Lire un extrait Un hiver senteur cannelle

Alix – Majorque, il y a six ans

L’avion décolle en douceur et le ronronnement régulier des turbines emplit la cabine. Alix regarde par le hublot et voit Majorque rapetisser sous ses yeux jusqu’à ce que la côte se fonde peu à peu dans la lumière du soleil.

Elle penche la tête en arrière, sent la pression dans ses oreilles et ferme les yeux. En une fraction de seconde, elle se retrouve de nouveau sur cette plage, au premier jour de ses vacances, lorsque son regard a croisé celui de Thomas pour la première fois.

Les boissons qu’ils avaient commandées ont été interverties au petit bar de la plage, les amenant à discuter. Il avait quelque chose de léger, presque exubérant, qui a immédiatement attiré Alix.

Au fond, elle n’était pas du genre à se lancer dans des aventures brèves et sans lendemain.

D’ordinaire, elle était prudente, presque trop raisonnable, et gardait toujours tout sous contrôle. Quelques semaines plus tôt, elle avait terminé sa formation d’assistante médicale avec le sentiment d’avoir largement mérité ces vacances.

Avant de partir, elle s’était promis de lâcher prise et de prendre les choses comme elles viendraient.

Dès le deuxième jour, Thomas a loué un scooter pour lui faire découvrir l’île. Il conduisait avec désinvolture tandis qu’elle s’accrochait fermement à lui et que l’air chaud les enveloppait.

Ils se sont arrêtés près d’une oliveraie, ont garé le scooter à l’ombre et se sont assis sur un muret de pierres avec vue sur les champs et les villages éparpillés aux alentours. Plus tard, ils ont déballé du pain, du fromage, des raisins et une bouteille de vin bon marché achetés au supermarché.

Alix a mordu dans le pain en riant et s’est dit qu’aucun restaurant au monde ne pourrait surpasser cet instant. Le soleil brûlait, tandis que le vent soulevait une odeur mêlant la poussière et du thym sauvage.

Une brusque secousse, amplifiée par le vrombissement des turbines, ramène Alix au présent. Elle ouvre les yeux et retrouve le bleu du ciel et la mer infinie sous ses pieds.

À côté d’elle, une femme feuillette un magazine. Une odeur de café et de petits pains chauds flotte dans la cabine.

Pendant un instant, Alix est prise de nausée et ressent une légère oppression dans la poitrine.

Elle sait qu’elle ne reverra probablement jamais Thomas. Il vit en Angleterre, elle rentre en Suisse. Leurs chemins ne se sont croisés que pour quelques jours.

Alix pense aux visages de ses parents qui l’attendent à l’aéroport. Quelques mois plus tôt, elle leur avait annoncé fièrement qu’elle voyagerait seule — et elle avait réussi.

Mieux encore, elle a vécu une expérience qu’elle n’oubliera jamais. Le soleil, la plage et les vacances, bien sûr, mais aussi ce sentiment d’être soudain devenue adulte, plus forte et plus indépendante, la rendent fière.

Elle pose son front contre la vitre fraîche et observe les nuages.

Puis elle ferme les yeux.

Aussitôt, le reste du vol s’efface. Elle n’est plus entre Majorque et Zurich, mais de nouveau sur cette plage, jeune, libre et infiniment légère.

Le dernier soir, après que le soleil avait lentement disparu dans la mer, Thomas lui a pris la main.

Alix le revoit distinctement : son sourire malicieux, ses cheveux pleins de sable après une longue journée à la plage et ce regard qui parvenait toujours à la faire rire.

Le petit bar illuminé, les guirlandes colorées, les accords de guitare qui accompagnent les voix, les rires qui se mêlent aux chansons… Tout lui revient avec une étonnante précision.

Il a commandé des cocktails bien trop forts, et elle les a pourtant acceptés sans hésiter. Pieds nus, ils ont dansé sur le sable jusqu’à ce qu’Alix ne distingue plus la mer du ciel, riant aux larmes, ivre de bonheur.

Au rythme de la musique, Thomas l’a doucement attirée contre lui, comme si leurs mouvements s’accordaient naturellement.

Ses mains étaient chaudes, ses gestes légers, et Alix en a aussitôt oublié l’heure et le peu de temps qu’il leur restait.

Tôt le matin, ils ont déambulé main dans la main, ivres, fatigués mais heureux, dans les rues désertes jusqu’à son hôtel. Le monde semblait retenir son souffle, comme s’il n’existait plus qu’eux deux.

Et lorsque Thomas lui a ouvert la porte de sa chambre, Alix n’a pas hésité un seul instant avant de le suivre.

Rafael

Lorsque Rafael se lève, tire les rideaux et ouvre la fenêtre, l’air frais et vivifiant s’engouffre dans la chambre. C’est le premier week-end de novembre et les températures extérieures sont enfin adaptées à la saison. En comparaison, les jours précédents lui semblaient presque estivaux.

Une douce excitation l’envahit à l’idée de voir l’hiver arriver. Avec un peu de chance, les premiers flocons feront leur apparition dans deux ou trois semaines. Il a hâte de ressortir ses skis de la cave.

Les trois nuits précédentes, Rafael a travaillé à l’hôpital et dormi pendant la journée. Il a maintenant un week-end libre devant lui et compte bien en profiter.

Comme à son habitude avant le début de la saison hivernale, Rafael prépare tout le nécessaire pour farter ses skis, puis se met au travail. Le sol de la cuisine est soigneusement protégé, et les fenêtres du salon attenant sont grandes ouvertes.

Rien qu’à l’idée de pouvoir annoncer à son ami Émile qu’il a déjà tout préparé, un sourire lui échappe. Entre eux, la compétition est bon enfant : le premier prêt pour l’hiver se moque de l’autre.

Une fois tout terminé, Rafael se fait un café et feuillette un magazine, tout en sachant qu’il ferait mieux de déballer les derniers cartons de déménagement, toujours empilés contre le mur à l’étage.

Il soupire, referme le magazine, boit la dernière gorgée de café, puis se met finalement au travail.

Près de deux mois plus tôt, Rafael a emménagé dans cet appartement. Romy, l’ancienne locataire, est partie spontanément faire le tour du monde avec son petit ami Yannick.

En attrapant le carton posé tout en haut, ses pensées reviennent à l’été dernier. C’est au cours d’une randonnée dans les Préalpes avec Émile qu’il a fait la connaissance de Romy, presque par hasard. Après avoir atteint le sommet d’un col, les deux amis se sont arrêtés à la buvette d’alpage de Stéphane et Erika pour savourer une généreuse part de gâteau. Romy y travaillait pendant l’été et préparait de délicieuses pâtisseries.

L’attitude hésitante de Romy envers les hommes a aussitôt réveillé chez lui un fort instinct protecteur.

La sonnerie de son téléphone le tire de ses pensées.

— Hé, Émile.

— Salut, Raf. Je te dérange ?

— Pas du tout. Je viens juste de finir de farter mes skis. Et toi, toujours aussi lent ?

— Tu parles… Tout est encore à la cave. Cette année, tu m’as battu haut la main, répond Émile en riant. Tu fais quoi ce soir ?

— Honnêtement ? Je pensais juste me poser devant la télé. Je suis crevé.

— Ça te dit que je passe ? Je peux apporter quelque chose à grignoter.

— OK… pourquoi pas. Attends, je vais voir si Stéphane est dispo.

— Parfait ! Ça nous donnera enfin l’occasion de voir ton nouvel appart. Je passe vers quelle heure ?

— Vers 19 heures… On se fait une fondue au fromage ?

— Top. À tout à l’heure, répondit Émile avant de raccrocher.

Rafael envoie un message à Stéphane, qui lui répond aussitôt qu’il est partant.

Rafael continue à déballer ses affaires. Ses pensées le ramènent une fois encore à l’été dernier.

Après leur première rencontre à la buvette, Romy et lui se sont revus régulièrement tout au long de l’été. Mais malheureusement pour lui, Romy avait déjà des sentiments pour Yannick, le frère d’Erika.

Rafael a essayé de prendre cela comme un simple rejet de plus, même si cela lui a été difficile. Les femmes qui s’intéressaient à lui n’étaient jamais celles qu’il espérait, tandis que celles qui l’attiraient ne semblaient pas le remarquer. À force, il avait presque envie de tout laisser tomber.

Pourtant, ses visites régulières à l’alpage lui ont au moins permis de se rapprocher de Stéphane et Erika, avec qui il a noué une véritable amitié.

Maintenant que la buvette est fermée depuis plusieurs semaines, il leur rend parfois visite dans leur appartement en ville.

Après avoir appris que Romy et Yannick s’étaient finalement trouvés et étaient partis ensemble faire le tour du monde, Rafael a décidé de changer de vie et d’apporter davantage de stabilité à son quotidien.

Il a atteint un moment de sa vie où il ressent le besoin de mettre de l’ordre dans ses priorités et de construire un avenir plus stable. Il en a assez des relations sans lendemain et de changer d’emploi trop souvent.

Surtout depuis qu’il a vu à quel point Stéphane et Erika sont heureux ensemble. Ils lui ont montré qu’il était possible de réaliser ses projets et ses rêves à deux, même lorsqu’on est parents. Pourtant, son désir de fonder sa propre famille se heurte toujours à la peur de ne pas être à la hauteur.

En sortant deux cadres photo d’un carton, Rafael ne peut s’empêcher de sourire. Ce sont les seules décorations murales qu’il possède.

Sur l’une des photos, on le voit avec sa sœur et leurs grands-parents. Sur l’autre, ses deux nièces, les filles d’Aurélie.

Sa sœur a deux ans de plus que lui et ne manque jamais une occasion de le taquiner sur son célibat.

À l’adolescence, Rafael plaisait sans effort et en profitait sans jamais s’engager. Les choses restaient légères : aucune relation sérieuse en vue.

Jusqu’au jour où il est vraiment tombé amoureux. Mais la fille en question l’a rapidement remis à sa place, estimant qu’il n’était pas assez sérieux.

Lorsqu’il s’en est plaint à la maison, Aurélie s’est contentée de hausser les épaules :

— Tu as trop la tête d’un charmeur pour qu’on te croit sur parole.

Rafael entend encore les mots que sa grand-mère, qui avait assisté à la conversation, lui avait murmurés :

— On voit bien où cela a mené ton père. Du jour au lendemain, il a quitté sa femme et ses enfants pour une autre ! Un beau physique peut rendre les choses bien plus compliquées qu’on ne le pense…

Cette phrase l’a frappé de plein fouet. S’il y a bien une chose qu’il ne supporte pas, c’est d’être comparé à son père.

Tout ce qu’il avait jusque-là considéré comme une bénédiction s’est soudain transformé en malédiction.

Qu’y pouvait-il, lui, s’il avait la peau mate, les cheveux foncés et les yeux bleu clair ?

À partir de ce jour-là, il a décidé de laisser les filles de côté pour se concentrer sur ses études.

Heureusement, il pouvait compter sur Émile, avec qui il passait le plus de temps possible. Ensemble, ils se sont découvert une véritable passion pour l’alpinisme. Ils ont même envisagé de suivre tous les deux une formation de guide de montagne.

Mais une fois son diplôme d’infirmier en poche, Rafael a eu le sentiment d’avoir trouvé sa voie. De son côté, Émile s’est épanoui comme ingénieur en mécanique.

Oui, Rafael ressemble à son père, c’est indéniable. Mais il a appris depuis longtemps que la ressemblance physique ne détermine pas qui l’on est. Pourtant, l’expérience reste amère : la plupart des femmes continuent soit de s’intéresser uniquement à son apparence, soit de le considérer comme quelqu’un de peu fiable. Une déception qu’il a connue à plusieurs reprises, à son grand regret.

Dans un soupir, il continue à déballer ses cartons de vêtements et à les ranger dans la nouvelle armoire.

La table est déjà dressée et le caquelon — ce lourd poêlon en céramique où le fromage fond lentement — attend sur le feu, prêt pour la fondue. Bientôt, ils plongeront leurs longues fourchettes dans le fromage chaud et crémeux et feront tourner les morceaux de pain avant de les déguster, bien chauds et savoureux.

C’est la première fois que Rafael reçoit ses amis dans son nouvel appartement, et il se réjouit de partager cette soirée avec eux. Il est justement en train de mettre une bouteille de vin blanc au réfrigérateur lorsque la sonnette retentit.

L’appartement est parfaitement rangé et les bières attendent au frais.

— Alors ? Vous voilà enfin ! J’ai bien failli commencer sans vous !

Après avoir serré la main de Stéphane puis celle d’Émile, il les invite à entrer.

— C’est sympa chez toi, dit Stéphane en regardant autour de lui avec curiosité. À ce que je vois, tu as gardé les meubles de Romy et Yannick ?

— Oui, sauf ceux de la chambre. Ça arrangeait tout le monde. Sinon, j’aurais dû racheter pas mal de choses. Comme ça, Romy a pu partir sans avoir à se soucier de ce qu’elle allait faire de ses meubles, explique Rafael.

Il débarrasse Stéphane et Émile de leurs vestes et les suspend dans l’entrée.

— Et puis, je m’occupe aussi d’Aramis, le chat. Il dort là-haut, sur mon lit.

— J’ai apporté le dessert, annonce Émile en lui tendant une boîte portant le nom d’une boulangerie du quartier.

— Merci.

— Ah oui, avant que j’oublie… Erika m’a chargé de te donner quelques pots de confiture maison, un dessin de Beni et, Dieu sait pourquoi, une grande boîte de thé et de chocolat en poudre, ajoute Stéphane en lui tendant un sac en papier bien lourd.

— Nous, on ne dit pas non à une bière ! Tu peux donc ranger le thé au placard avec tout le reste, sans aucun regret, lance Émile en riant.

— Je n’en attendais pas moins. Venez, installez-vous.

Alors qu’ils sont tous les trois attablés et trempent leurs morceaux de pain dans le fromage à l’aide de leurs longues fourchettes, ils discutent de la prochaine saison de hockey sur glace et de leurs projets pour l’hiver.

— Décidément, tu es plus rapide que moi. L’année prochaine, il va falloir que je m’y mette dès septembre si je veux réussir à te suivre. Mes skis prennent encore la poussière à la cave.

— Au fait, comment as-tu réussi à t’échapper, Stéphane ? demande Rafael en changeant de sujet.

— Ha ! Ton invitation tombait à pic. Erika a invité Alix et Samuel à dîner après leur séance de patinage ce soir. Ils voulaient faire des crêpes et regarder un film avec les enfants pour terminer la soirée en beauté. Alors j’en ai profité pour filer en douce, raconte Stéphane en riant.

Pendant une fraction de seconde, Rafael se crispe intérieurement en entendant le nom d’Alix. C’est la sœur de Romy. Il y a quelques mois, lors de la fête de clôture de la buvette d’alpage, il l’a rencontrée pour la première fois. Elle était venue avec son fils Samuel et avait, elle aussi, passé la nuit à l’alpage.

Entre eux, l’attirance a été immédiate — même s’il préfère aujourd’hui mettre cela sur le compte du vin et du rejet de Romy. Pourtant, il doit bien admettre qu’il s’est rarement senti attiré aussi vite par une femme. Une chose en a entraîné une autre et ils ont secrètement passé la nuit ensemble.

Aujourd’hui encore, Rafael s’en veut d’avoir été aussi stupide. Après tout, elle est la sœur de Romy…

Heureusement, personne ne s’est rendu compte de quoi que ce soit. Lorsqu’il s’est réveillé le lendemain matin, il était seul dans le lit.

Pour Alix, il n’a certainement été qu’un agréable passe-temps. Il connaît ce genre de situation : les femmes célibataires avec des enfants ne s’engagent jamais vraiment avec un homme. Elles veulent simplement s’amuser le temps d’une soirée, tout en protégeant leurs enfants et leur vie privée. Alix n’est pas la première à l’avoir traité de cette façon.

D’une certaine manière, il peut le comprendre. Pourtant, cela le ronge que les femmes continuent à le prendre pour un homme qui ne cherche qu’une seule chose.

Ni au petit-déjeuner ni pendant le trajet du retour en voiture, Alix n’a laissé transparaître quoi que ce soit de cette nuit passée ensemble.

Ce n’est qu’au moment de se dire au revoir qu’elle l’a embrassé sur la joue en lui soufflant un bref « merci » à l’oreille. Il a espéré qu’elle le recontacterait dans les jours suivants. En vain.

— Rafael ? entend-il soudain Émile lui demander, le tirant de ses pensées.

— Tu veux du pain ? répète ce dernier devant l’air perplexe de Rafael.

— Oui, merci. Alors, vous en êtes où avec le chalet, Stéphane ? Vous avez déjà décidé si vous allez ouvrir la buvette certains week-ends cet hiver ? demande-t-il pour relancer la conversation. Erika m’a dit l’autre jour que vous y réfléchissiez.

Pendant l’été, Rafael avait donné un coup de main à la buvette de temps à autre. En remerciement, Erika et Stéphane lui avaient confié un jeu de clés, ce qui lui permettait d’accéder au chalet même en hiver.

— Ce serait vraiment une bonne idée. Je peux volontiers en parler autour de moi si vous avez besoin d’un peu de publicité…, propose Émile avec enthousiasme.

— Oui, on s’est mis d’accord sur trois week-ends. Il faut encore fixer les dates exactes. On verra si on arrive à tout organiser.

— Si vous avez besoin d’aide, n’hésite pas à me demander. Si je ne travaille pas, je viendrai volontiers, propose Rafael à son tour.

— Merci, je n’y manquerai pas. D’ailleurs, Erika m’a chargé de vous dire que vous êtes tous les deux invités à notre soirée de la Saint-Nicolas. Alors, si vous n’avez rien de prévu le premier week-end de décembre, vous êtes les bienvenus chez nous après le défilé en ville. Il y aura des mandarines, des cacahuètes, du pain à l’ail et, bien sûr, du vin chaud pour tout le monde.

À Fribourg, la Saint-Nicolas est une tradition très appréciée, aussi bien par les enfants que par les adultes. Après le défilé en ville, Saint-Nicolas, juché sur son âne et accompagné de plusieurs Pères Fouettards vêtus de noir, parcourt les rues en distribuant des pains d’épices aux enfants.

— Merci, Stéphane, mais je suis déjà invité chez mes parents après le défilé, marmonne Émile, la bouche pleine d’un gros morceau de pain recouvert de fromage.

— Moi, je viendrais volontiers. Ma sœur voulait, comme d’habitude, venir avec les enfants, mais cette année, elle ne peut malheureusement pas. Je peux apporter quelque chose ?

— Juste de la bonne humeur…, répond Stéphane en riant.

La soirée se poursuit tranquillement, et les trois hommes profitent de ce moment pour discuter et plaisanter entre eux.

Même Aramis finit par venir les rejoindre lorsqu’ils s’installent confortablement sur le canapé du salon après le repas.

Alix

Alix sonne à la porte. Lorsque la sonnette d’ouverture retentit, elle quitte le froid et entre dans le hall de l’immeuble. Erika et Stéphane vivent avec leur fils Ben dans un appartement mansardé et chaleureux, au troisième étage.

Samuel, qui aura bientôt cinq ans, lui tire la main et l’entraîne vers l’escalier.

— Oui, oui, j’arrive… Tu es bien pressé, dis donc…

Elle n’a pas le temps de finir sa phrase qu’une porte s’ouvre à l’étage et que Ben dévale les escaliers en criant pour venir à leur rencontre. Avec ses épaisses boucles brunes, il ressemble beaucoup à sa mère, tandis que ses cheveux blond clair et ses yeux bleus ne laissent aucun doute sur la ressemblance avec Stéphane. Un peu plus petit que Samuel, il n’en est pas moins débordant d’énergie et toujours prêt pour une nouvelle aventure.

— Salut, vous deux ! lance Erika derrière lui. Alors, vous avez faim ?

Ses joues sont rougies par la chaleur et quelques mèches échappées de son chignon encadrent son visage. Elle porte des pantoufles et un tablier noir noué autour de la taille.

— Oui ! répondent Samuel et Ben en chœur.

— Alors, ne traînons pas. Entrez vite vous mettre au chaud.

— Merci beaucoup pour l’invitation, dit Alix en tendant à Erika une boîte en bois. Samuel attend ces retrouvailles depuis des jours. Pour vous remercier, on vous a préparé quelque chose.

Samuel a passé la matinée à décorer la boîte avec de la peinture et des paillettes avant de la remplir de différents sachets de thé.

— Oh, quelle bonne idée ! On va en goûter un tout de suite. Lequel vous fait envie ? demande Erika en s’accroupissant devant les deux garçons avec la boîte.

Comme toujours, Erika accueille tout le monde avec cette chaleur et cette spontanéité qui mettent immédiatement à l’aise. Alixe ne la connait que depuis l’été dernier, mais depuis, elle se sont lié d'amitié.

Lorsque Erika met l’eau à chauffer, Ben entraîne Samuel dans sa chambre. Erika en profite pour rejoindre Alix à table.

— Stéphane ne mange pas avec nous ?

— Non, il a profité de l’occasion pour passer la soirée avec Émile et Rafael. D’ailleurs, je lui ai donné une boîte à thé semblable à la vôtre comme cadeau pour Rafael. L’autre jour, quand je suis passée chez lui avec Ben pour lui apporter la clé du chalet, il n’avait rien d’autre à nous proposer que de l’eau ou de la bière. Pas même un chocolat chaud…, raconte Erika en riant tout en versant l’eau bouillante dans la théière.

Le souvenir de la soirée au chalet revient aussitôt à Alix. Elle réalise à quel point elle s’était trompée sur Rafael.

— Je crois qu’on peut passer à table. Tu peux vérifier que les garçons se lavent les mains ? demande Erika, ramenant Alix au présent.

Après le repas, elles restent encore un moment à table autour d’un café pendant que Samuel et Ben regardent un dessin animé.

— Dis-moi, comment ça se passe au travail ? La semaine dernière, je suis allée chez le pédiatre avec Ben pour une visite de routine et ils étaient complètement débordés. C’est pareil chez vous ? demande Erika.

Alix travaille comme assistante dans un cabinet médical.

— Ce n’est pas aussi chargé, mais hier, j’ai encore dû faire des heures supplémentaires pour venir à bout de toute la paperasse. Cela dit, je ne me plains pas. Ça me permet de prendre congé pendant les vacances scolaires. Depuis que Samuel est à la maternelle, j’arrive mieux à m’organiser sans devoir constamment demander à mes parents de le garder. Et chez vous, comment ça se passe ? Dans un an, Ben ira lui aussi à l’école… Tu comptes reprendre un travail à ce moment-là ?

Erika soupire.

— Eh bien… ça fait un moment que Stéphane rêve d’agrandir la famille. Moi aussi, j’aimerais que Ben ait un frère ou une sœur… Mais j’aime aussi le fait qu’il soit enfin à un âge où on peut faire plein de choses ensemble. Si je tombe à nouveau enceinte, on repart de zéro. D’un autre côté, ça ne changera rien si je repousse encore un peu, dit Erika en soufflant sur son thé.

Alix comprend qu’elle a touché à un sujet délicat. Un bref silence s’installe entre elles.

— Moi aussi, j’ai toujours voulu avoir plus d’un enfant, reprend-elle finalement. Je n’aurais jamais imaginé devenir mère célibataire. Tu as vraiment de la chance avec Stéphane.

Elle jette un coup d’œil aux deux garçons, complètement absorbés par leur dessin animé.

— En attendant d’avoir un frère ou une sœur, ils pourront toujours jouer ensemble, dit Erika en souriant. D’ailleurs, je voulais te demander si vous aimeriez passer nous voir samedi après le défilé de la Saint-Nicolas pour boire un verre de vin chaud. Stéphane prépare chaque année son célèbre pain à l’ail, et il y aura largement assez de mandarines et de pain d’épices pour tout le monde. Ben serait ravi que vous soyez de la partie.

— Avec plaisir. De toute façon, on comptait aller voir le défilé. C’est juste dommage que Romy ne soit pas là cette année. D’habitude, on fête aussi Noël et le Nouvel An ensemble, dit Alix.

— Je suis vraiment heureuse pour mon frère et Romy. Je ne pourrais pas rêver d’une meilleure belle-sœur. 

Le téléphone d’Erika vibre. Alix la voit sourire avant qu’elle ne lui tende son smartphone.

— Regarde ce qu’ils nous envoient !

Sur la photo, Rafael, Émile et Stéphane lèvent leurs fourchettes, tandis que de longs fils de fromage fondu s’étirent entre leurs assiettes. À voir leurs sourires, ils semblent passer un bon moment.

Le regard d’Alix se pose aussitôt sur Rafael. Ses yeux bleus, calmes et détendus, attirent immédiatement son attention.

Une pointe d’irritation monte en elle.

Quelques mois plus tôt, elle s’est laissé séduire par son physique et son sourire malicieux. Comment a-t-elle pu être aussi naïve ?

Lors de la fête de fin de saison organisée par Stéphane et Erika, ils ont parlé, ri et bu pendant des heures. Au petit matin, lorsqu’ils se sont retrouvés seuls dans la salle du chalet, un baiser en a entraîné un autre, puis ils ont regagné la chambre de Rafael en riant.

Lorsqu’Alix s’est réveillée le lendemain matin, Rafael dormait encore profondément à ses côtés. Elle aurait aimé rester allongée un peu plus longtemps, mais il fallait éviter à tout prix que Samuel découvre où elle avait passé la nuit. Après l’avoir observé dormir quelques secondes, Alix s’est glissée hors de la chambre sans faire le moindre bruit.

Les heures passées ensemble avaient été d’une intensité inattendue, et Alix avait espéré que Rafael avait ressenti la même chose. Pourtant, au moment de se dire au revoir, elle lui avait murmuré un timide « merci » à l’oreille, sans obtenir la moindre réponse. Il était reparti avec un sourire et un signe de la main, la laissant seule avec sa déception. Depuis, il ne lui avait plus donné signe de vie.

Alix rend le téléphone à Erika et prend une gorgée de thé.

Comme si elle avait deviné ses pensées, Erika lui demande :

— Et toi ? Tu as rencontré quelqu’un depuis la naissance de Samuel ?

La question ne fait qu’accentuer l’irritation d’Alix.

— Oui, mais jusqu’à présent, dès que les choses deviennent sérieuses, ils finissent tous par disparaître. Le simple fait que j’aie un petit garçon semble faire fuir les hommes. Tu sais, j’ai toujours pu compter sur mes parents, plus encore depuis que je suis tombée enceinte de Samuel. Mais il est temps que je vole de mes propres ailes et que je trouve ma voie, ajoute-t-elle en haussant les épaules. Quant aux hommes, j’ai cessé d’y croire. J’ai fini par me dire que cela ne valait pas la peine d’attendre un prince charmant qui, visiblement, n’existe pas.

— Puisqu’on parle d’indépendance, le chalet vous est ouvert quand vous voulez. Si tu as besoin de prendre un peu de recul, il n’y a pas de meilleur endroit qu’un week-end là-haut. Tu peux t’y retirer et tourner le dos au reste du monde. Et si tu préfères un peu d’animation, vient nous rendre visite avec Samuel lorsque la buvette sera ouverte. Nous avons décidé de tenter l’expérience cet hiver en ouvrant trois week-ends, dit Erika avec enthousiasme. Bien sûr, tout dépendra de la météo. Stéphane est convaincu que, s’il y a suffisamment de neige, les adeptes du ski de randonnée ou des raquettes viendront volontiers prendre un café et une part de gâteau. Nous verrons bien… En tout cas, vous serez toujours les bienvenus.

Erika lui adresse un sourire, attrape la théière et lui ressert une tasse.

— Cela me ferait vraiment plaisir…

— Merci, Erika. Un peu de distance avec le quotidien nous ferait certainement du bien.

— Tu verras. Le plus beau, c’est quand il y a de la neige et qu’on peut se détendre avec une tasse de thé devant le poêle. Seul le trajet pourrait être un peu compliqué avec Samuel… En hiver, la route d’accès est fermée et il faut monter à pied, en raquettes ou en skis de randonnée. Depuis le domaine skiable de l’autre côté du col, c’est plus rapide. Mais même comme ça, il faut compter une vingtaine de minutes depuis la télécabine, explique Erika. Mais si tu as de la chance, Mark peut te monter jusqu’au chalet en motoneige. Il travaille dans la station de ski et aide volontiers quand il peut. On a fait comme ça avec Ben l’hiver dernier. Redis-moi au cas où…

En l’écoutant parler avec autant d’enthousiasme, Alix se promet d’accepter l’invitation dès que possible. Ce serait l’occasion de vivre une petite aventure sans prendre de risques démesurés.

— Merci beaucoup. C’est agréable de parler avec quelqu’un qui comprend ce que c’est d’avoir des enfants et de ne plus pouvoir faire exactement ce qu’on veut, quand on veut. Quand je suis tombée enceinte, tout le monde s’est montré ravi. Mais à peine Samuel est-il arrivé que les visites se sont faites plus rares. Vu que j’ai souvent dû annuler ou déplacer des rendez-vous, les invitations se sont elles aussi espacées. Je peux le comprendre. Après tout, je n’avais que 23 ans à l’époque, un âge où, pour la plupart de mes amies, la grossesse et la maternité n’étaient pas du tout à l’ordre du jour. Elles sortaient le soir et passaient leurs week-ends à skier ou à faire d’autres activités. Avec Samuel, je ne pouvais plus les suivre. Mes parents le gardaient déjà plusieurs fois par semaine pour que je puisse aller travailler. Je ne voulais pas leur imposer encore les week-ends.

— Je trouve ça vraiment beau, la façon dont tu t’occupes de Samuel. Jusqu’ici, je n’osais pas te poser la question, mais… qu’en est-il de son père ? Il fait partie de votre vie ?

— Non. Il vit en Angleterre et ne s’est jamais vraiment intéressé à lui. Nous nous sommes rencontrés quelques heures à peine, juste le temps de concevoir Samuel. Deux mois plus tard, je l’ai recontacté pour lui annoncer ma grossesse et lui dire que je comptais garder l’enfant. Il a pris la nouvelle sans vraiment réagir et nous a même envoyé un cadeau pour la naissance. Mais ensuite, il a complètement disparu de notre vie. Ça me va très bien. Comme il n’a jamais reconnu Samuel officiellement, je n’ai de comptes à rendre à personne. Et pourtant… parfois, j’aimerais avoir quelqu’un sur qui compter, quelqu’un vers qui me tourner quand ça ne va pas. Mais bon, je me suis promis de profiter de ce que j’ai et de ne pas trop attendre des autres.

Pouvoir en parler avec quelqu’un qui comprend au moins un peu ce qu’elle ressent lui fait du bien. Alix passe une agréable soirée avec Erika et comprend de mieux en mieux pourquoi Romy s’était sentie si bien à l’alpage.

Les prochaines semaines s’annoncent bien remplies. Comme Erika l’a dit, le cabinet est beaucoup plus fréquenté à cette période de l’année qu’en été. Alix avait commencé à y travailler comme assistante médicale peu après la naissance de Samuel et elle aimait son travail. Son temps partiel lui permettait de joindre les deux bouts tout en passant le plus de temps possible avec son fils. Maintenant que Samuel allait à l’école, il lui fallait simplement s’habituer à cette nouvelle organisation et au temps libre que cela lui laissait.

Il est déjà plus de 22 heures lorsqu’Alix et Samuel prennent le chemin du retour.

— Au fait, on se voit le week-end prochain pour la raclette ? demande Erika au moment de se dire au revoir. Je t’en avais déjà parlé. On sera une bonne douzaine, alors est-ce que tu pourrais apporter la chaise haute de Samuel ? Je préfère être sûre qu’on aura assez de places pour tout le monde, ajoute-t-elle avant de lui faire la bise.

— Oui, bien sûr. Aucun problème.