Lire un extrait Prince of My Tears – Il se brise. Il regrette. Il veut que je revienne. | Une romance à suspense entre passion et danger

Prologue

Lottie

Ses yeux font de rapides allers—retours sous ses paupières. Son bras tressaille de temps en temps. Autant d’indicateurs d’un sommeil loin d’être apaisé. Il marmonne, murmure et laisse parfois échapper un gémissement ou un grognement. Le voir revivre son accident chaque nuit me brise le cœur. La réalité le rattrape de plein fouet où il devrait trouver le repos, laisser son corps guérir. Son esprit est dans une telle tourmente. Il souffre, physiquement et émotionnellement, et il n’y a rien que je puisse faire à part lui tenir la main et rester à ses côtés, jusqu’à ce que nous sortions enfin du trou noir dans lequel nous avons été projetés.

— Tu es toujours là ? grommelle—t—il depuis son lit d’hôpital en ouvrant les yeux.

Ils sont gris, privés de cet éclat bleu que j’avais pris pour acquis ces dernières années. Sa voix monocorde me tord l’estomac, et je ne sais pas quoi dire, ni même si je dois dire quelque chose. Évidemment que je suis toujours là. Je l’aime. Ça devrait suffire, non ?

Je ferme les yeux et prends une grande inspiration.

— Tu es réveillé, éludé—je doucement sa question avec un sourire.

— Eh ouais. Sauf si je parle en dormant, rétorque—t—il, agacé sans raison apparente.

Sa réponse pique. Comme presque tout ce qu’il dit, depuis l’accident. Depuis cette seconde qui a bouleversé nos vies. Je me souviens de chaque détail, comme si la scène se rejouait au ralenti dans mon esprit. Le bruit du véhicule, l’impact, son corps projeté hors du trottoir. Ce véhicule apparu de nulle part, la silhouette de Spike incrustée sur le capot. À cet instant précis, la vengeance et le mal nous ont frappés de plein fouet. Je sens encore sa main m’échapper quand il a été projeté dans les airs. Et je n’oublierai jamais ce que j’ai ressenti en le croyant mort. J’aurais aussi bien pu mourir avec lui, car cette voiture n’a pas seulement percuté son corps. Elle a effacé l’homme que je connaissais. Celui que j’aimais. Il a emporté chaque partie de lui que je connaissais comme ma poche. L’homme qui me protégeait, mon meilleur ami, mon tout, a disparu, et je ne sais pas comment le faire revenir. J’essaie de rester forte pour lui, avec chaque once de force et de détermination qu’il me reste. Je fais de mon mieux. Mais la personne qu’il est devenu, qui ne cesse de me rejeter, me fait plus de mal que je ne l’aurais pensé.

— C’est pas la peine d’être comme ça, Spike.

Les mots restent coincés dans ma gorge, mais je les force à sortir, plus durs que je ne l’aurais voulu.

Il soupire lourdement et détourne la tête pour fixer la fenêtre d’un air las.

— Rentre à la maison, Lottie.

Je me lève d’un bond pour le rejoindre. Je suis furieuse. Contre le monde. Contre lui. Contre moi—même, pour commencer à perdre cette foi aveugle que j’avais encore il y a six semaines.

— Tu laisses tomber, m’exclamé—je, accusatrice, en enfonçant mon doigt dans son torse.

Il tourne brusquement la tête vers moi et me fixe d’un regard si dur que je recule d’un pas. Il souffle, ouvre et ferme les poings, et prend de grandes inspirations pour lutter contre cette colère nouvelle qui semble désormais faire partie de lui. Je vois bien qu’il fait de son mieux pour contrôler son humeur. Il n’avait pas ce problème avant.

— Qu’est—ce que tu veux, Lottie ? siffle—t—il, la mâchoire serrée, en passant une main dans ses cheveux sombres, désormais bien trop longs.

— Je veux que tu te battes. Que tu luttes contre ce bordel. Pour nous.

Je lève la voix, mais elle se brise sous le poids de mes mots. Sous le poids de mon cœur. Je m’accroche à nous, mais je le sens m’échapper et je ne sais pas comment le faire revenir. La seule chose que je sais, c’est que je dois essayer.

— Comment ?

Il lève les bras avant d’indiquer ses jambes paralysées.

— Dis—moi comment me battre alors que je n’arrive même plus à me tenir debout ? Comment partir en claquant la porte après une dispute si je ne peux pas utiliser mes putains de jambes ?

Il est en train de crier, la voix emplie de frustration.

— Je me suis battu pour survivre. Et tu sais ce qui est le pire ? C’est que j’ai plus envie de vivre du tout. J’ai fini. Je n’ai plus la force de me battre.

Sa voix se brise et le regard qu’il lève sur moi est un regard de défaite. Mon cœur se brise en mille morceaux pour lui. Je le supplie dans un souffle, dans un dernier sursaut d’espoir :

— Spike…

Je vivrais pour lui. Je vivrais pour nous deux.

— Je n’y arrive pas.

Il secoue doucement la tête, refusant de croiser mon regard, et laisse retomber son menton sur sa poitrine.

— Tu n’arrives pas à quoi ?

Ma voix se met à trembler quand je réalise ce qu’il veut dire. Je ne veux pas. Ça ne peut pas être en train d’arriver. Je veux remonter le temps. Il soupire et ses yeux se radoucissent, mais son ton reste dur et déterminé.

— Tu veux que je te fasse un dessin ? Tu essaies de me compliquer encore les choses, Lottie ?

— Je pensais que notre amour était solide, murmuré—je, au bord de l’asphyxie.

Il détourne les yeux et déglutit.

— Eh bien, tu t’es trompée.

— Spike…

Je me mets à sangloter, assommée, comme si mon cœur venait de m’être arraché.

— Va—t’en, ordonne—t—il d’une voix sans timbre.

— Mais…

— Pars ! Va—t’en… veux—tu ? s’emporte—t—il en balayant rageusement du bras la tablette d’hôpital à côté de lui, envoyant tout valser à travers la pièce, y compris une carafe d’eau qui éclate contre le sol.

Sa colère me fait sursauter, l’eau qui inonde le sol fait écho à mes émotions qui prennent le dessus et aux larmes qui me brûlent les yeux. Je tourne les talons et quitte la pièce aussi rapidement que mes jambes flageolantes me le permettent. C’était un aperçu du désespoir intense qui l’habite. Je n’y arrive pas. Je ne peux continuer à vivre avec ce tourment qui me tord les tripes chaque jour. Je voulais rester forte pour lui et lui donner une raison de vivre. Je ne l’aurais jamais quitté. Je l’aurais soutenu au quotidien, dans tout ce qu’il aurait entrepris, quoi qu’il arrive.

Mais il ne veut pas de moi.

Il. Ne. Veut. Pas. De. Moi.

Je me précipite dans le couloir. Les bruits de l’hôpital deviennent confus. Les portes du parking s’ouvrent et la lumière crue de Las Vegas m’aveugle. Un contraste brutal avec le gouffre qui m’engloutit.

Spike

Merde. Qu’ils aillent tous se faire foutre..

J’en ai marre. Je ne peux pas continuer comme ça. Je ne peux pas me pardonner de lui avoir brisé le cœur.

Mais ai—je seulement une alternative ? Elle est le centre de mon univers. Était le centre de mon univers. Je ne veux pas la rendre prisonnière d’une demi—vie avec moi pour le restant de ses jours. Elle est si solaire, si pleine de vie et d’amour. Elle mérite le meilleur et bien plus encore, mais je ne peux plus le lui offrir. Je ne lui demanderai pas de compromettre son avenir pour rester avec un estropié comme moi. Je lui ai donné tant d’occasions de partir et elle ne les a pas saisies, alors je n’avais plus d’autre choix que de la chasser. Mon amour pour elle m’a brisé le cœur, et le sien certainement avec. Je sais qu’elle guérira avec le temps. Elle passera à autre chose. Sa vie ne sera pas freinée par le fardeau de mon handicap et elle rencontrera quelqu’un qui pourra lui donner tout ce que je ne peux pas. Cette pensée me transperce la poitrine. Bien plus violemment que cette voiture ne l’a fait. Je n’oublierai jamais son regard quand je lui ai dit de partir. Est—ce qu’elle croit vraiment que je ne l’aime pas ? Je ravale mes larmes. Je refuse d’être faible en plus d’être brisé.

— Tout va bien, monsieur King ? demande l’infirmière qui vient d’entrer dans la chambre.

Je l’ignore. Je sais que mes paroles peuvent déraper à tout moment. J’ai envie de lui crier que je suis paralysé, et donc que rien ne va. Ce n’est pas une partie de plaisir. Un sourire et quelques mots gentils ne changeront rien à cette situation. Rien ne pourra l’arranger.

— Je vais appeler quelqu’un pour nettoyer l’eau sur le sol et je vous apporte une nouvelle carafe.

Elle parle doucement, sans me poser plus de questions, range un peu autour de moi avant de vérifier mes constantes et de les noter sur le porte—bloc au pied du lit. Un membre de l’entretien arrive et nettoie en silence. Je continue de regarder par la fenêtre en ignorant tout ce qui m’entoure, à part les oiseaux qui volettent librement dehors.

— Que s’est—il passé ici ? demande mon frère en entrant et contournant la femme de ménage.

— Qu’est—ce que tu veux ? j’aboie, amer.

Il ne répond pas tout de suite, mais vient s’installer dans le siège à côté du lit. Assis au bord du fauteuil, les coudes sur les genoux, les mains jointes devant, il s’est assuré d’être dans mon champ de vision, c’est pourquoi je détourne les yeux. Je sais exactement ce qu’il s’apprête à dire, et je ne veux pas l’entendre.

— Spike, dit—il doucement.

Je fixe mon attention sur une marque noire sur le mur, juste en dessous de la fenêtre.

— Spike, répète—t—il d’une voix plus forte et plus autoritaire cette fois—ci.

C’est sa voix de grand frère, qu’il n’utilise qu’en dernier recours.

— Bon, souffle—t—il, exaspéré. T’as peut—être pas envie de me regarder dans les yeux ni d’écouter ce que j’ai à dire, mais je vais te le dire malgré tout. T’es pas mort, Spike. Loin de là. Si tu ouvrais les yeux et ton esprit l’espace d’une seconde, tu verrais que tu as…

— Ouvrir les yeux ?

Je tourne vivement la tête vers lui pour le fixer. Il veut que je le regarde dans les yeux ? Je vais le faire.

— Oh, mais, mes yeux sont grand ouverts, Denham. Et tu sais ce que je vois ?

— Écoute, frérot. Je peux juste…

Je l’interromps quand il commence à me regarder avec pitié.

— Non, tu ne peux pas imaginer. Quoi que tu penses que je ressente, tu es à côté de la plaque. L’impuissance, la perte, le sentiment que ma vie est finie et que je continue à respirer uniquement parce que quelqu’un là—haut doit trouver ça marrant de me voir souffrir.

Je lui jette les mots à la tête, et ma poitrine se soulève. Je sais que c’est injuste. Je sais qu’il ne mérite pas de se prendre toute ma colère. Mais je ne mérite pas ça non plus, et la situation m’a rendu aigri.

— Tu t’attendais pas à ça, hein ?

Je tente d’avancer mon épaule pour me détourner de lui, mais mon corset dorsal entrave mes mouvements. Chaque geste maladroit grave l’amertume et le découragement plus profondément dans ma chair.

— Je suis désolé, Spike, murmure—t—il. Je ne peux pas remonter le temps, mais je peux être là pour toi maintenant. Tu dois me dire ce que tu veux que je fasse et quand, et je serais là, compris ? Tu veux un second avis ? On ira consulter. Tu as besoin d’un traitement intensif ? Je paierai. Tout ce dont tu as besoin pour te remettre sur pied. Merde, je te donnerai tout ce que j’ai et je te trouverai des putains de jambes bioniques si ça me permettait de retrouver mon frère.

Un rire m’échappe.

— Je ne peux pas avoir ce que je veux. Je veux retrouver ma vie d’avant, et ça n’arrivera jamais. Alors, fais—moi plaisir et arrête d’essayer de tout arranger. L’argent ne résoudra rien cette fois. Tu ne peux pas acheter ma guérison, tu ne peux pas remonter le temps, et tu ne peux rien faire qui me rende l’usage de mes jambes.

Chapitre 1

Spike

Huit semaines dans un lit d’hôpital et au moins un million de tests plus tard, le verdict est tombé : je ne marcherai plus jamais sans aide. À moins de déjouer la science, ce qui ferait de moi un miraculé. Soyons réalistes : peu importe la volonté et l’argent qu’on y met, certaines choses restent immuables. J’ai lutté contre de nombreuses vagues de dépression et, pourtant, il m’arrive encore de penser que j’aurais préféré mourir.

C’est difficile de voir pourquoi continuer à vivre. Je ne sais toujours pas ce qui me motive chaque jour, d’ailleurs, je ne sais même pas si je suis motivé ou si je me contente d’exister pour ne pas rendre les choses encore plus difficiles pour mes proches.

Avec les encouragements de ma famille, je peux enfin quitter l’hôpital pour tenter de retrouver un peu d’indépendance, pour réapprendre à vivre. Maman voulait que je vive avec elle pour qu’elle puisse s’occuper de moi, mais je n’ai plus vécu avec elle depuis mes vingt ans, et, aussi cool soit—elle, je ne supporte pas l’idée qu’elle s’occupe de moi, à s’agiter autour de moi en permanence, et à me sentir encore plus inutile que ce que je ressens déjà. C’est pourquoi mon frère, Denham, m’a suggéré de prendre l’appartement en face du sien. Si ça ne dépendait que de moi, je ne me reposerais ni sur l’un ni sur l’autre. Mais je n’ai pas vraiment le choix, et ça me semblait l’option la plus supportable. Toutes les surfaces ont été abaissées, la salle de bain a été adaptée pour que je puisse l’utiliser sans aide, et j’ai désormais un fauteuil roulant électrique, spécialement conçu pour mes besoins. Denham est assez loin pour que je reste indépendant, mais assez proche pour qu’il me suffise de crier si jamais j’ai besoin de lui. Ce n’est pas parfait. Rien, dans cette situation, ne l’est. Mais ai—je seulement le choix ?

Ce qui alourdit mon cœur plus que tout reste l’absence de Lottie à mes côtés. Je sais bien que c’est par ma faute, mais ce n’était pas par égoïsme ou dépit. Si j’avais été égoïste, je l’aurais gardée auprès de moi, dans mes bras, et j’aurais détruit sa vie aussi. Non, je l’ai fait pour elle, et, bien qu’elle ne le voie pas encore, elle en sera reconnaissante un jour. C’est un esprit libre et je ne veux pas qu’elle pense que ses ailes ont été coupées par ma faute. Je ne représenterais qu’un obstacle. Ma situation l’empêcherait de se réaliser et de devenir tout ce que je sais qu’elle peut être. J’appuie sur le bouton de mon fauteuil pour l’allumer et me dirige vers la fenêtre. Voilà en quoi consistent mes journées désormais. Regarder les autres vivre leur vie. Voir le monde continuer à tourner comme si cette nuit n’avait jamais existé. Souhaiter pouvoir remonter le temps. Savoir que rien ne changera.

— Salut, lance Denham en ouvrant la porte.

— Salut.

Je jette un œil par—dessus mon épaule alors qu’il traverse la pièce.

— Tu viens dîner chez nous ? Ari a fait assez à manger pour nourrir une armée.

— Je pense que je vais passer mon tour. Merci quand même.

Je souris faiblement avant de rediriger mon attention vers la fenêtre.

— Tu te sens bien ? demande—t—il, renfrogné.

Je réponds par un haussement d’épaules :

— Oui, je n’ai simplement pas envie de voir du monde, c’est tout.

— Spike, ça fait une semaine que tu es rentré et tu n’as quitté ta chambre que pour tes séances de kiné.

Sachant où il veut en venir, je lève la main en soufflant pour l’empêcher de continuer.

— Dee, je vais t’arrêter tout de suite.

— Ah oui ? demande—t—il, défiant. Et si je n’arrête pas, hein ?

Je lui lance un regard d’avertissement pour le faire taire, mais il me répond avec un regard plus dur encore pour continuer avec ce ton autoritaire que je commence à détester.

— On marche tous sur des œufs pour ne pas te froisser. Arianna pleure tous les jours, parce que tu ne sembles pas faire de progrès, parce qu’elle se sent responsable de ta situation, et tu sais à quel point je déteste la voir pleurer. Tu n’es pas le seul à avoir été impacté, Spike. Il est grand temps que tu t’en rendes compte.

— Dee…, le mets—je en garde.

— Non, lâche—t—il. Pour une fois, c’est toi qui vas m’écouter. Ton accident remonte à des mois, et tu as passé deux d’entre eux ici. Je sais que tu as tout perdu, mais t’es pas le seul. Tu t’es déjà dit que non seulement on a perdu Jack, mais on t’a perdu aussi ? Sauf que toi, tu es en vie, et tu pourrais essayer de voir le bon côté des choses.

— Je ne peux pas oublier comme ça, Dee.

Je pousse un grognement frustré et frappe rageusement l’accoudoir de mon fauteuil. Denham baisse les yeux en secouant la tête.

— C’est facile pour toi de dire ça, parce que tu peux te tenir sur tes deux jambes. Tu sais ce que je donnerais pour faire pareil ? Pour me tenir debout comme toi, les pouces accrochés à la ceinture ?

C’est une question rhétorique, et ses yeux commencent à briller quand il saisit enfin qu’il ne comprendra jamais comment je me sens. Tout ce qu’il peut faire, c’est deviner. Je ne lui souhaite pas de vivre ce désespoir. Je sais que, si c’était possible, il subirait à ma place. Mais il ne peut pas. Personne ne le peut.

— Écoute, dis—je en prenant une grande inspiration. J’essaie de survivre à chaque journée du mieux que je peux. Je sais qu’on dirait que je ne fais aucun effort, mais je donne tout ce que j’ai.

— Je sais. Je suis vraiment désolé, frérot, déclare—t—il en agrippant fermement mon épaule. Mon invitation tient toujours si tu veux venir.

— Merci, marmonné—je en me faisant l’impression d’être un connard fini.

Il s’éloigne calmement, sans plus rien me demander et me laisse seul, sans rien d’autre que le silence de la pièce et mes pensées rugissantes.

***

Une heure et demie plus tard, je suis toujours au même endroit. À regarder à travers la même fenêtre. À penser les mêmes choses tordues qui me consument dès que je suis éveillé. Le grand maître de l’auto—apitoiement.

Je sais à quel point je dois gonfler Denham, car je commence à en avoir marre de moi—même aussi. J’enfonce le bouton du fauteuil et m’éloigne de la fenêtre. Il ne répond pas immédiatement. Énervé, j’appuie sur plusieurs boutons et donne une tape sur la poignée. Les meilleures roues du monde ne remplacent pas des jambes. Les miennes auraient amorcé le mouvement avant même que je décide où aller.

— Connerie de truc, juré—je dans un souffle dans quelqu’un frappe à la porte. Dee, je t’ai dit que tu pouvais entrer quand tu voulais, putain.

Je fais de mon mieux pour contenir ma crise de colère.

— C’est pas comme si t’allais me surprendre en train de me taper une greluche…

Je ronchonne amèrement, les dents serrées tandis que la porte s’ouvre et que l’air froid envahit la pièce.

— Salut, avance timidement Lottie qui se tient sur le seuil.

— Salut.

Je ne parviens pas à cacher la surprise dans ma voix. Elle était bien la dernière personne à laquelle je m’attendais et une vague de culpabilité s’abat sur moi en l’imaginant entendre mon dernier commentaire. C’est la première fois en cinq semaines que je la vois et des émotions contradictoires font surface. Je déteste la gêne qu’il y a entre nous. Elle ne devrait pas exister. Elle n’a jamais été là avant, pas même au début. C’était elle et moi, et j’ai su, dès le départ, que ce serait nous.

— Désolée de te déranger, je… je sais que tu ne veux pas me voir, mais, si ça ne te dérange pas, j’aimerais te parler quelques instants.

Elle tripote les boutons de son chemisier et ça me peine de la voir si timide et peu sûre d’elle. Elle, ma Lottie, si audacieuse, courageuse, sans complexes et si pleine de vie. Ses cheveux roux, qui brillent d’habitude d’un éclat aussi vif que ses yeux bleus, semblent ternes.

— Lottie, je souffle alors qu’elle fixe ses pieds. Lottie, regarde—moi.

Sur cet ordre, elle prend une inspiration avant de lever un regard triste vers moi.

— Ce n’est pas que je ne veuille pas te voir, c’est juste que…

— Je sais, Spike. Tu n’as pas à te justifier. Tu n’as pas besoin de dire quoi que ce soit en fait. Je voulais simplement te l’annoncer de vive voix.

Mon cœur se met à battre à toute vitesse. J’imagine le pire. Elle a rencontré quelqu’un. Je sens mon cœur se ratatiner dans ma poitrine avant de se briser à mes pieds.

— Je peux entrer ? demande—t—elle nerveusement.

— Oh, bien sûr, où ai—je laissé mes bonnes manières ? Entre. Tu veux quelque chose à boire ?

Je roule jusqu’au canapé et me mets en mode automatique pour la conversation qui va suivre et gagner du temps. Qu’est—ce que j’imaginais ? Qu’elle allait rester seule toute sa vie ? C’est une perle. La perle rare même. Derrière ces yeux emplis de peine se trouve une jeune femme brillante, dynamique et j’aurais dû savoir que ce ne serait qu’une question de temps avant que quelqu’un lui offre tout ce que je n’ai plus.

— Non, merci. Je viens de boire un verre de vin avec Ari et Dee.

Elle s’installe sur la chaise en face de moi, les mains sur les genoux. Elle ouvre à plusieurs reprises la bouche pour parler, les sourcils froncés, avant de se raviser.

— Spike, je…

— Lottie…

Nous parlons en même temps, nous interrompant sans le vouloir. Lottie rit doucement, plus par gêne que parce qu’elle trouve ça drôle.

— Toi d’abord, dit—elle.

— Non, toi.

Elle lève les yeux vers moi et me sourit faiblement.

— Ça n’a jamais été ainsi entre nous avant, pas vrai ?

— Non, dis—je à regret.

L’incertitude et le chagrin dans son regard fatigué me brisent. J’ai envie de détourner le regard, mais je ne peux pas. Je profite de l’avoir en face de moi pour la contempler encore une fois. Elle m’a manqué. Elle m’a tellement manqué. À chaque seconde de chaque journée où je ne l’ai pas vue. J’ai lu et relu les messages que nous avons échangés. L’avoir ainsi en face de moi me fait réaliser qu’on ne peut pas capturer l’essence de Lottie dans ses souvenirs. Elle est bien trop belle, trop vivante, pour qu’on puisse la décrire, et rien n’est comparable au fait de l’avoir en face de moi. Sentir son parfum flotter subtilement dans l’air, ressentir le calme qu’elle exerce sur moi. C’est la pire des tortures de ne pas avoir le droit de tendre la main et de toucher sa peau si douce. J’ai abandonné ce droit quand je lui ai rendu sa vie.

— Je souhaite te dire quelque chose, et je veux que tu saches que c’est l’une des décisions les plus difficiles que j’aie prise dans toute ma vie.

Je déglutis lourdement et lui fait signe de continuer, incapable de dire quoi que ce soit de peur de perdre le peu de contenance qu’il me reste.

— Je pars, murmure—t—elle.

Ses paroles me prennent par surprise. Son annonce m’étonne et elle est plus douloureuse que ce à quoi je m’attendais.

— Tu pars ?

Elle hoche la tête sans me regarder, les yeux rivés sur son pouce qu’elle triture.

— Tu vas où ?

— À Londres, dit—elle dans un souffle, toujours sans un regard pour moi.

— Londres ?

— Oui. Londres, s’agace—t—elle en levant la tête pour me fixer. On va jouer au perroquet toute la soirée, Spike ? Parce que j’ai des choses à faire.

Elle s’emporte, dévoilant cette étincelle qui m’a fait tomber amoureux d’elle. Cette étincelle d’indignation et de vie qui me conforte et m’assure que j’ai eu raison de la laisser partir, retrouver sa flamme. Mais cette démonstration de caractère me blesse davantage maintenant que je sais qu’elle part.

— Mais, je ne comprends pas. Pourquoi aller à Londres ? Tu détestes prendre l’avion, tu ne connais personne là—bas, tu…

Je tente de trouver mille raisons pour qu’elle ne parte pas. Les dernières semaines sans la voir ont été un enfer, mais je savais qu’elle était là si jamais je voulais lui passer un coup de fil ou la voir quand elle passait voir Arianna.

Elle hausse les épaules et bat lentement des paupières, ses grands yeux s’emplissant de larmes.

— Je n’y arrive pas, Spike. Je ne peux être au même endroit que toi en sachant que je ne peux pas être avec toi. Je ne peux continuer à te voir lutter en sachant que tu ne veux pas de mon aide. Je suis là, à vouloir désespérément te toucher, t’embrasser, mais je sais que tu ne veux pas. Je n’y arrive pas. Je n’y arriverai jamais.

Ses mains s’agitent, sa voix devient plus forte et sa frustration m’atteint en plein cœur et me coupe le souffle. Voilà pourquoi je devais la laisser partir.

— Londres, Lotts ? dis—je plus calmement cette fois.

Je soutiens son regard et refuse de la laisser détourner le sien. Je veux m’assurer qu’elle a bien réfléchi à tout ça et que ce n’est pas un coup de tête, comme elle en a l’habitude.

— C’est tellement loin.

Elle hausse à nouveau les épaules, les larmes brouillent désormais sa vue. Elle cligne des yeux pour y voir clair à nouveau. Une larme s’accroche à ses longs cils. Une larme qui, comme moi, refuse de la laisser partir.

— Tu m’aimes ? demande—t—elle alors que cette larme isolée tombe pour rouler sur sa joue, ouvrant la voie pour les suivantes.

Mon cœur me hurle de lui dire qu’évidemment que je l’aime. Je l’aime plus que ma vie. La boule dans ma gorge manque de m’étouffer. Je l’aime tellement que je lui rends sa liberté.

— Ton silence me dit tout ce que je dois savoir, lâche—t—elle en le levant d’un bond, essuyant les émotions sur sa joue du revers de la main.

— Lottie.

— Te fatigue pas. Tu m’as clairement fait comprendre ce que tu ressentais. Tu ne veux pas de moi, jusqu’à ce que tu changes d’avis, et tu t’attends à ce que je sois là quand ce sera le cas. Eh bien, je vaux plus que ça.

Elle se faufile entre le canapé et moi, donnant un coup dans mes jambes en passant. Elle inspire de l’air en ses dents, les yeux écarquillés.

— Je suis désolée, je… bafouille—t—elle, un éclair de pitié dans ses yeux fixés sur mes roues.

Je tente de prendre sa main, mais elle la retire, hors de ma portée.

— Tu vaux bien plus que ça, Lottie. Je suis incapable d’être ce que tu veux que je sois. Je ne suis plus cet homme—là.

Je la supplie de comprendre pourquoi, comment…

Je ne sais pas qui je suis.

— Je sais, dit—elle, résignée.

— Désolé.

Je sais que ce n’est pas ce qu’elle souhaite entendre. Ce n’est pas ce que je souhaite dire non plus. Néanmoins, elle a raison. Elle est mieux que ça. Elle est mieux que la vie que je peux lui offrir pour l’instant.

— Au revoir, Spike.

Sa voix se brise quand elle prononce mon nom, et un flot de larmes s’écoule de ses magnifiques yeux tristes. Elle se tourne pour quitter mon appartement et ma vie.

— Au revoir, Lottie, murmuré—je malgré la douleur qui me broie le cœur.

Pendant toutes ces années, elle a été mon « bonjour » préféré. Désormais, elle est mon « au revoir » le plus déchirant.