourou. Il est super mignon. Et ton petit chien.

Elle les sort du carton et les incline dans ma direction.

— Maman, je ne vais jamais avoir la place de prendre tout ça !

Et puis, tu crois que je vais me faire beaucoup d’amis s’ils savent que ma chambre est remplie de peluches ?

— Bon, très bien, lance-t-elle sèchement. C’est juste au cas où tu ne reviens pas ! Maintenant, je sais que je peux les jeter.

— Ne le prends pas comme ça, je réplique alors qu’elle remballe les peluches et sort de la pièce sans un regard.

Je sais qu’elle est troublée à l’idée de me voir partir aussi loin.

J’ai enfin une date de départ et mon billet d’avion est réservé. J’ai un vol direct pour Paris, arrivée prévue à l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle à 10 h 05, le 30 janvier. Départ à 16 h 10, le jeudi 29.

Au petit-déjeuner, à J-10, ma mère déclare :

— Avant de partir, je voudrais que tu fasses un tri dans tes affaires. On ira les amener à Bonnie ce midi en allant déjeuner chez elle. Tu sais comment elle est, toujours le nez dans une œuvre de charité.

Ma grand-tante Bonnie avait quelques fois voulu entraîner Maman dans ses associations diverses, mais sans succès. En même temps, je comprends qu’on ne trouve pas d’attrait d’aller aux réunions des collectionneurs de vélos rouillés ou de lanceurs de tartes.

Je m’exécute donc et descends le dernier carton d’affaires alors que Maman est sur le porche, clés de voiture en main.

— J’espère qu’elle n’a pas fait sa tartiflette au cheddar, je n’ai vraiment pas faim pour un truc pareil, marmonne ma mère. Et puis, ça va sentir sur tous les vêtements.

Mon téléphone vibre dans ma poche.

Tu t’en vas ?

Alistair. Mon rythme cardiaque s’accélère brusquement. La voix bougonnant de ma mère s’efface, emportant avec elle les bruits de circulation.

Ça y est, il est au courant.

Daisy a dû l’inviter à ma soirée de départ, il doit tomber de haut.

Et puis, pourquoi je m’en ferais pour lui au juste ? Il me semble qu’il n’a pas été très sympa pour rompre.

— … toujours attendre dix minutes à ce feu ! Si au moins les gens pouvaient démarrer plus vite !

Mes doigts vont effleurer les touches. Je me sens tout excitée et affolée à la fois. Trop tard pour faire machine arrière.

Oui, j’ai eu un poste dans un hôtel en France

J’envoie et fais mine de m’intéresser aux constatations de Maman. Lorsqu’un nouveau message me parvient, je n’arrive pas à dissimuler mon émoi.

Où ?

À l’hôtel Sa Majesté, à Paris

Plusieurs minutes se perdent et nous arrivons enfin chez Bonnie. Je range le téléphone dans ma poche pour la prendre dans mes bras. Elle porte son habituel tablier bleu à pois et ses cheveux gris en épis sentent la choucroute. Elle embroche mes joues dans ses mains boudinées toutes froides.

— T’as bien maigri, toi ! jappe-t-elle, ses yeux me sondant, ses mains jouant avec mes pommettes. T’es-tu sûr qu’tu manges suffisamment ?

— Et encore, elle a repris du poids ! atteste Maman.

Nous rentrons, Bonnie pendue à mon bras.

— T’es-tu sûr que ça s’passe bien là où t’es ?

— Je n’y suis plus, j’ai été virée.

Bonnie lâche un juron haut et fort. Le chat, couché sur le sofa, relève la tête d’un air alarmé.

— Maudits niaiseux ! C’pas habitué à avoir une jolie fille dans leur équipe, ’savent pas en prendre soin ou quoi ?

La cuisine de Bonnie embaume les oignons et la farce cuite. Un plat mijote au four et sur le poste une terrine attend sagement qu’on la découpe.

— Va t’laver, va ! me fait-elle en me poussant dans le bas du dos.

Puis elle s’exclame brusquement en se retournant vers ma mère :

— Suzanne, touche à rien, j’te dis ! C’est moi qui fais.

Je profite d’être un peu seule pour vérifier mes messages : pas de réponse.

Dans la salle à manger, maman s’est mise à table et attend, mains croisées, l’air de s’ennuyer ferme. Bonnie s’active à couper le pâté en s’appuyant fermement sur son couteau.

— C’que j’en dis, moi, de ces cuisines guindées, c’est que ça te donne des miettes et que ça te coupe le bras derrière ! Pourquoi que tu vas pas chez Renée ? relève-t-elle, comme si l’idée était brillante. T’sais qu’ils sont bien installés là-bas maintenant.

Renée, une amie de Bonnie, qui a sa propre ferme et passe son temps à courir après les poules.

— Bonnie, ils n’ont pas le chauffage ! je réplique en pouffant. Qu’est-ce que j’irai faire chez Renée à part couper des volailles en deux ?

— En plus, le matériel est très dangereux là-bas, glisse Maman, les yeux dans le vide.

Bonnie lui jette un regard par en dessous tandis qu’elle s’avance à table avec le plat de charcuterie.

— Le métier de cuisinier, ça s’apprend, relance Bonnie. Bon appétit ! Allez-y, servez-vous. Non, pas toi, Suzanne, c’est moi qui fais ! lance Bonnie lorsque ma mère attrape les couverts. Tu crois qu’c’est avec deux tours de main qu’on apprend à manier le poivrier ? La cuisine, ça se dompte, comme les hommes.

J’adore Bonnie. Vraiment. C’est encore la seule personne qui me reste du côté de Papa. Mais parfois, elle a vraiment le don de mettre les pieds dans le plat. Je me contente de manger mon morceau de pâté sans répondre à ces boniments. Il a un goût de pistache et de viande maturée.

— Et comme ça, tu t’en vas en France, ta mère m’a dit.

— Et comme ça, oui, je réponds en essuyant ma bouche.

— Pourquoi qu’t’irais pas en Bretagne ? Ils font des bons kouign-amanns là-bas.

— Parce que je m’en fiche de la Bretagne, rétorqué-je.

— Ce sont les palaces qui l’intéressent, enchaîne Maman.

C’est moi ou son ton est condescendant ?

— Pour quoi faire les palaces ? ricane Bonnie. Ils t’apprendront plus qu’ici ? Mieux qu’ici ? Les palaces… les palaces… Qu’y t’servent des miettes pour te couper le bras.

— Tu l’as déjà dit, je soupire.

— Parce que c’est vrai, bon sang ! s’écrie-t-elle.

Ses joues fripées ont viré au rose électrique et ses yeux m’observent avec sérieux.

— Qu’est-ce que tu vas chercher là-bas qu’t’as pas ici ?

Je l’ignore.

Mais au fond, qu’est-ce que j’ai ici ? Ma famille. Mes amis. Je vais tout perdre, recommencer à zéro. Et non, ça ne m’émeut plus.

— Et sinon Bonnie, comment va votre hanche ? lance Maman tandis qu’un froid inonde la table.

— Disloquée à nouveau, répond ma grand-tante en se retournant vers ma mère. C’foutu doc qui m’a dit : « Faut arrêter, Madame Renoy. Trop d’excès qu’vous faites là ». Et moi, faut pas m’prendre pour une valise…

Je n’écoute pas le reste de la conversation. Je repense à mon téléphone, bien au chaud dans ma poche et le sort discrètement (Bonnie déteste les téléphones à table).

Il n’y a rien de bien là-bas

Non mais pour qui il se prend !

Il a gagné : la fureur m’inonde. J’ai envie de l’appeler pour lui hurler dessus. Qu’en sait-il ? De quoi il se mêle, d’ailleurs ? Si je l’avais en face de moi…

Nous quittons Bonnie vers quatre heures de l’après-midi après avoir déchargé le coffre de la voiture. Tous ses récents discours m’ont quelque peu déprimée. J’ai l’impression que personne ne peut se réjouir pour moi. À part Daisy, sans doute, à qui je lance un petit coup de fil en revenant. Elle est d’un enthousiasme à effrayer les caribous. À croire qu’elle souhaite vraiment me voir partir !

— J’ai réservé une table dans l’Uptown Bar pour ta soirée ! Tu connais pas ? C’est le bar le plus huppé de Québec. Ben quoi ? lâche-t-elle au bout de quelques secondes de silence.

— Je n’ai pas envie de croiser qui que ce soit à Québec.

— Tu croiseras personne ! me rassure-t-elle. Et au pire, on sera tous là !

Tous ? Qui ça, « tous » ?

La soirée a lieu le samedi, quelques jours avant mon départ officiel. Daisy m’a donné rendez-vous au bar à 21h 30 et il est grand temps de chausser mes talons. Je n’ai rien avalé depuis midi, je meurs de faim. Alors que je conduis dans des rues que je ne pensais jamais revoir, affrontant la neige à coups d’essuie-glaces, les souvenirs affluent, denses et vicieux. Des paroles, des mots me reviennent comme un poison. Je me rends compte à quel point les mois ici ont été difficiles : avec cet idiot de Felix, le travail non-stop, les cauchemars, les entraînements. Je passe devant les arcades et reconnais l’entrée désormais célèbre ; l’Hybris et tous ces habitants s’étaient bien moqués de moi, avec sa devanture parfaite, ses petits buis en pots, ses clients si bien habillés… De la poudre aux yeux ! Si ça se trouve, je vais m’enfoncer dans le même chienlit en allant à Paris.

Je débarque à l’Uptown Bar en tirant sur ma jupe un peu trop moulante. C’est un endroit moderne avec ses tables noires, ses coussins moelleux d’un violet flashy et sa musique contemporaine. Au fond de la salle, assise en face d’une demi-douzaine de Mojitos, Daisy me fait de grands signes. Je la rejoins en tâchant d’ignorer les hommes qui se retournent sur mon passage.

— Dis donc, me fait-elle, le regard gourmand, t’as sorti l’artillerie lourde.

— C’est ma dernière soirée où je peux m’amuser à Québec, je réplique en enfonçant une paille entre mes lèvres. J’ai juste envie de ne penser à rien d’autre qu’à faire la fête. Qui d’autre est invité ?

— Les meilleurs, répond-elle avec un large sourire. D’ailleurs, ils arrivent.

La porte du bar s’ouvre sur un petit groupe de personnes et se referme en laissant passer un courant d’air glacé. Carl se distingue nettement du reste des clients du bar avec sa courte taille et ses biceps moulés dans une veste en cuir. Le timide Kim le suit de près, accompagné de Murphy qui a remonté ses manches et exhibe fièrement ses tatouages colorés. Eliott ferme la marche, précédé par la silhouette en fil de fer d’Alistair. Mon estomac se retourne. Il est venu ?!

Les lèvres pincées, il a l’air follement mal à l’aise dans cet endroit bruyant et rempli de vie. Il évite mon regard et s’assoit à côté d’un Carl surexcité. On jurerait voir un enfant qui vient de se faire confisquer son jeu vidéo.

— Voilà la star ! clame Carl, qui attrape un cocktail sur la table. Tchin, tout le monde ! Santé ! Alors, c’est pour quand ce grand départ ?

— Jeudi, je souffle entre deux gorgées, la fraîcheur du mojito apaisant ma tension. J’ai eu les derniers papiers il y a quelques jours.

— Tu verras, Paris est une ville superbe, me glisse Murphy qui se penche sur moi, comme une confidente. Je suis sûre que tu seras bien accueillie par les français.

Alistair remue sur son siège.

— Oh la la ! Tu vas tellement me manquer, pleurniche Daisy. À qui vais-je raconter ma vie désormais ?

Tout le monde rigole et les cocktails se vident petit à petit. Les discussions s’animent tandis que l’heure avance. Alistair ne parle avec presque personne. Parfois, je le vois glisser un mot à Eliott, mais ce dernier est beaucoup trop occupé à dévorer Daisy des yeux pour l’écouter davantage.

J’essaie de capter son regard, de lui envoyer un sourire, mais il semble terriblement fermé. Le voir ainsi, tendu dans son t-shirt, les avant-bras sur la table, me donne l’impression de contempler une créature provenant d’un autre monde. Le paysage de Greyclaw est à des kilomètres d’un bar animé, il faut dire. Il a plus l’habitude des ordres, de la blancheur clinique des cuisines et de la chaleur des fourneaux.

— Il t’arrive quand même de sacrées histoires, observe Carl, le regard trouble. L’histoire avec Felix, l’Auberge qui brûle et maintenant tu t’en vas à Paris. On pourrait faire un film sur ta vie, Maggy-jolie.

Alistair a un léger sursaut lorsque Carl utilise mon surnom. Son regard se durcit un instant avant de se perdre dans la foule de danseurs autour du DJ.

— Oh ! J’adore cette chanson ! On va danser, vite !

Daisy m’emmène sur la piste et lance une démonstration de déhanchements langoureux. Je la suis du mieux que je peux, persuadée de sentir le regard brûlant d’Alistair sur moi.

— Quand est-ce qu’il va se décider ? me fait-elle au creux de l’oreille. Il ne te quitte pas des yeux depuis tout à l’heure.

Je hausse les épaules, interdite. Quoi qu’il fasse, je m’en vais. Carl nous rejoint, suivi de Murphy, et la musique passe sur un rythme endiablé. Un cocon de danseurs se forme autour de nous. Les spots m’éblouissent. Un corps vient se coller au mien, suivant les mouvements de mes hanches. Le parfum de l’inconnu vient se glisser dans mes narines, une odeur suave, masculine, enivrante.

Soudain, je sens une poigne sur mon bras. La main d’Alistair s’est refermée sur moi, comme une serre, et ses yeux d’acier poignardent le garçon à côté de moi.

— Barre-toi, gronde-t-il.

L’inconnu s’éloigne avec une grimace d’incompréhension.

— Fallait dire que t’avais un mec…

Je n’ai pas le temps de questionner Alistair qu’il m’extirpe de la foule de danseurs et me pousse à l’extérieur de la boîte. Là, les basses résonnent encore dans ma poitrine comme les tambours d’une chasse. Je distingue enfin le visage de mon ancien chef dans la lumière des réverbères : mâchoire crispée, ses yeux lancent des éclairs dans toutes les directions.

— Tu as décidé de me punir ? fait-il, la voix saccadée.

Sa respiration est un sifflement entre ses dents. Il fait les cent pas, incapable de se calmer.

— C’est ça qui m’attend si je te laisse partir ?

— Si tu me laisses ? je reprends, les yeux ronds. Il n’est plus question de me laisser ou non… Je pars, quoi que tu en dises. C’est trop tard pour les regrets.

Ses mains vont tâter son front plein de sueur. Ses yeux pâles ressortent dans la nuit, avec l’effet de lames. Il prend une grande respiration.

— Pourquoi… dit-il, et sa voix est à peine plus lourde qu’un murmure. Pourquoi tu me fais ça… pourquoi tu pars maintenant ?

Je ne m’étais pas attendue à ce qu’il me fasse une scène. Il a l’air éperdu, incapable d’exprimer le fardeau de sentiments qui le harassent. Et cette image me remplit d’une tristesse insondable. Je n’ai pas envie de m’énerver contre lui, ni de changer d’avis.

— S’il te plaît, ne rends pas les choses plus difficiles. J’ai pris ma décision.

Il se sait vaincu et, pourtant, il ne cesse de tourner en rond, comme un lion en cage.

— J’ai été idiot, IDIOT !

Sa voix se répercute contre les murs et me fait sursauter. D’un coup, il lance son poing contre le béton et lâche un cri de douleur.

— T’es dingue ! m’écrié-je, le cœur battant. Qu’est-ce qui te prend ?!

Il se recroqueville en tremblant. Je m’avance vers lui, mais il me fait signe de ne pas bouger. Je m’immobilise.

— J’avais besoin de temps, reprend-il d’un ton lourd. Juste un peu de temps. Et toi, tu t’en vas.

— Tu m’as repoussée, je rectifie sombrement. Qu’est-ce que tu attends de moi, Alistair ? Que je m’arrête de vivre pour t’attendre ?

À la vue de son visage empli d’espoir, cette perspective lui a traversé l’esprit, mais il n’en dit rien. Je me sens soudain minable et dépitée. Il n’y a qu’Alistair Greyclaw pour me rendre si dure et si molle à la fois. J’étais si sûre de moi, avec mon beau voyage à Paris, et maintenant… Il souffle sur mes convictions avec une facilité déconcertante.

Je commence à avoir froid. Ma petite veste ne résiste pas aux températures extrêmes. Avec une certaine déception, j’amorce un mouvement de recul. Alistair me harponne du regard, comme pour me mettre en garde.

— Les autres doivent nous chercher, je me justifie. C’est quand même ma soirée de départ !

— Alors on s’en va. Tous les deux.

J’ouvre de grands yeux, stupéfaite.

— Pour aller où ?

Il se redresse et glisse sa main dans la mienne. Pour la première fois, je sens la chaleur qui en émane.

— Je t’emmène au manoir.

Dans tes bras

Je déteste me sauver sans un mot d’au revoir. Je hais la sensation de savoir que mes amis poursuivent la fête sans moi. Mais lovée dans la voiture, Alistair en train de conduire à côté de moi, un sentiment de bien-être l’emporte sur ma culpabilité. Son odeur est partout, et je laisse reposer ma joue sur le siège, m’enivrant de son parfum. Son regard est braqué sur la route, et, malgré ses sourcils légèrement froncés, son visage s’est détendu. Tout aurait été plus facile si notre relation avait été simple dès le début : lui qui conduit, moi qui m’endors sur son siège passager.

Il est plus d’une heure du matin lorsque nous arrivons au manoir Greyclaw. Alistair ouvre la portière et j’entends les jappements de Buddy, le bouledogue, puis un bruit de clés qu’on dépose dans un vase.

— Tu ne tiens même plus debout.

Alistair glisse une main sous mon bras, une autre sous mes jambes et me soulève comme si je ne pesais rien. Ma tête roule contre son cou chaud et je suis au plus près de son odeur si particulière. Nous montons les escaliers au ralenti. Cette scène, surréaliste, me refait penser à la fois où il a perdu connaissance à l’Auberge. Il avait la tête dans la glace à la fraise.

Soudain, je me rends compte que je suis dans sa chambre. Une longue pièce éclairée par la lumière du couloir dans laquelle se côtoient des meubles en bois, un vieux tapis et un lit à baldaquin.

Un désir fou se met à vrombir en moi tandis que je prends petit à petit conscience des détails de son visage, penché au-dessus du mien. Ses yeux luisent comme du métal en fusion, et ses lèvres tremblent en murmurant mon prénom. Je me pends à sa nuque et l’embrasse à pleine bouche. Son aura m’emporte loin de tout. Plus de chambre, plus de manoir, plus de fête. Je perds pied avec la réalité. Je sens ses bras se refermer autour de ma taille et soudain nous valsons dans le néant. Plus rien ne nous fait obstacle.

Je me fonds totalement en lui, avec toute la force qu’il m’est donné d’avoir. Alistair Greyclaw. Le chef, l’écorché, l’orphelin, l’indécis. Mon baiser se perd sur sa gorge déployée, puis sur le haut de sa clavicule. Je laisse mes mains prendre les devants et lui retire son pull. Il se laisse faire. Sa respiration haletante anime ses épaules de soubresauts. J’ai envie de posséder cet homme-là. Depuis la première fois que je l’ai vu. Il m’obsède, me fait frissonner. Son profil se découpe, entre ombres et lumières, dévoilant une ligne d’épaules rigide et un torse fin bien marqué.

À son tour, il s’active à me déshabiller et fait glisser ma jupe le long de mes cuisses. Ses mains sont une caresse légère sur ma peau nue. Ça me chatouille. Nous nous allongeons sur le lit, béats, nos lèvres allant et venant sur nos corps. Je détaille chacune de ses courbes à l’aide de mes doigts. C’est encore plus fou que dans un rêve.

Je crois que je l’aime.

J’ai envie de lui, de l’avoir pour moi seule, même s’il ne s’agit que d’une nuit. Je me rappelle à peine ma dernière fois, en Allemagne, avec un étudiant de ma classe. À cette époque, j’étais surtout curieuse, je ne cherchais pas de relation stable. Mais ce soir, dans ce lit, tout est différent, tout est nouveau. Je redécouvre le goût de la peau, les frissons qui courent sur la chair nue, cette attente insoutenable lorsqu’il déchire l’emballage. Alistair se glisse en moi avec la douceur du velours et lâche un son étrange, entre le soupir d’aise et le râle possessif.

La sensation est si forte, si intense, qu’elle semble repousser les bordures de mon cœur. Elle m’enivre comme un vin délicieux. Je me surprends à gémir, à le serrer contre moi avec vigueur, j’ai l’impression que ma vie dépend de cet instant. Sa présence est une drogue et quand le contact de sa peau se rompt, je grogne, je rappelle son corps à moi, à la manière d’un animal affamé.

Sa tête se cale dans mon cou tandis que ses mouvements se font plus brusques et précis. Mon souffle s’accélère contre son épaule.

C’est vrai, je suis dingue de lui.

Je veux m’imprégner de chaque sensation, de chaque toucher de sa peau sur la mienne.

Nous nous arrêtons, essoufflés, étendus l’un à côté de l’autre. Ses doigts entrelacés dans mes cheveux me caressent la tête et je me laisse porter par le flux d’émotions. Cette vague de quiétude qui me submerge lorsque je sens son corps, que j’accueille son souffle.

— Je ne veux pas que tu partes.

Je l’entends à peine tant sa voix est faible.

— J’aurai dû te le dire plus tôt, concède-t-il. J’aurai dû apprendre à le dire… à toi… à ma mère.

Je me redresse sur les oreillers, tout ouïe. Alistair poursuit, le regard plongé dans le vide :

— Elle est partie comme ça. Elle ne supportait plus mon père, ni l’Auberge, ni notre métier. Elle l’a mis en garde plusieurs fois, il n’a pas réagi (il prend une grande inspiration). Et puis, un jour, elle est montée dans sa voiture avec une valise. Mon père lui a couru après dans notre allée.

Il s’interrompt. Je le sens partir loin dans ses pensées. Il ne m’avait jamais révélé quoi que ce soit de son passé, et je ne savais rien à propos de sa mère.

— Peut-être que si j’avais appris à mettre mon égo de côté…, reprend-il, les bras derrière la tête. Et bien, les choses auraient été différentes. Mon père s’est rendu compte de ce qu’il perdait lorsque ma mère a pris la voiture. Je l’ai toujours trouvé stupide à courir derrière cette voiture. Je me disais que ça ne m’arriverait pas. Et pourtant, je suis là… à te demander de rester.

— Je ne peux pas rester, dis-je dans un soupir. Je ne le fais pas contre toi, mais pour moi. J’ai besoin de changer.

— Tu es juste trop butée pour faire machine arrière, bougonne-t-il.

— J’ai eu un bon professeur.

Nous nous observons sans faillir. Il plisse les yeux.

— Tu pourrais venir avec moi, dis-je alors.

Je viens sûrement de sortir une énormité. Alistair cligne des yeux d’un air stupéfait.

— À Paris ?

Il se tait, semblant considérer l’option.

— Et l’Auberge ? reprend-il avec lenteur.

— L’Auberge est en réparation pendant au moins six mois, tu me l’as dit. Tu n’attends rien d’autre ici.

Cette idée me remplit de frissons délicieux. Je le verrais tous les matins et tous les soirs en me couchant, nous ferions de longues promenades sur les quais, ou nous testerions quelques bistrots sur les Champs-Élysées.

Lorsque je le vois hésiter, je prends les devants :

— Qu’est-ce que tu cherches encore ici ? Est-ce le pyromane qui t’inquiète ? Tu as peur qu’il s’en prenne à toi personnellement ?

— Il n’y a pas de pyromane, déclare Alistair.

— Oui, oui, je sais. Comment ont-ils conclu leur enquête, au fait ? « Une malformation du matériel », un « oubli » ?

— C’est moi qui ai mis le feu.

J’ai sûrement dû mal entendre. Mon sourire disparaît quand je vois le visage d’Alistair se rembrunir.

— Quoi ? je gémis.

— Les réserves s’épuisaient vite. Avec la gourmandise de Portia, je n’avais pas de quoi tenir une année de plus. J’avais besoin des sous de l’assurance.

— Tu es fou, complètement fou, Alistair !

J’ai crié. Hurlé même. Mon cœur bat la chamade, si bien que tout autre bruit est inexistant. Alistair me regarde, affolé.

— Pas si fort !

— Comment tu as pu faire ça ? C’était l’Auberge de ton père !

Son air se durcit. Ses yeux fuient. Je comprends alors.

— C’est pour ça que tu l’as fait ? Ce n’était pas pour l’argent, n’est-ce pas ?

— Cet endroit m’a tout pris, dit-il. Il m’a enlevé mon père, mon futur. Donc oui, je suppose que je voulais le voir disparaître.

Je n’arrive pas à y croire. Comment peut-il réussir à gâcher un moment aussi fort ? C’est comme si le petit nuage sur lequel je flottais venait de disparaître. Je suis en chute libre, avec un cœur qui saigne.

— Tu m’as menti ! je rétorque en retenant un sanglot. Je me suis inquiétée pour toi ! Je pensais que quelqu’un t’en voulait personnellement !

— Je ne pouvais pas t’en parler, réplique-t-il, puis il se frappe soudain les tempes et se met à bafouiller d’une voix pleine de remords. Je sais que je ne fais pas les choses parfaitement, Maggy ! Mais c’était ma seule échappatoire. Je n’en peux plus de vivre avec un fantôme ! C’est l’occasion de tout recommencer comme je le souhaite, maintenant !

— Et tu crois qu’il faut mettre le feu aux choses pour les faire disparaître ? Tu crois que c’est suffisant ? Les souvenirs ne partent pas comme ça !

Je voudrais qu’il réagisse. Qu’il s’excuse. Qu’il me supplie de lui pardonner. Mais non. Alistair Greyclaw est au-dessus de tout ça. Il se drape de toute sa froideur, se cloisonne derrière un mur épais. Son regard m’entre sous la peau.

Ça ne sert à rien, il ne changera jamais.

C’est trop pour moi. Je vais exploser. Je rassemble mes affaires et commence à me rhabiller avec des gestes tremblants.

— Je veux que tu me ramènes chez moi, lui dis-je d’une voix maîtrisée. Je me fiche de l’heure qu’il est ! je réplique tandis qu’il me montre le cadran qui indique trois heures et quart.

Sur le chemin du retour, Alistair ne parle pas. Je m’occupe de répondre à tous les messages de Daisy et de Carl, inquiets, qui nous ont cherchés sans succès. Daisy m’envoie plein de pouces levés. Je suis lessivée.

Alistair a pris mon cœur et en a fait une serpillière. Je n’en peux plus de souffrir à cause de lui. Chaque fois qu’une bulle d’espoir naît entre lui et moi, il trouve un moyen pour me la faire exploser en plein visage.

Lorsqu’il se gare devant chez moi et que je m’apprête à sortir, il s’éclaircit la gorge :

— Quand tu reviendras de Paris, je ne serai peut-être plus là. Tu es bien sûre de ce que tu veux ?

Son regard m’implore de changer d’avis. Pour une fois, c’est moi qui ai le pouvoir et je devrais en être grisée. Mais c’est tout l’inverse. Le voir aussi pitoyable me donne l’impression d’être un monstre.

—  Tu ne me laisses pas le choix, Alistair. Je ne te demandais qu’une chose : être honnête. Et tu n’y arrives pas. Il faut croire que nous ne sommes destinés qu’à être des amis, sans doute.

Il baisse les yeux, assommé par mes paroles. Je me penche pour lui embrasser la joue et m’échappe de l’auto. Mon cœur gît là, sous mes pieds, tandis qu’il fait demi-tour et repart en direction de Bourg-Soissy.