Lire un extrait Dors et ne te réveille pas

Prologue

D’Artagnan doit mourir !

Athos se pencha en arrière et observa l’impact de ses mots sur les deux hommes assis dans des fauteuils à oreilles en cuir. Porthos jouait avec un cigare entre ses doigts et fixait la braise sans émotion apparente. Aramis, par contre, avait blêmi.

Il clignait nerveusement des yeux et il déglutit avec peine. Son portable sonna. Il y jeta un œil, le remit d’une main tremblante dans la poche de sa veste et dit d’une voix

enrouée :

— Non, on ne peut pas faire ça. Il est l’un d’entre nous. L’avez-vous oublié : un pour tous, tous pour un ?

— Il était l’un d’entre nous, dit Porthos, les yeux toujours rivés sur le bout de son cigare. Athos a raison. C’est trop risqué. Notre projet est entré dans une phase décisive. D’Artagnan pourrait tout faire échouer. À présent c’est : un contre tous, tous contre un !

Aramis leva les mains d’un geste de supplication.

— Je vous ai pourtant dit que je le contrôlais !

— On ne doit pas avoir la même définition du contrôle. grogna Porthos. Parce que pour moi, ça ressemble bien à un vrai pétage de plombs. Il pointa la lettre posée devant eux sur la table basse.

— Donnez-moi encore une chance ! Je le ramènerai à la raison. Ce n’est pas la première fois que ça lui arrive, et pourtant il a toujours su tenir sa langue, implora Aramis.

Athos secoua la tête.

— J’ai des doutes à propos de ton plan depuis le début. Je t’ai laissé faire par amitié pour D’Artagnan. Mais à présent, tout montre que j’avais raison d’être sceptique. Il pourrait entraîner notre chute à tous. Nous ne pouvons pas courir un tel risque si près du but. Nous avons déjà dû prendre une décision similaire. À l’époque, c’était la bonne solution, et ce sera le cas cette fois-ci : D’Artagnan doit mourir.

Aramis baissa les yeux. Il respirait difficilement. Sa main droite frémissait.

— Qui s’en charge ? demanda Porthos.

— Nous annoncerons le verdict à D’Artagnan ensemble et Grimaud appliquera la sentence, dit Athos.

Porthos acquiesça.

— Il ne resterait plus qu’une personne au courant. Je m’en occupe personnellement. Mousqueton a d’autres choses à régler en ce moment, dit-il.

Aramis releva les yeux.

— On ne peut quand même pas…

Porthos leva la main et son compagnon se tut.

— Ne t’inquiète pas, je ne lui ferai aucun mal. Laisse-moi faire. Quand il s’agit de faire taire quelqu’un, il existe des méthodes bien plus efficaces que la mort.

Chapitre 1 : John

— Ce couteau est posé sur la table. Ma mère me tourne le dos. Je suis furieux, tellement furieux. Et puis… Puis je m’imagine saisir le couteau et le lui planter profondément dans la gorge. Non, je ne me l’imagine pas. Je ressens l’envie irrépressible de prendre le couteau, de le faire. C’est abominable !

Le docteur John Burgess examinait son client du regard. Sir Edmund Hathaway était un petit homme trapu au crâne chauve en forme d’œuf. Toutes les deux phrases, il devait remonter ses lunettes sans monture, car la gravité les faisait inexorablement glisser sur son nez en sueur. Des gants en cuir mégissé d’un blanc immaculé couvraient ses mains tremblantes.

— Toutes les nuits, je rêve que je la tue. De toutes les manières possiblement imaginables, continua Sir Edmund.

Les épaisses gouttes de sueur sur son front scintillaient à la lumière des spots fixés au plafond. À intervalles réguliers, il s’essuyait. Pour cela, il sortait à chaque fois un mouchoir neuf d’un paquet posé sur ses genoux et le jetait après usage dans une corbeille à côté de la chaise.

John inscrit quelque chose sur le bloc à carreaux qu’il tenait. Il sentit les muscles de sa mâchoire amorcer un bâillement qu’il s’efforça de réprimer.

— Ensuite, je me réveille en criant et mon pyjama est tellement trempé de sueur que je dois changer les draps. Cela peut m’arriver trois ou quatre fois par nuit.

John hocha la tête. Il décida d’intervenir à cet instant afin de laisser l’opportunité à son client de s’extraire de ses sombres pensées et de se concentrer sur le présent. De plus, il espérait ainsi contrer l’accablante fatigue qui s’emparait de lui.

— Nous en avons déjà parlé lors des dernières séances. Il s’agit de fantasmes, de pensées obsessionnelles vis-à-vis de votre mère, vous vous souvenez ? demanda-t-il.

Sir Edmund plissa les yeux en deux fentes étroites.

— Si je me souviens ? Évidemment. Je ne souffre quand même pas de démence.

— Bien, dit John, rassuré de voir son client passer aussi rapidement de la peur et du dégoût inspirés par ses pensées obsessionnelles à un agacement plus rationnel. Nous avons parlé du fait que l’idée que vous puissiez faire du mal à votre mère vous terrorise.

— Elle ne me terrorise pas seulement, elle me répugne ! cria Sir Edmund.

— Vous ressentez de la peur et du dégoût. Ces sentiments se développent lorsque vous percevez vos fantasmes comme un danger réel.

— Mais ils sont réels ! Ce ne sont pas que des pensées absurdes. Je sens ma main se tendre vers le tiroir avec le couteau lorsque je me tiens devant ma mère. Et même le sommeil ne m’apaise pas. J’en rêve. Toutes les nuits. Il y a forcément quelque chose au plus profond de moi qui me pousse à tuer ma mère. Je ne peux plus me faire confiance !

Il se prit le visage dans les mains, étonnamment petites, et sanglota.

— C’est bien tout le problème des pensées obsessionnelles, dit John. Elles ont l’air réelles. Tellement réelles que nous sommes tentés de croire qu’elles ont vraiment une signification profonde et nous révèlent une part de nos souhaits les plus affreux et inavouables. Mais elles ne sont pas réelles. Elles n’ont pas de sens caché. Ce sont des pensées. Ni plus, ni moins.

John se pencha en avant.

— Sir Edmund, vous souffrez de pensées obsessionnelles depuis vingt-cinq ans. Vous n’avez jamais rien fait à votre mère et ne lui ferez rien non plus à l’avenir. Tout comme dans une église pleine à craquer, personne ne cède à la tentation de se lever et proférer des obscénités. Les fantasmes font partie de l’être humain. Tout le monde en a, mais personne ne les concrétise.

— Vous ne pouvez pas me le garantir, dit Sir Edmund. Il baissa ses mains gantées et renifla. John lui passa un kleenex de la boîte posée sur la table, car ceux du paquet plastique apporté par son client étaient réservés à éponger la sueur de son front.

— Bien sûr que je ne peux rien vous garantir, dit John. C’est l’une des difficultés de l’existence. Rien n’est sûr à cent pour cent. Vous pourriez effectivement concrétiser vos rêves et fantasmes. Comme vous pourriez être frappé par une pluie de météorites en sortant de mon cabinet. Les deux sont possibles. Mais peu probables. Extrêmement improbables.

— Et si je le faisais tout de même ? Même si c’est improbable. Je ne suis pas n’importe qui. Chaque statistique a ses exceptions. Et je ne peux pas m’imaginer que d’autres personnes aient des pensées similaires aux miennes.

— Beaucoup de personnes souffrent de pensées obsessionnelles et de cauchemars, contesta John. Les statistiques montrent que jusqu’à deux pour cent de la population a régulièrement des fantasmes aussi oppressants que les vôtres. Sur huit millions de Londoniens, cela ferait…

— 160 000. Je l’ai lu aussi. Dans le livre que vous m’avez conseillé. Mais je ne vous crois pas.

John se repencha en arrière et observa Edmund. Ils étaient arrivés à un seuil critique de la thérapie. Il allait maintenant découvrir si la relation de confiance qu’ils avaient établie les deux dernières heures était suffisamment solide pour suggérer à Hathaway un objectif thérapeutique réaliste.

— Qu’attendez-vous de moi ? demanda John.

— J’attends de vous que vous m’aidiez à me débarrasser de ces fantasmes. Je n’en veux plus. Je ne suis pas cette personne cruelle. J’aime ma mère. Je…

Il éclata à nouveau en sanglots et John lui tendit un autre mouchoir. Sir Edmund se moucha bruyamment.

— Je ne peux pas vous aider à vous débarrasser de ces fantasmes, dit John.

Hathaway écarquilla les yeux.

— Mais alors qu’est-ce que je fais chez vous ? demanda-t-il. Je ne vous paye quand même pas 150 £ par séance à ne rien faire.

Il se leva.

John ressentit une douleur musculaire dans la nuque.

— Attendez, dit-il d’une voix légèrement trop élevée.

— Pourquoi, puisque je perds mon temps ici ?

John secoua la tête.

— Rasseyez-vous, je vous prie !

Sir Edmund hésita. John déglutit avec peine. Il ressentait ce battement désagréable dans sa tempe droite qu’il ne connaissait que trop bien. Du coin de l’œil, il percevait déjà son client en train de sortir de la pièce. Ce ne serait pas uniquement la fin de la relation thérapeutique, ce serait une catastrophe. Pour les deux parties.

Sir Edmund était à mi-chemin entre le fauteuil et la porte. John pouvait apercevoir des taches de sueur sur les gants. Hathaway était clairement en état de stress. Il aurait été tout à fait compréhensible qu’il se rue hors de la pièce. Il ferma les yeux et remua en silence ses lèvres blêmes. Il s’avança ensuite d’un pas vers John et se rassit dans le fauteuil en rotin rembourré. John se détendit. Il sentit ses épaules retomber doucement.

— L’objectif d’une thérapie n’est pas de se débarrasser des choses, dit-il. Il s’agit d’apprendre à vivre avec des expériences oppressantes. Les pensées obsessionnelles vous brident. Elles représentent une telle menace pour vous que vous leur consacrez beaucoup de temps. Vous leur accordez donc plus d’espace, ce qui les renforce. Elles ne vous laissent plus de répit, jusqu’au jour où elles prennent le contrôle de votre existence entière.

— C’est exactement pour ça que je veux m’en débarrasser.

— C’est compréhensible, dit John. Mais ce n’est pas un objectif réalisable. On n’ampute pas des pensées comme une jambe gangrénée.

— Quel objectif estimez-vous plutôt être réalisable ? demanda Sir Edmund.

John inspira profondément. Le scepticisme d’Hathaway était palpable, mais le type de question indiquait qu’il était au moins disposé à écouter son thérapeute.

— Pour l’instant, vous êtes sous l’emprise de vos pensées. Ensemble, nous pouvons essayer d’inverser la tendance et de reprendre le contrôle.

Sir Edmund inclina tellement la tête que son oreille gauche, légèrement décollée, toucha l’épaule de sa veste en Tweed.

Le battement dans la tempe droite de John s’intensifia. Hathaway allait-il accepter l’objectif thérapeutique ? Ou allait-il tout de même arrêter la thérapie ?

— Je vais réfléchir à ce que vous m’avez dit, finit par dire Sir Edmund en se levant. Alors, à demain même heure.

John eut un mouvement brusque du sourcil droit.

— Mais… Non, dit-il. Nos rendez-vous sont hebdomadaires.

Sir Edmund plissa les yeux et soudainement, toute forme de faiblesse ou d’incertitude avait disparu.

— Je ne vais certainement pas attendre jusqu’à la semaine prochaine. Vous pouvez faire ça avec une de ces pauvres bonnes femmes qui viennent pleurnicher à propos de leurs problèmes de couple, mais pas avec moi. Soit vous me donnez un rendez-vous demain matin, soit je me verrai dans l’obligation de chercher un autre thérapeute.

John déglutit. Il avait une folle envie de résister, de fixer des limites. Mais dans ce cas, il risquait qu’Hathaway se décide à interrompre la thérapie. Et cela ne devait arriver sous aucun prétexte.

— Prenez rendez-vous avec mon assistante, Sir Edmund finit-il par dire.

Un sourire satisfait s’afficha sur le visage en forme de lune d’Hathaway. Il prit un autre sachet plastique dans la poche de sa veste et en sortit un masque chirurgical. Après se l’être placé sur la bouche et le nez, il salua de la tête, se retourna et quitta la pièce.

La porte à peine refermée, John s’affala dans le fauteuil en rotin. Il expira fortement, laissant échapper un sifflement entre ses dents serrées qui aurait pu lui donner un air d’arrogant prétentieux aux yeux d’un observateur inconnu.

Il se sentait fatigué. Tellement fatigué. Et on n’était que lundi. La journée de travail venait à peine de commencer. Cinq autres clients attendaient encore de lui qu’il exerce ses talents de psychothérapeute. À cette pensée, il s’enfonça plus encore dans les coussins mous.

John ferma les yeux et essaya de se reprendre à l’aide d’un exercice simple. Il inspira et expira deux fois plus longtemps. Après quelques répétitions, il sentit le battement de sa tempe droite faiblir, les muscles de sa nuque se détendirent et sa colère de s’être laissé déborder par Sir Edmund s’estompa.

Ce bien trop bref instant de tranquillité fut interrompu par quelqu’un qui toquait à la porte. John ouvrit les yeux et demanda :

— Oui, qui est-ce ?

Une jeune femme au joli visage entouré de cheveux brillants noir de jais passa la tête dans l’ouverture de la porte.

— Linda, dit John en se levant. Entrez !

L’assistante s’avança vers lui.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il.

— J’ai donné rendez-vous à Sir Hathaway mercredi matin. Il n’y avait plus aucun créneau pour demain.

John sentit sa nuque se raidir à nouveau et ses épaules remonter.

— Comment a-t-il réagi ? demanda-t-il en s’efforçant de ne pas laisser transparaître sa nervosité.

— Bof, dit-elle en amorçant un petit sourire amusé. Naturellement, il s’est un peu offusqué sous son masque. La vieille noblesse, vous voyez. Mais je lui ai expliqué qu’il ne trouverait nulle part à Londres un thérapeute aussi compétent que vous, et tout d’un coup il est descendu de ses grands chevaux pour redevenir le petit bonhomme que nous connaissons.

John laissa retomber ses épaules.

— Merci, vous avez bien fait. Même si vous avez largement exagéré au sujet de mes compétences thérapeutiques.

Linda lui fit un clin d’œil.

— La fin justifie les moyens. Sir Hathaway reviendra.

— Puisse Dieu vous entendre, dit John.

Linda le regarda avec attention.

— Bon, des patients comme celui-là, vous pourriez vous en passer. Je veux dire… Je n’y connais rien, mais ça a l’air d’être un sacré casse-pieds. Vous devez vraiment supporter un type comme lui ?

John soupira. Il n’était pas certain de vouloir avoir cette conversation avec son assistante. Mais il valait mieux qu’elle sache dès le début.

— Depuis combien de temps travaillez-vous ici ? demanda-t-il.

— Trois semaines, répondit Linda.

John approuva.

— Et le Dr. Hamilton et moi-même sommes vraiment soulagés d’avoir trouvé si rapidement un remplacement pour votre prédécesseur. Je ne suis dans ce cabinet que depuis cinq semaines de plus que vous.

— Vous êtes arrivé en tant que nouvel associé, le docteur Hamilton me l’a expliqué pendant mon entretien d’embauche.

John approuva.

— Certes, mais ce qu’il ne vous a probablement pas expliqué, c’est que j’ai malheureusement dû lourdement m’endetter pour ce partenariat. Le docteur Hamilton peut choisir ses clients. Pas moi. Je suis obligé de traiter toute personne prête à débourser 150 £ de l’heure.

— Houlà, alors j’espère vraiment pour vous que Sir Hathaway reviendra mercredi. Ou au moins qu’il annule trop tard, pour qu’on puisse lui facturer les pleins honoraires.

John ne put s’empêcher d’accueillir la remarque de Linda par un sourire approbateur, mais reprit rapidement son sérieux.

— Croyez-moi ou non, dit-il. Mes raisons de revoir Sir Hathaway à son prochain rendez-vous ne sont pas uniquement financières. Il souffre énormément et je crois être en mesure de l’aider. D’apparence, il est certes cassant et snob, mais au fond de lui, il va très mal.

Linda lui jeta un regard dubitatif.

— Si vous le dites, dit-elle. Ah, au fait, je vous rappelle que vous devez aller chercher votre fille Poppy à la gare.

John se frappa le front.

— Merde, j’ai failli oublier.

— Eh bien, c’est pour ça que vous avez une assistante. Mais soyez tranquille, vous avez encore cinq heures.

— M. Maddock est-il déjà arrivé ? demanda John après un coup d’œil rapide à sa montre. Le prochain rendez-vous aurait dû commencer il y a deux minutes.

Linda secoua la tête.

John sentit son battement de tempe reprendre.

— Il va arriver. Vous savez bien comment sont ces auteurs célèbres. Le mot ponctualité ne fait pas partie de leur vocabulaire, dit Linda en lui souriant.

Il crut reconnaître une pointe de pitié dans ce regard, ce qui lui déplut fortement. Une partie de lui souhaitait éveiller toutes sortes d’émotions chez Linda, mais certainement pas de la pitié.

Dehors, le téléphone sonna. Linda sortit à la hâte. Il l’entendit décrocher sans comprendre le reste. Puis son poste sonna. Il décrocha.

— M. Maddock à l’appareil, dit Linda.

Elle transféra l’appel.

— Allô, Burgess à l’appareil, se présenta John.

— Oh, content de vous joindre, docteur Burgess, entendit-il de la faible voix de l’auteur. Je suis vraiment désolé, mais j’ai complètement oublié notre rendez-vous. Je vous dédommagerai pour l’heure perdue, naturellement.

— Merci d’avoir prévenu, dit John. Comment allez-vous ?

— Oui, ça va. Mieux que la semaine dernière, en grande partie grâce à vous. Si quelqu’un arrive à donner un sens au chaos qui règne dans ma tête, c’est bien vous. Je place de grands espoirs en vos capacités !

John approuva d’un air absent et fit défiler son agenda électronique.

— Je vois que nous avons déjà fixé un rendez-vous lundi prochain. Cela vous convient-il ? Ou préférez-vous que j’essaye de vous caser plus tôt ?

— Ce ne sera pas nécessaire. Lundi suffira amplement. Merci beaucoup !

— Je vous en prie, dit John. Au revoir.

Il raccrocha et se pencha en arrière. Un rapide coup d’œil à l’heure lui indiqua qu’il disposait de trois bons quarts d’heure pour se détendre sur le canapé avant l’arrivée de la prochaine cliente. Cette semaine ne serait peut-être pas aussi mauvaise qu’il le craignait. Il ne fallait pas qu’il oublie d’aller chercher sa fille à la gare. Alors que cette pensée lui traversait l’esprit, la fatigue prit le dessus et il s’assoupit.

Chapitre 2 : Unity

— Et merde !

Unity frappa du plat de la main sur la rampe en plastique de l’escalier mécanique. Elle pouvait encore voir les phares arrière du train qui venait de partir. Tels les yeux brillants d’un fauve dans la nuit, ils fixèrent Unity pendant encore un instant avant de disparaître dans l’obscurité du tunnel dans un grondement de wagons.

Elle rejeta une mèche particulièrement rebelle de sa coupe afro derrière son bandeau coloré et leva les yeux vers le tableau d’affichage. Le prochain train était dans onze minutes. Après avoir consulté son portable, elle calcula que son retard matinal s’élèverait à trente-cinq minutes. Un nouveau record personnel.

Elle composa le numéro de Marc. Elle entendit sa voix au bout de trois sonneries.

— Unity ? Mais qu’est-ce que tu fous ? Grimson a déjà demandé où tu étais !

— Grimson ?! s’exclama Unity. Qu’est-ce que le rédacteur en chef pouvait bien lui vouloir ? Elle n’était que stagiaire. Une stagiaire aux retards chroniques.

— Tu lui as dit quoi ?

— Pas de panique, répondit Marc.

Il avait l’air de comprendre sa nervosité, et Unity lui en était reconnaissante. Marc était un trésor. Sans lui, elle aurait dû plier bagage dès le premier jour. La rédaction du Morning Star était un monde tout nouveau pour elle, plein d’émerveillement, mais aussi d’embûches. Elle avait eu de la chance que sa formation incombe à Marc et pas à l’un de ses collègues, tous encore plus antipathiques que débordés de travail.

— T’es toujours là ?

La question de Marc arracha Unity au flot de ses pensées.

— Euh, oui bien sûr. Il me veut quoi, Grimson ?

— Il n’a rien voulu me dire, dit Marc. Tu dois passer dans son bureau dès ton arrivée. Alors bouge-toi un peu !

— Je fais ce que je peux ! Bye.

Elle raccrocha et regarda à nouveau son portable. Encore huit minutes avant le prochain train. Elle se demanda rapidement si elle ne ferait pas mieux de remonter l’escalier et de prendre un taxi. Mais avec le trafic matinal, il lui faudrait encore plus de temps en surface qu’en métro.

Elle estima la distance. Un mile de trottoirs bondés séparait Aldgate East de London Bridge. Impossible donc de compter sur ses talents de sprinteuse si souvent démontrés à l’école. De plus, elle arriverait en sueur dans le bureau de Grimson, ce qu’il trouverait probablement déplacé.

Mais que le chef rédacteur pouvait-il bien lui vouloir ? Une pensée atroce lui traversa l’esprit. Et s’il voulait lui dire de rassembler ses affaires et de dégager ? Qu’ils avaient engagé un autre stagiaire compétent et qu’ils pouvaient se passer de ses misérables services ?

Une sueur froide lui parcourut la nuque. Elle fit le compte des prestations dont elle pouvait se valoir. Pas grand-chose, évidemment, elle n’était que depuis deux semaines au Morning Star. Ses petits articles sur une bagarre dans un bar de Brixton ou le marché aux puces de l’église de Southwark, même une lycéenne aurait pu les écrire.

Le reportage sur un couple de cygnes qui avait élu domicile sur la Tamise entre la Tour et London Bridge et qui était devenu la coqueluche des touristes, c’était déjà un autre registre. Elle s’était donné beaucoup de mal et Marc l’avait félicitée. Mais était-ce suffisant pour satisfaire le très critique Jeremy Grimson, le plus rude rédacteur en chef de la presse la plus rude au monde ?

Le train arriva enfin. Unity gémit en voyant qu’il était bondé. Les portes s’ouvrirent et elle se fraya un chemin dans la masse compacte à l’intérieur du wagon, ce qui lui valut des jurons et une réflexion raciste d’une bêtise rare d’un type puant l’Ale éventée qui pensait pouvoir tout se permettre depuis le Brexit.

Elle s’agrippa à l’une des barres en plastique jaune et essaya d’ignorer la puanteur qui l’entourait tel un nuage pestilentiel. Fumée froide, sueur, déodorant, vapeurs d’ail et autres épices. Elle détestait le métro. Pour se détourner de sa nausée croissante, elle lut l’article du Times qu’une dame d’un certain âge avait la bonté de lui tenir sous le nez. Le responsable de la rubrique politique supposait que la nomination de Sir James Fitzwilliam au poste de Premier Ministre n’était plus qu’une question de forme. Bon, il ne prenait pas un pari très risqué avec un pronostic pareil. Depuis la semaine dernière, Fitzwilliam n’avait plus aucun concurrent au sein de son parti. Sir Gregory Rushmore, Chancelier de l’Échiquier et candidat au poste de PM, avait été arrêté, car la police avait découvert des vidéos à caractère pédopornographique sur son ordinateur privé. Marc avait écrit un article retentissant sur le sujet et, à lui seul, fait exploser les ventes du Morning Star. Et sur quoi travaillait-elle pendant ce temps-là ? Elle écrivait sur deux oiseaux dont personne n’avait rien à foutre.

Le monde est injuste.

Lorsqu’elle remonta à la lumière du jour trois stations plus loin, elle inspira profondément. Il était neuf heures moins dix. Si elle arrivait avant neuf heures dans le bureau de Grimson, ça passerait. Elle lui dirait qu’elle était passée au bord de la Tamise pour voir où en étaient les cygnes.

Unity pénétra dans les bâtiments de la rédaction à neuf heures moins quatre. Au lieu d’attendre l’ascenseur bloqué au dixième étage, elle gravit à pied les trois étages jusqu’au Morning Star. Elle ouvrit la porte d’entrée avec son badge et fonça vers le box de l’open space qu’elle partageait avec Marc.

— Bien dormi ? lui demanda-t-il, sa fine bouche affichant un sourire sous son épaisse barbe brune de hipster. Elle faillit lui répondre un aimable Fuck you!, mais elle se rappela toutefois que, malgré son amabilité, elle ne connaissait pas suffisamment Marc pour lui balancer de cordiales insultes à la tronche.

— Non, réveil difficile, dit-elle à la place. Elle posa son sac à main sur le bureau miniature à côté de l’ordinateur et prit la direction du bureau du rédacteur en chef. À neuf heures pile, elle toqua à la porte en cadence avec les cloches de Saint Paul.

La pièce sentait la fumée froide et le café. Grimson était assis derrière son bureau, les pieds posés sur un coin du meuble et ses lunettes en corne démodées remontées sur son front chauve. Les pointes de sa moustache tressaillaient comme une baguette de chef d’orchestre, tandis que son ventre imposant se levait et se baissait au rythme de sa respiration. Il était plongé dans la lecture d’une page unique. En voyant Unity entrer, il posa le document et ôta ses pieds du bureau.

— Bonjour, Mademoiselle Wilmore, dit-il en lui désignant un siège de la main. Prenez place.

Unity essaya de deviner à la mine du rédacteur en chef s’il avait de bonnes intentions ou s’il allait la virer tout de suite. Elle entendait son cœur battre à un rythme techno- hardcore.

— Bonjour Monsieur, dit-elle en s’asseyant en face de Grimson. Celui-ci ajusta ses énormes lunettes en corne sur son petit nez, tortilla la pointe droite de sa moustache et la regarda avec insistance de ses petits yeux gris, agrandis de façon surréaliste par les verres des lunettes.

— Cela fait deux semaines que vous êtes chez nous, commença-t-il. En pensées, Unity compléta la phrase par : et vous n’avez malheureusement pas répondu à nos attentes. Instinctivement, elle voulut se défendre, mais Grimson continua :

— Votre travail au Morning Star vous plaît-il ?

— Euh… Oui, répondit-elle, déstabilisée moins par la question du rédacteur en chef que par son ton soudain très aimable.

— Bien, j’en suis ravi. J’ai entendu parler de votre enthousiasme au travail et je tiens à vous féliciter.

Unity se demanda de qui cela pouvait bien venir. Marc ? Qui d’autre ? Elle sentit sa poitrine soulagée d’un énorme poids. Son pouls était à présent repassé à un rythme Motown groovy.

— Merci Monsieur, dit-elle.

— Sur quel sujet travaillez-vous actuellement ? demanda-t-il.

— Un reportage sur le couple de cygnes sur la Tamise.

Son visage se décomposa et le pouls de Unity remonta en flèche.

— Vous n’êtes certainement pas venue au Morning Star pour écrire sur deux oiseaux roucoulants qui, du temps d’Henri VIII, auraient au mieux fini en plat principal ?

Unity déglutit.

— C’est un début, répondit-elle prudemment.

Grimson l’interrompit d’un geste.

— C’est le chemin le plus sûr vers la médiocrité. Vous voulez être médiocre ? Je vous croyais plus ambitieuse. En tout cas, la lecture de votre CV n’amenait pas à croire que votre but dans la vie était de relater les amourettes d’un couple de cygnes. 

Il tapa du plat de la main sur un dossier de candidature posé devant lui sur le bureau. Unity eut la chair de poule en reconnaissant le sien.

— Bien sûr que j’aimerais écrire de grands reportages, dit-elle. Cette phrase lui donna tellement confiance qu’elle ajouta : sinon je n’aurais pas envoyé ma candidature au Morning Star, j’aurais gardé mon job dans l’agence de publicité où je travaillais.

— Enfin un peu de feu dans les veines, dit Grimson. Il se pencha en arrière avec un sourire narquois. Cela fit remonter les pointes de ses moustaches, lui donnant un air de directeur de cirque dément.

Unity ne ressentait aucune flamme, elle avait plutôt l’impression d’avoir reçu un seau d’eau glacée sur la tête. Que lui voulait le rédacteur en chef ?

— Ok, nous avons suffisamment tourné autour du pot, dit Grimson. Parlons peu, parlons bien. J’ai une mission pour vous.

— Une mission ?

Unity s’était mordu la langue trop tard pour éviter de répéter comme un fichu perroquet.

— Avez-vous déjà entendu parler de Christopher Maddock ? demanda-t-il.

— L’auteur ?

— Oui, c’est cela, ma petite, dit Grimson en lui faisant un clin d’œil. Vous allez me faire des recherches poussées sur tout ce que nous devons savoir sur Maddock. N’écartez rien, plus les détails seront scabreux, mieux ce sera.

Unity se contenta d’acquiescer. Elle se sentait complètement dépassée. D’abord la peur de perdre son job et à présent cette tâche qui lui nouait l’estomac.

— Je dois rechercher si une célébrité a des cadavres dans ses placards ? demanda-t-elle.

Grimson dut percevoir le manque de motivation à son ton, car il ajouta :

— Croyez-moi, fouiller dans le linge sale des autres peut vous paraître moins honorable qu’un joli reportage sur le règne animal. Cela dit, cela dynamisera votre carrière bien plus que vos charmants volatiles. Je compte sur vous. Prouvez-moi que j’ai bien fait, parmi les plus de quatre cents candidats pour le poste de stagiaire, de choisir une jeune jamaïcaine d’Eastend.

Chapitre 3 : Poppy

Poppy descendit du train et regarda autour d’elle. Elle avait espéré apercevoir rapidement son père sur le quai. La foule l’angoissait. Papa serait un point de référence sur lequel se fixer, auquel elle pourrait s’orienter, comme un yacht en détresse mettant le cap sur la lumière d’un phare. Mais pas de phare. Personne en vue.

Quelqu’un la bouscula. Elle faillit trébucher sur sa valise. Tant bien que mal, elle parvint à garder l’équilibre. Elle ne pouvait pas rester là et dut s’abandonner au flot des passagers se dirigeant vers le hall d’arrivée.

Papa l’attendait peut-être là-bas ? Au niveau d’un point info, elle s’échappa de la masse humaine et fit une pause pour balayer les alentours du regard. En cet après-midi ensoleillé d’août, King’s Cross ne ressemblait pas du tout aux descriptions qu’elle connaissait des films d’Harry Potter. Bien sûr, elle savait bien que le quai 9 ¾ n’existait pas vraiment. Mais dans les films, l’ambiance y était plus feutrée, presque réconfortante.

La structure d’acier du hall de gare dégageait une froideur technique qui lui glaça le sang malgré les températures estivales. Son cerveau assimilait à grand-peine le fourmillement d’informations qui se présentaient à elle, les gens courant dans tous les sens, le bruit des trains entrants et sortants, la voix métallique des annonces au haut-parleur et le mélange d’odeurs d’huile, de sueur et de viennoiseries.

Elle ferma les yeux et inspira profondément. Elle sortit ensuite son téléphone portable de sa poche et regarda l’écran. Aucun appel. Aucun SMS. Aucun message Whatsapp. Elle ouvrit la liste de contacts, cliqua sur le nom de son père et mit le téléphone à l’oreille. Après trois sonneries, elle tomba sur la messagerie.

— Salut Papa, je suis arrivée, dit-elle. T’es où ? Tu devais venir me chercher. Rappelle-moi s’il te plaît !

Poppy activa le mode vibreur et garda l’appareil à la main pour ne pas rater l’appel de son père. Que faire en attendant ? Acheter quelque chose à manger ? L’idée lui traversa l’esprit, mais elle y renonça. Elle n’avait pas faim et elle préférait dépenser le peu d’argent de poche qu’elle avait économisé pour s’acheter des fringues sur un marché londonien. De plus, elle devait aussi trouver un cadeau d’anniversaire pour sa copine Rosie. Poppy regarda autour d’elle, observant les gens, et se sentit seule comme elle l’avait rarement été. Si seulement Papa pouvait arriver et la chercher ! Elle sentit les larmes lui monter aux yeux et serra les lèvres pour éviter de tomber en pleurs. Super, elle n’avait vraiment pas besoin de ça. Et si quelqu’un lui demandait ce qui n’allait pas ? Ce serait la honte. Elle voulait qu’on la laisse en paix.

Une forme rouge et or traversa son champ de vision. Une écharpe. Une écharpe rouge et or aux couleurs de la maison Gryffondor. Enroulée autour du cou d’un petit garçon qui portait un chapeau noir pointu. Il trottinait aux côtés de sa mère et au passage, Poppy l’entendit lui demander : 

— Maman, c’est quand qu’on arrive au quai 9 ¾ ?

Son imagination lui jouait-elle des tours ? Poppy ferma les yeux et regarda à nouveau. Le gamin était toujours là. Spontanément, elle emboîta le pas à la mère et son fils. Elle se sentait un peu comme Harry Potter lors de son premier jour d’école, sur le point de renoncer au mystérieux quai 9 ¾, avant de rencontrer les Weasley.

À cette pensée, un sourire illumina son visage. Elle s’imagina monter dans le Hogwarts-Express et être formée par une puissante sorcière à l’école de magie. Se faire des amis. De vrais amis, copains pour la vie.

Ils quittèrent le hall de gare et entrèrent dans un petit bâtiment secondaire. Ils y trouvèrent deux jeunes filles de son âge portant les couleurs noir et vert de Serpentard. L’une d’entre elles tenait une baguette magique à la main. Poppy résista à la tentation de se frotter les yeux. Tout cela devenait de plus en plus dingue.

La mère et le fils se dirigèrent vers un groupe de personnes qui s’étaient rassemblées devant un mur du hall. Au début, Poppy ne distinguait rien, mais en se rapprochant, elle vit un demi-chariot à bagages dépasser du mur rouge brique. Un écriteau posé dessus indiquait : bienvenue sur le quai 9 3/4. Une petite fille attendait devant le chariot, une écharpe Poufsouffle jaune et noir autour du cou. Elle tenait fermement la poignée et regardait en direction d’un homme qui la visait avec un appareil photo. Une jeune femme parée d’une cape et d’un chapeau de magicien compta jusqu’à trois et cria :

— Et maintenant, saute !

La petite fille sauta en l’air, laissant échapper un piaillement de joie pendant que l’appareil du photographe la mitraillait. La jeune femme s’avança ensuite vers la petite fille et lui retira l’écharpe. La petite courut folle de joie vers sa mère, qui se tenait à côté du photographe et avait elle-même pris de nombreux clichés avec son portable. La jeune femme en cape tendit l’écharpe Poufsouffle jaune et noir au prochain ado dans la file. Le garçon saisit la poignée du chariot à bagages et la scène se reproduisit.

Même les mères et le petit Gryffondor faisaient la queue. Poppy resta à une certaine distance en observant les candidats. C’étaient des parents avec des enfants de six à seize ans. Les enfants étaient surexcités, n’en pouvant plus d’attendre leurs cinq secondes sur le chariot à bagages pour se plonger dans un monde magique. Leurs parents se tenaient fièrement à leur côté.

À nouveau, des larmes montèrent aux yeux de Poppy. Elle regarda l’écran du portable qu’elle tenait entre les mains. Rien. Pas de message. Papa l’avait oubliée. Un sentiment amer lui serra la gorge. Un sentiment qu’elle ne connaissait que trop bien. À la vue de tous ces parents heureux, entourés d’enfants l’étant encore plus, elle fut submergée par une puissante vague de désespoir. Elle se sentit exclue, par tout le monde, même par son père. Il avait probablement tellement de travail, comme d’habitude, qu’il avait confondu les dates d’arrivée de sa fille unique qui venait passer trois semaines de vacances d’été chez lui. Ou il avait peut-être tout simplement oublié qu’elle venait. Ou il avait peut-être oublié qu’il avait une fille.

Poppy sortit un paquet de mouchoirs de son sac à dos et essuya ses larmes. Son regard se posa sur un jeune homme de son âge. Il était assez grand et ses mouvements désordonnés. La partie de son visage qui n’était pas cachée par le trépied d’un appareil photo était couverte de boutons d’acné. Il se tenait un peu à l’écart des familles heureuses et semblait y prendre aussi peu de plaisir que Poppy. Soudain, le téléobjectif se tourna vers elle. Mais il voulait quoi, ce débile, la prendre en photo ? Poppy lui fit un doigt d’honneur et se retourna brusquement.

Elle contourna le groupe de personnes et vit qu’à côté du chariot encastré dans le mur se trouvait un magasin nommé Potterworld. Elle y entra et jeta un œil. Les nombreux souvenirs qui y étaient proposés lui changèrent rapidement les idées. Un quart d’heure plus tard, elle avait investi la plupart de son argent de poche dans une clé USB en forme de vif d’or, une beuglante qui poussait un cri à glacer le sang dès qu’on l’activait et une imitation de la baguette magique d’Hermione. Elle avait également acheté un paquet de friandises enchantées pour Rosie. Elle sortit de la boutique un large sourire aux lèvres. Elle se demanda un instant si elle ne devait pas essayer de rappeler son père, mais renonça. Après tout, elle avait quinze ans et n’était pas stupide. Ce serait un comble si elle n’arrivait pas à se rendre toute seule à son appartement de Clapham.

Elle tourna à droite, traversa un couloir latéral et arriva dans une ruelle. Elle se rendit vite compte de son erreur. Elle était sur le point de retourner dans la gare quand soudain, elle se trouva nez à nez avec deux hommes. Les deux jeunes portaient des jeans usés et des T-shirts délavés.

— Alors ma jolie, qu’est-ce que tu fais ici ? demanda l’un des deux. Une cigarette allumée, dont la braise s’agitait lorsqu’il parlait, pendant au creux de ses lèvres.

— Je cherche le métro, répondit Poppy en s’efforçant de paraître cool, alors que son cœur battait la chamade.

— Alors comme ça elle cherche le métro, dit l’autre, un gars pouilleux à la voix de violon désaccordé.

— T’es pas d’ici, ma jolie ? demanda l‘autre.

— Non, dit Poppy en essayant de passer entre les deux hommes. Le pouilleux lui coupa la route.

— Hé, t’oublies pas quelque chose ? demanda-t-il.

Elle le regarda avec un air d’incompréhension.

— Fais pas cette tête. Avec tes yeux de merlan frit, on voit tout de suite que tu viens de la cambrousse.

— Laisse-moi passer, cria-t-elle en tentant de forcer le passage entre les deux hommes, avec comme unique objectif l’entrée de la gare. Une fois dans le hall, ils la laisseraient tranquille, du moins c’est ce qu’elle espérait. Elle y était presque parvenue lorsqu’elle fut violemment tirée en arrière par les bretelles de son sac à dos. Elle perdit l’équilibre et tomba sur sa valise.

— Pas si vite, ma belle, dit le type à la cigarette. Tu dois encore payer la taxe de passage.

— La taxe de passage ? demanda Poppy.

L’homme tenait fermement son sac à dos et la souleva comme un pantin.

— Donne-nous un bisou. Mais un vrai, avec passion, dit le pouilleux en passant sa langue sur ses lèvres dégoûtantes.

— Poppy était dans tous ses états. Elle n’avait jamais embrassé de garçon. Et ce serait ça, son premier baiser ? Elle secoua la tête, puis le corps entier pour tenter de se libérer de l’emprise du fumeur, mais en vain. Il la poussa vers son acolyte qui tendait des lèvres perlées de pustules. Elle pouvait sentir son haleine, un mélange infect de bonbons à la menthe et d’ail. Elle essaya de détourner la tête, mais l’autre la saisit par les cheveux et toute tentative de mouvement lui procurait une douleur aigüe.

— Bouge pas, entendit-elle. Et ça fera pas mal.